#Extrait 45

Héloïse ne réagit pas. Elle semble anchylosée par le froid. Le feu de cheminée apporte pourtant toute la chaleur nécessaire. De toute façon, Marthe n’est elle-même pas certaine de comprendre ce qu’elle dit, à force d’années de répétition, le sens ne lui appartient plus tout à fait. Elle est toujours là à répéter sans fin le même discours qui parle pourtant de quelque chose de mouvant. Mais elle est immobile. Et c’est comme si le temps se jouait d’elle comme d’une guigne : elle profère des paroles aspirant à la transformation – pas même à l’évolution, elle n’oserait avoir suffisamment d’orgueil pour porter ses espoirs dans un potentiel progrès, mais en tout cas quelque chose de vivant, d’actif – alors que le temps semble la restreindre à un éternel retour. En parlant de l’éternel retour, Nietzsche disait qu’il faudrait vivre chaque jour de sa vie en sorte qu’on aimerait le revivre éternellement, rendre ainsi chaque jour pleinement conscient de son présent et de sa force existentielle.

L’éternel retour de Marthe semble plutôt la réduire de plus en plus sur elle-même, l’y enferme : faire en sorte que le temps s’y réduise à la stricte nécessité. Le passage trop rapide des jours. La volonté nietzschéenne est brimée chez Marthe par son attachement maladif à la nostalgie : il s’agirait chez elle plutôt d’une spirale que d’un élargissement vers le monde. C’est en tout cas ce dont elle s’est persuadée depuis longtemps.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Lecture: Qu’avons-nous fait de nos rêves?

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Jennifer Egan s’est attelée dans ce roman à un des objectifs les plus complexes que puisse se poser un écrivain : représenter le passage du temps et l’immobilité de la vie à la fois. A travers un florilège de personnages, de leurs prises de conscience présentes et des éclairages de flash-back subrepticement intégrés au présent, c’est toute une frise temporelle qui se dessine devant nous, d’autant plus perturbante qu’il est fouillue, éparpillée, qu’il revient au lecteur de faire les connexions entre les différents personnages (car rien n’est réellement explicité) et polyphonique. Un chapitre, un personnage, son instant présent et, chaque fois, à travers le sien, aussi le passé de tous les autres. L’approche et la lecture sont complexes, et la découverte d’autant plus enthousiasmante qu’elle demande justement au lecteur sa participation active.

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Publié par Uroš Jovičić sur Unsplash

Parler véritablement d’une histoire narrative sera desservir le propos de ce livre qui consiste en une suite d’envolée lyrique en chaîne : prises de conscience existentielles, réflexions sur la vie et ces affects qui nous parsèment tous : nous sommes piqués au vif, parfois contraint de retenir son souffle un instinct face à la véridicité profonde de la pensée d’un personnage qui n’a fait pourtant que quelques lignes.

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Publié par Mike Wilson sur Unsplash

Je voulais relever aussi l’importance de ces quelques paragraphes essentiels du roman, quoique courts et vite relégués (rapidité sans doute qui augmente la force de l’impression qu’ils nous laissent), des paragraphes d’une maîtrise stylistique irréprochable et originale qui parviennent à faire glisser le présent du passé vers l’avenir. Les scènes essentielles du roman, bien qu’elles auraient pu paraître anodines, sont ainsi soulignées avec cette technique : alors que la scène au présent est en train de se dérouler pour le personnage, un regard extérieur vient tout à coup faire un travelling arrière pour coloriser cette scène des teintes du passé et annoncer l’avenir (souvent triste et désastreux) du même personnage ; il ne s’agit pas réellement du point du vue du narrateur mais bien du personnage lui-même dont on file les pensée et qui, par une forme de dédoublement, se transporte dans son moi futur observant la scène que le moi présent ne croyait pas si essentiel. D’ailleurs, n’est-ce pas anodin que Jennifer Egan place son roman sous l’égide d’un Proust et de ses biens connues formules complexes et torturées tentant de reconstituer le temps perdu et retrouvé. Je finirais sur cet exemple pour vous expliciter cela :

