Interpénétrations

Lorsque je lis, je me mets en adéquation avec l’auteur, je partage une part de lui, de son intime. Il n’y a là rien de malsain, je ne le prive pas de son intimité, c’est lui qui m’ouvre une de ses innombrables portes, il a voulu me la partager. Un auteur ne partagera pas ce qu’il ne voudra pas livrer ou, dans ce cas, il déforme jusqu’à ce que ce soit tellement différent qu’il ne reconnaisse plus l’origine.

Et là, je m’arrête. Je ne suis pas vraiment d’accord avec ce que je viens de dire en fait puisque je crois personnellement que celui qui est animé par l’écrivain n’a pas vraiment le loisir d’un tel arbitrage : il ne décide pas de ce qui apparaîtra ou non de sa propre vie, même de manière tellement fictionnelle que ce serait comparer le coq à l’âne.

Publié par Mark Asthoff sur Unspash

Non, ce que je trouve plutôt intéressant de dire à ce sujet a été dit par une de mes femmes (le personnage inventé devenu écrivain, pas la femme en elle-même, je ne la connais pas personnellement et sa vie a peu d’importance pour moi finalement) préférées :

« C’est par la lecture que nous nous rapprochons le plus de cette pénétration de l’esprit d’un autre. […] Lire,  après tout, est une façon de vivre à l’intérieur des mots d’autrui. Sa voix devient, le temps de la lecture, mon narrateur ou ma narratrice. Je conserve, bien entendu, mes facultés critiques personnelles, et je m’interromps pour me dire : Oui, il a raison sur ce point ou Non, il oublie complètement celui-là, ou encore : ça, c’est un cliché, mais plus la voix sur la page est convaincante, plus je perds la mienne » (Hustvedt, Siri. La Femme qui tremble, une histoire de mes nerfs, p. 192).

Et, en même temps, l’inverse n’est-il pas tout aussi vrai ? Le temps de la lecture, le livre prend ma propre voix et c’est par elle qu’il est animé…

Publié par Arushee Agrawal sur Unsplash
Publicités

#Lecture: L’Amérique des écrivains, road trip

l-amerique-des-ecrivains

Ce livre est le fruit d’un pari un peu fou, car démesurément ambitieux mais pourtant réalisé, de Pauline Guéna, écrivain, et de Guillaume Binet, photographe : faire le tour des Etats-Unis dans un camping-car avec leurs quatre enfants pour donner des interviews à des écrivains américains et canadiens. C’est une entreprise que bon nombre d’entre nous rêveraient de faire pour des écrivains mais aussi, pourquoi pas, des musiciens, des plasticiens, des cinéastes, etc.

En tout, c’est donc 26 auteurs américains qui se prêtent au jeu et ouvrent leur porte, pour un moment d’intimité dans leur intimité, et réfléchir avec Pauline Guéna aux multiples visages de l’écriture, à l’écriture et la vie, à l’écriture et la lecture, au processus d’écriture, à leur préhistoire d’écrivain.

Certains entretiens plus enrichissants que d’autres, certains auteurs plus appréciables que d’autres, mais tous se livrent avec sincérité. Les interviews s’accompagnent de photographies de paysages et de situations qui viennent rythmer la lecture de ces récits et immerger le lecteur dans le(s) pays (étant bien connu que les Etats-Unis ont autant de visages différents que d’Etats).

Au fur et à mesure que les entretiens s’enchaînent : des leitmotivs semblent révéler une attitude culturelle, américaine. Comme cette idée qu’il faut à un écrivain la volonté d’écrire le meilleur livre possible, répondent-ils quand Pauline Guéna leur demande s’ils pensent aux lecteurs en écrivant. En France, on répondrait plutôt quelque chose du genre : pour faire du mieux que je peux. Ressemblance par contre qui semble être universelle : on n’écrit pas pour les lecteurs, pas réellement, pas pour commencer.

Autre différence que je constate: de nombreux auteurs interviewés considèrent qu’être écrivain est une profession à part entière. Les cours d’écriture, tellement répandus aux Etats-Unis depuis des décennies déjà (et qui commencent tout juste, discrètement, à se mettre en place en France), répondent à cette attitude et au processus créatif (bien que les auteurs interviewés ne soient pas tous des adeptes) : on considère qu’être écrivain, tout comme être médecin, demande une formation.

Il faudrait faire un « France des écrivains » (ahah, une idée qui me tente bien !!) également pour avoir un réel point de comparaison mais au vu des nombreux témoignages, et essais sur l’écriture, français qui sont publiés de nos jours, je fais ce constat qui est selon moi essentiel : en France, à trop vouloir préserver le visage artistique et créatif de l’écriture, n’en oublie-t-on pas qu’il s’agit également d’un savoir-faire, d’un apprentissage et donc d’un artisanat qui, au même titre que le charpentier, doit apprendre les ficelles du métier par le biais d’une formation tout autant que d’une expérience. Cette idée est déjà portée par quelques écrivains français mais bien loin encore d’être effleurée par les professionnels du livre dont l’artisanat (normalement) est de publier des livres et qui prennent bien souvent des allures de comptables.

