#Lecture: Snow queen

Au rythme des flocons de neige qui couvrent la ville de New-York début décembre, Cunningham dresse une nouvelle fois un portrait nuancé, sensible et fulgurant du passage du temps, de la confrontation à la vieillesse et à la mort, de l’inexorable enchevêtrement des années qui ne semble jamais apporter avec lui ses réponses mais toujours plus de questions et de doutes. Il a un espoir. L’espoir est un vieux bonnet de bouffon, à présent. Un bonnet bariolé décoloré avec ce petit grelot au bout. Qui aurait le courage de le porter désormais ? D’un autre côté, qui serait assez audacieux pour l’ôter, l’abandonner chiffonné en chemin ? (p. 45). C’est peut-être ça justement être humain, semble nous dire Cunningham : c’est simplement être fragile, ballotés entre nos doutes et nos aspirations. Ce que la vieillesse semble finalement transporter avec elle c’est une sorte de perte d’espoir, une certaine méfiance et surtout une prudence : ne nous emballons pas trop vite. c’est un New-York bercé par un temps suspendu, celui des flocons de neige sur Central Park donc, mais aussi, comme Cunningham sait toujours le faire, l’instantané d’un instant de vie dans lequel toute une vie semble se rassembler pour mieux se disperser.

– Je pense que les gens s’inquiètent trop. Je pense que nous devrions aller de l’avant et faire des erreurs. Comme, par exemple, décider de se marier. Avoir des enfants. Tu vois ? Même si nos raisons ne sont pas toutes nobles et pures. On peut être noble et pur toute sa vie et finir, eh bien, pratiquement seul.

– Peut-être, répond-elle. C’est tout à fait possible.

– Ça finit toujours par être le bordel. C’est nécessaire. (p. 77)

On retrouve des items propres à l’univers cunninghamien, toujours très influencé par Virginia Woolf tout en ayant créé son propre univers bien distinct (on est pas dans le plagiat mais bien dans l’imprégnation tellement puissante qu’elle ne peut que rejaillir dans ses propres écrits) : l’eau (qu’on trouvait dans The Hours à travers le suicide de Virginia dans la rivière), ici sous forme de neige, l’errance dans la ville, la sans cesse confrontation et ré-acclimatation humaine face au temps, … des thèmes qui, effectivement, étaient également chers à Virginia. Mais d’autres influences percent également dans ce roman, notamment, très explicitement, le conte La Reine des neiges d’Andersen, (Oui, pense Barrett à nouveau, voilà pourquoi Tyler t’aime tant. C’est une de ces éternelles vieilles histoires : la jeune fille au cœur simple qui accède à un trône et devient légendaire, en partie parce qu’elle apporte la bonté et d’autres vertus ordinaires à un royaume plus généralement gouverné par l’hypocrisie, par de viles et néfastes cruautés. p. 159-160) ce fragment de glace qui se plante dans l’œil de Tyler et symbolise la mort, une symbolique qui n’est pas sans rappelé non plus le nénuphar (cancer) qui se plante dans le corps de Chloé et le fait lentement mourir dans L’Écume des jours de Boris Vian dont on sent clairement ici aussi l’influence. Cunningham nous entraîne donc, toujours comme à son habitude (mais sans jamais nous lasser), dans une farandole d’échos de toutes parts, à l’image également des échos qui résonnent entre les vies de ces trois personnages aux prises avec un instant de vie dont ils pressentent l’essentiel sans parvenir à le retenir.

Oui, pense Barrett à nouveau, voilà pourquoi Tyler t’aime tant. C’est une de ces éternelles vieilles histoires : la jeune fille au cœur simple qui accède à un trône et devient légendaire, en partie parce qu’elle apporte la bonté et d’autres vertus ordinaires à un royaume plus généralement gouverné par l’hypocrisie, par de viles et néfastes cruautés. (p. 159-160)

Le synopsis d’ailleurs. Snow queen est un chassé-croisé entre quatre personnages sur quatre ans : des bribes de vie épars ça et là, toujours en hiver, dans la chambre d’un appartement d’un quartier pauvre, les allées de Central park, les bords de fenêtres, un magasin de fripes. Tyler, sa femme, Beth, et son frère, Barrett, vivent tous les trois dans un loft d’un quartier pauvre presque comme un couple marié à trois. Tyler tente d’écrire une chanson à offrir à Beth en cadeau de leur mariage, Beth se meurt d’une tumeur et Barrett essuie sa énième déception amoureuse, Liz, la propriétaire de la friperie où travaille Barrett, veille comme une mère sur ses amis tout en affrontant sa cinquantaine approchante palliée par le jeune amant qu’elle a au bras. Alors que Beth semble tout à coup miraculeusement guérie, chacun se perd dans le bouleversement des rôles que l’absence de la maladie vient tout à coup perturbé…

Pourquoi ne lui était-il pas venu à l’esprit que la musique vient du pays du sommeil, que la musique est l’étrangeté familière des visions nocturnes – le garçon à moitié sauvage qui cabriole sur le chemin serpentant à travers les arbres centenaires, chantant avec ce que vous croyez être une voix haute et claire, pas tout à fait humaine, inaudible à la distance à laquelle il exécute sa danse de jeune cheval aux sabots fendus ? Le truc, c’est de rêver assez longtemps pour se trouver à portée de voix.