« Elle lui prend les mains. Dès qu’ils se mettent à bouger à l’unisson, Rolph sent sa timidité se dissiper miraculeusement, comme s’il grandissait en ce moment précis, sur la piste, pour devenir un garçon capable de se trémousser avec des filles telles que sa sœur. Charlie s’en rend compte. D’ailleurs, ce souvenir le hantera le restant de ses jours, longtemps après que Rolph se sera fait sauter la cervelle, à vingt-huit ans, dans la maison de leur père ; son frère, les cheveux lissés, les yeux pétillants, apprenant à danser. Mais la femme qui se souviendra ne s’appelera plus Charlie ; à la mort de Rolph, elle reprendra son véritable prénom – Charlene -, dissociée à jamais de la fille qui dansait avec son frère en Afrique. Charlene se coupera les cheveux et entrera en fac de droit. Lorsqu’elle aura un fils, elle s’interdira de l’appeler Roplh, malgrè son désir de la faire, à cause du chagrin persistant de ses parents. Aussi lui donnera-t-elle ce nom en privé. » (Egan, Jennifer. Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Paris : Stock, coll. « La cosmopolite », 2012. p. 101)

Lecture: Une parfaite journée parfaite – Martin Page

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Du réveil jusqu’au lendemain matin, le personnage d’Une parfaite journée parfaite tente de se suicider. De toutes les manières possibles et imaginables, réalistes et absurdes. Il les fantasme plutôt. Car tout à coup, le suicide a lieu là devant ses yeux au sein d’une normalité apathique.

Malgré le sujet, ce livre ne frôle jamais l’apitoiement ou le négativisme. Bien au contraire, c’est avec un humour fin, noir et décalé, et qui se joue de l’absurde (décalages de tons, incongruité, …) qu’est abordée la journée parfaite du personnage.

Et à travers cette journée, c’est une enfilade de vérités vraies tout au long du livre, de ces phrases si bien trouvées qu’on est obligés de demeurer quelques secondes (au moins) là, à contempler la phrase qui passe dans notre esprit, comme « Pour être heureux, je crois qu’il suffirait que je me balade nu sous une douche portative. Il n’y a pas que chez soi que l’on a besoin de se relaxer, de se débarrasser des puces de stress. Je rêve d’un chouette monde idéal avec des douches partout, dans les salles de classe, le métro, les supermarchés et dans la rue à côté des cabines téléphoniques. » (p. 14) ; avouez qu’on ne peut pas rester de marbre face à ça, on ne peut retenir au moins un rictus et aussi un petit rire étouffé.

Sauf que dans ce court roman (111 pages), ça ne s’arrête jamais. Le rythme est dynamique, condensé, juste et enivrant. On le lit facilement en quelques heures, en une après-midi parfaite de lecture parfaite.

Dans sa postface, Page prévient tout de suite : il ne cherchait aucunement à faire une critique sociale de son contemporain. On peut y voir ce qu’on veut, c’est sûr, mais personnellement je me suis surtout dit que ce livre est un bel hommage à la vie justement.

Le personnage a beau être suicidaire, neurasthénique, vidé et désespéré, la vie toujours révèle sa force tranquille : il va falloir plus que ça pour m’user, mon joli, alors qu’est-ce que tu attends, plutôt que de lutter, pour en profiter ?

Et tiens, une dernière pour la route, parce que j’adore celle-là et qu’elle parle de musique!

« Les ouvrages les plus solides sur Terre, nous assure-t-on, sont les pyramides d’Egypte, rien n’a dépassé leur forme millénaire. Mais ces gigantesques pierres sont constituées de multitudes de grains, et entre ces grains, il n’y a que de l’air. Prenons maintenant le cas de la musique. Une musique est constituée de notes, et entre ces notes, il y a du silence. Comme l’air entre les grains de pierre, ce silence ne peut pas être deviné, il est invisible à nos oreilles, mais ce silence est le ciment des notes, il est leur liaison. Et si l’air peut disparaître, bouger, le silence, lui, est inaltérable. On peut démolir une pyramide ; on ne peut ébrécher la musique. Ce qui fait de la musique la seule architecture qui peut se mesurer à l’infini. » (Paris : Points, DL 2010, cop. 2002, p. 54-55).