Ce livre est donc tout à la fois un témoignage social qu’un témoignage sur l’écriture. Et c’est aussi ce qui le rend intéressant : il ne questionne pas seulement le processus créatif mais bien la place de l’écrivain dans la société et permet de confronter les différences culturelles quant à la place de l’Art dans la société. Ce que j’aime chez les écrivains américains, et qui me rend peut-être souvent plus sensible pour leur littérature que pour celle de mon propre pays, c’est cette implication de l’écriture dans la vie : elle n’est pas en-dehors du monde, elle n’est pas artifice et beauté simple, la littérature peut avoir une implication directe dans le monde (à court et long terme), elle est active, elle vit, elle doit être prise en considération dans la marche du monde. Elle n’est pas juste là pour faire tapisserie ou pour divertir.

Ce qui se dégage aussi de ce documentaire, c’est cette valeur essentielle et souvent trop oubliée, que l’écriture relève d’un engagement. C’est d’ailleurs l’une des questions que pose chaque fois Pauline Guéna au cours de ses interviews : Vous considérez-vous comme un auteur engagé ? La plupart répondent par une autre question : Qu’entendez-vous par « engagé » ? Je travaille à vous proposer de voir le monde différemment, à vous aidez à mieux le connaître, n’est-ce pas déjà un énorme engagement ?! Je suis écrivain, je ne suis pas politicien.

Les auteurs interviewés : Gilles Archambault, Margaret Atwood, Russell Banks, John Biguenet, Joseph Boyden, T.C. Boyle, James Lee Burke, Craig Davidson, Patrick deWitt, Jennifer Egan, Richard Ford, James Frey, Ernest J. Gaines, Siri Hustvedt, Laura Kasischke, William Kennedy, Dennis Lehane, Thomas McGuane, Dinaw Mengestu, George Pelecanos, Ron Rash, Joanna Scott, Jane Smiley, David Vann, John Edgar Wideman, Martin Winckler.

A propos de la théorie du fragment

Fantômes-roman

Ça, c’est une photo de mon bureau il y a quelques jours. J’ai finis le premier jet de Fantômes et comme d’habitude, tous ces fragments mis bout à bout n’ont de cohérence qu’inconsciente pour le moment. Alors une des techniques que j’ai trouvé pour forcer cet inconscient à me livrer les clés du livre que je suis pourtant bien moi-même en train d’écrire mais qui s’obstine à me demeurer opaque, c’est de tout éparpiller devant soi et de faire l’assemblage à la façon un peu des surréalistes avec l’écriture automatique, appelons cela le « piochage intuitif« , c’est-à-dire venu d’une sorte de pré-conscience au livre en train d’être construit. Car là bien sûr, une fois qu’on croit avoir tous les fragments en main, il reste à monter la structure (qui restera toujours un peu brinquebalante et c’est ce qui fait aussi sa pertinence: elle est plus réaliste ainsi puisque vous, moi, tout être est en soi toujours un peu brinquebalant).

Alors voilà, j’ai écris tous les fragments qui me venaient en tête et je sais qu’il est temps de passer à une autre étape parce que je n’ai plus d’idées (de nouvelles épiphanies) pour d’autres fragments (peut-être en viendra-t-il d’autres au cours des réécritures) et surtout parce que j’ai une pulsion soudaine pour me mettre à la structure alors je suis le mouvement. Sur des fiches, je note des indications larges fragment par fragment. Une fois cela fait, j’étale tous ces bouts de papiers, éparpillés, devant moi et j’attends. ça peut être long, ça peut être très long. Je fume. Je bois un café. Je fixe la réverbération des lumières de la rue sur le blanc glacé des petits bouts de papier et la surbrillance noire laissée par le stylo bic. Et puis, tout à coup focus: les yeux sont attirés. Je lis le papier qui est l’objet de mon attention: celui-là, je sais que ce sera le dernier, le tout dernier, le révélateur; alors je le met tout au bout du bureau, sur ma droite. Et je recommence à fixer les autres papiers… etc etc.

Cela fait partie de ma technique du fragment en écho. Cela fait appel à l’écriture fragmentaire (je n’écris jamais un roman de bout en bout de façon continue, impossible et ennuyeux, mais cela n’engage que moi), et donc au rythme saccadé de l’écriture, mais à la fluidité de l’écho (image de l’écho acoustique qui, si on pouvait en voir le tracé, partirait dans tous les sens en flottant dans l’air pour revenir encore et encore vers nous doucement, chargé d’autres sonorités encore, des nouvelles, ou des anciennes réactualisées…) et aussi une forme d’intuition et de laisser-aller: ne pas forcer, laisser venir l’écriture, les mots, les phrases, l’histoire, ils savent mieux que nous dans quelle direction ils se dirigent.