Tyler l’a compris, il a fini par comprendre qu’il était dans l’erreur quand il composait ses chansons. Une de ces erreurs qui se logent si profondément dans votre cerveau que la seule solution qui vous soit offerte est de trouver un moyen de la contourner, sans jamais imaginer que l’idée pourrait être fausse. Pourquoi ne l’avait-il pas compris plus tôt ? On ne tente pas de saisir la musique, on laisse la musique entrer. Il a eu une attitude de macho pendant tout ce temps. Il a essayé de forcer les chansons à venir à lui, comme un chasseur grotesque qui voudrait attraper les oiseaux en plein vol, à mains nues, quand ce qu’il faut faire, à défaut d’avoir des flèches, à défaut d’avoir une lance, c’est attendre tranquillement, patiemment, que l’oiseau se pose. (p. 229-230)


Références: Cunningham, Michaël. Snow queen. Paris : Belfond, cop. 2014. 277 p. Traduit de l’américain par Anne Damour.

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#Lecture: L’Amérique des écrivains, road trip

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Ce livre est le fruit d’un pari un peu fou, car démesurément ambitieux mais pourtant réalisé, de Pauline Guéna, écrivain, et de Guillaume Binet, photographe : faire le tour des Etats-Unis dans un camping-car avec leurs quatre enfants pour donner des interviews à des écrivains américains et canadiens. C’est une entreprise que bon nombre d’entre nous rêveraient de faire pour des écrivains mais aussi, pourquoi pas, des musiciens, des plasticiens, des cinéastes, etc.

En tout, c’est donc 26 auteurs américains qui se prêtent au jeu et ouvrent leur porte, pour un moment d’intimité dans leur intimité, et réfléchir avec Pauline Guéna aux multiples visages de l’écriture, à l’écriture et la vie, à l’écriture et la lecture, au processus d’écriture, à leur préhistoire d’écrivain.

Certains entretiens plus enrichissants que d’autres, certains auteurs plus appréciables que d’autres, mais tous se livrent avec sincérité. Les interviews s’accompagnent de photographies de paysages et de situations qui viennent rythmer la lecture de ces récits et immerger le lecteur dans le(s) pays (étant bien connu que les Etats-Unis ont autant de visages différents que d’Etats).

Au fur et à mesure que les entretiens s’enchaînent : des leitmotivs semblent révéler une attitude culturelle, américaine. Comme cette idée qu’il faut à un écrivain la volonté d’écrire le meilleur livre possible, répondent-ils quand Pauline Guéna leur demande s’ils pensent aux lecteurs en écrivant. En France, on répondrait plutôt quelque chose du genre : pour faire du mieux que je peux. Ressemblance par contre qui semble être universelle : on n’écrit pas pour les lecteurs, pas réellement, pas pour commencer.

Autre différence que je constate: de nombreux auteurs interviewés considèrent qu’être écrivain est une profession à part entière. Les cours d’écriture, tellement répandus aux Etats-Unis depuis des décennies déjà (et qui commencent tout juste, discrètement, à se mettre en place en France), répondent à cette attitude et au processus créatif (bien que les auteurs interviewés ne soient pas tous des adeptes) : on considère qu’être écrivain, tout comme être médecin, demande une formation.

Il faudrait faire un « France des écrivains » (ahah, une idée qui me tente bien !!) également pour avoir un réel point de comparaison mais au vu des nombreux témoignages, et essais sur l’écriture, français qui sont publiés de nos jours, je fais ce constat qui est selon moi essentiel : en France, à trop vouloir préserver le visage artistique et créatif de l’écriture, n’en oublie-t-on pas qu’il s’agit également d’un savoir-faire, d’un apprentissage et donc d’un artisanat qui, au même titre que le charpentier, doit apprendre les ficelles du métier par le biais d’une formation tout autant que d’une expérience. Cette idée est déjà portée par quelques écrivains français mais bien loin encore d’être effleurée par les professionnels du livre dont l’artisanat (normalement) est de publier des livres et qui prennent bien souvent des allures de comptables.

Ce livre est donc tout à la fois un témoignage social qu’un témoignage sur l’écriture. Et c’est aussi ce qui le rend intéressant : il ne questionne pas seulement le processus créatif mais bien la place de l’écrivain dans la société et permet de confronter les différences culturelles quant à la place de l’Art dans la société. Ce que j’aime chez les écrivains américains, et qui me rend peut-être souvent plus sensible pour leur littérature que pour celle de mon propre pays, c’est cette implication de l’écriture dans la vie : elle n’est pas en-dehors du monde, elle n’est pas artifice et beauté simple, la littérature peut avoir une implication directe dans le monde (à court et long terme), elle est active, elle vit, elle doit être prise en considération dans la marche du monde. Elle n’est pas juste là pour faire tapisserie ou pour divertir.

Ce qui se dégage aussi de ce documentaire, c’est cette valeur essentielle et souvent trop oubliée, que l’écriture relève d’un engagement. C’est d’ailleurs l’une des questions que pose chaque fois Pauline Guéna au cours de ses interviews : Vous considérez-vous comme un auteur engagé ? La plupart répondent par une autre question : Qu’entendez-vous par « engagé » ? Je travaille à vous proposer de voir le monde différemment, à vous aidez à mieux le connaître, n’est-ce pas déjà un énorme engagement ?! Je suis écrivain, je ne suis pas politicien.

Les auteurs interviewés : Gilles Archambault, Margaret Atwood, Russell Banks, John Biguenet, Joseph Boyden, T.C. Boyle, James Lee Burke, Craig Davidson, Patrick deWitt, Jennifer Egan, Richard Ford, James Frey, Ernest J. Gaines, Siri Hustvedt, Laura Kasischke, William Kennedy, Dennis Lehane, Thomas McGuane, Dinaw Mengestu, George Pelecanos, Ron Rash, Joanna Scott, Jane Smiley, David Vann, John Edgar Wideman, Martin Winckler.