Et puis je retombe sur ce fragment écrit il y a un mois et je me dis que ce n’est pas sans rapport, qu’il y a une idée directrice mais comme je préfère donner les outils pour creuser plutôt que d’offrir d’emblée toutes les clés en main, je vous laisse y trouver les échos vous-mêmes 😉

17 décembre 2015

Quelques notes avant de travailler Fantômes. J’ai finis l’écriture du dernier fragment que je voulais ajouter pour le moment, il y aura peut-être d’autres ajouts à faire ensuite mais je déclare le premier jet de Fantômes (le roman) terminé [oui, ça, ça m’arrive souvent de déclarer cela, le problème c’est que chaque fois le travail est pourtant remis à l’ouvrage]. Ainsi débute vraiment le travail de structuration et de réécriture.

Tout à l’heure dans le bus en lisant Un monde flamboyant de Siri Hustvedt qui est en fait une compilation de fragments (journaux, lettres, entretiens, articles…) parcourant la vie et la personnalité d’Harriet Burden, je me suis dit que voilà encore un autre exemple d’écriture en fragments. Il s’agit en fait ici plutôt de suivre l’enquête de Hustvedt sur ce personnage aux multiples facettes qu’est Burden.

Et cette façon d’avoir compiler les fragments sans intermédiaire pour expliquer ou apporter une cohérence peut paraître simple : le lecteur se dit qu’Hustvedt s’est contenter de mettre côte à côte, de tout jeter là sans s’embêter plus que ça. Mais c’est une erreur car il y a là toute une démarche. Le parti prix de ne pas donner sa propre interprétation au cours de ses recherches permet de laisser le lecteur libre de se faire sa propre opinion de l’artiste Burden qui s’est joué de façon presque schizoïde de divers avatars pour représenter son œuvre. Hustvedt ne cherche pas à nous convaincre d’une folie ou au contraire d’une maîtrise par Burden de ses différentes avatars artistiques, peut-être parce qu’elle-même ne tient pas à trancher son opinion trop arbitrairement (et c’est souvent ce que j’aime d’ailleurs chez Hustvedt). Et la forme du fragment était tout naturel pour ce genre de livre car il permet également cette liberté grâce à la polyphonie (puisque chaque fragment émane d’une personne différente ayant graviter de près ou de loin dans le cercle de Burden) et donc à l’ouverture de différentes perceptions de Burden. Le fragment colle aussi parfaitement avec le sujet principal du livre : ce jeu des personnalités qu’a crée Burden dans des proportions dont il est difficile de discerner la limite, et donc une personnalité d’artiste fragmentée, disséminée à travers divers visages (toujours des hommes) tandis que la Harriet/personne semble manier ses marionnettes à la guise de ses humeurs et de ses propres découvertes sur elle-même.

Et, par rapport à mon propre travail, je me suis fais la remarque que, malgré l’éparpillement de la personnalité d’Harriet Burden non seulement dans son jeu d’avatars mais aussi dans la perception qu’on eu ses proches d’elle (et puisque les perceptions qu’ont les autres de nous font tout aussi partie de nous-mêmes, de notre personnalité, que ce que nous sentons être), Hustvedt compile les fragments dans l’ordre chronologique des événements de la vie de l’artiste. Elle n’a pas eu besoin d’éparpiller encore plus la narration (et cela aurait peut-être même desservi son propos en brouillant artificiellement quelque chose qui se vit naturellement dans le brouillage). Et les échos qui se font entre les différents fragments et la compréhension progressive du lecteur appartiennent à ce dernier : c’est sa vigilance et son intelligence qui sont mises à contribution pour voir apparaître les connexions entre elles. Ce qui confirme encore une fois ma croyance : la littérature du fragment est une littérature de lecteurs actifs, c’est lui qui fait sens, donne son propre sens et l’auteur est celui qui pose les pièces du puzzle sur la table afin de donner au lecteur les clés en main et permettre à chaque lecteur de faire son propre puzzle (car il ne s’agit pas d’un résultat figé). Ainsi, chaque lecteur apporte alors son propre fragment à l’édifice, sa perception des choses qu’il a pu avoir parce qu’il était libre de penser par lui-même (les livres qui racontent une histoire en suivant une seule direction sont moins fatiguant, certes, mais font peu appel à l’intellectuel du lecteur). Chaque lecteur apporte donc son propre fragment au livre qui se gonfle petit à petit au rythme des différentes lectures qui sont faites de lui. C’est ce qui fait la force des grands livres et leur survivance : ils ne restent jamais figés, ils ne se rapetissent jamais, mais s’augmentent au contraire au fil du temps et des lectures ; les livres qui restent strictement cantonnés à leurs propres pages ne survivent pas si le lecteur n’a pas la place d’y apporter son propre écho.