#Lecture: Hannah et ses filles

A travers trois générations de femmes, Fredriksson dresse le champ gravitationnel de ce qui se noue dans le silence et pourtant le partage entre une mère et sa fille, et les échos qui peuvent se prolonger encore et encore d’une grand-mère à une petite-fille, arrière-petite-fille, etc. En lisant ce livre, je repensais à cette phrase du film Mémoires d’une geisha: « C’était comme ça, dans ce petit monde de femmes ».

Car il s’agit bien là d’un petit monde de femmes à travers trois générations (du milieu du XXème à nos jours quasiment), à travers les dissonances et résonances, et surtout de frappantes ressemblances, des échos précisément parce que ce sont des femmes, et pas forcément parce que ce sont des femmes de la même famille. Se teinte en toile de fond toute en douceur le portrait également d’une société et d’une histoire: la place de la femme bien sûr, par rapport à l’homme, mais surtout par rapport aux autres femmes, celles qui jugent et qui croient être en droit d’imposer des codes qu’elles n’ont elles-mêmes jamais questionné ou réfléchis.

Car « C’était comme ça, dans ce petit monde de femmes », un monde finalement plus brutal et dur que celui des hommes, parce qu’il est nimbé de silence. C’est surtout ce qui m’a frappé au fur et à mesure de ce récit, cette vérité vérifiable dans notre vie quotidienne: ce silence qui entoure les femmes, parce qu’il faut finalement être plus endurcie qu’un homme, parce que c’est souvent à la femme qu’il revient d’être forte pour toute la famille dans ces époques-là.

Elle arriva donc, par un jour de mars tout bleu, et jamais je n’aurais cru que ce serait si difficile. Comme de parcourir un long chemin à travers une douleur insupportable pour accéder enfin à la mort miséricordieuse lorsque l’anesthésiste effaça tout.

Le travail avait duré plus de vingt-quatre heures.

Bien des années plus tard, je regardais encore toutes les mamans avec surprise en pensant : « Toi ! Et toi aussi, et toi plusieurs fois ! ».

C’est incroyable, ce que les femmes endurent. Et à quel point on en parle peu, à quel point la plupart d’entre elles préfèrent se taire, comme s’il s’agissait d’un secret. Mais ensuite, il en alla pour moi comme pour les autres, ce fut une joie sans limites. Qui valait n’importe quelle souffrance. (p. 235-236)

Fredriksson étale donc sur plus d’un siècle, tout en nuance, les multiples problématiques qui peuplent la vie des femmes de toute génération. Pas seulement le silence, pas seulement l’enfantement, pas seulement les pertes et les absences, mais un peu de tout cela aussi, sans vraiment l’expliciter mais simplement en représentant la vie de trois femmes dans leur plus grande trivialité tout autant que dans leur plus profonde intimité. Disparité des voix également et des modes, passant du « il » au « je » ou l’écriture d’une lettre permet d’accéder à l’intériorité du personnage, la technique stylistique est elle aussi d’une grande maîtrise.

« Car les souvenirs sont des fragments que le cerveau assemble en mosaïques. Qu’il adapte en fonction d’une image cristallisée très tôt, qui n’est pas nécessairement en rapport avec des évènements qui se seraient réellement produits. Il y a tant de choses que le petit enfant comprend mal, qu’il entrepose sous forme d’images, et celles-ci en attirent d’autres, qui les confirment et les renforcent.

Puis elle songea que ce qui n’avait pas eu lieu pouvait très bien être plus « vrai » que ce qui avait eu lieu effectivement. Plus parlant, plus riche.

Elle avait renoncé à ordonner ses fragments. Tels quels éparpillés, en vrac, ils lui offraient le seul accès qu’elle pût jamais avoir à son passé. Par instants seulement, certes, par éclats brefs. » (p. 162)

Bien au-delà de toute considérations sociales et/ou féministes, il s’agit aussi et avant tout de mémoire, de temps, et de vieillesse. Hannah et ses filles se parsèment d’un grand nombre d’éclat de vérité comme celui-ci, de réfléxions sur ce qui nous animent tous de plus en plus au fur et à mesure des années: le passage du temps, si rapidement, et l’oubli, tout aussi rapide.

En tout cas, une belle découverte faite par hasard sur les étagères de mon libraire. Entre Fredriksson et Hustvedt, la littérature suédoise n’a rien à envier, elle mériterait d’ailleurs qu’on s’y arrête un peu plus souvent…


Références: Fredriksson, Marianne. Hannah et ses filles. Paris : J’ai lu, DL 2002. 316 p. Traduit Anna, Hannah och Johanna du suédois par Anna Gibson.

Préface aux échos

En attendant de vous en dire plus un de ces jours à propos de mon troisième roman, Echoes, je vous partage ce qui sera la préface du livre. La dixième version totalement réécrite est en cours de tapuscraphie 😉


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C’est accompagnée d’un café et d’une cigarette que je commence à écrire ces mots, en cette fin d’après-midi au sortir du travail, ce temps de la journée si béni et trop court. Je devrais arrêter la cigarette et le café – et peut-être le travail aussi, celui qui ne concerne pas l’écriture et me vole des heures de concentration et d’énergie inestimables -, assainir un peu ce corps avant de porter un enfant, mais je n’ai jamais la volonté suffisante – pour la cigarette surtout – et je trouve que la vie aujourd’hui impose trop d’interdits pour oser s’appeler encore vie. J’y pense, je me dis que le lendemain, je tenterais de sauter la cigarette du matin qui enclenche toutes les autres et me retrouve pourtant le lendemain matin à rouler ma cigarette en reportant encore au lendemain – si seulement ce qui nous rendait faible ne nous tuait pas ! Tout comme je m’étais promis ce matin de marcher au lieu de prendre le bus pour rentrer à la maison après le travail et que je me retrouve pourtant à attendre le bus et à fixer l’écran aux lumières orange qui décompte les minutes avant son arrivée.

C’est que, bien souvent, plus que la marche qui demande une action physique, prendre le bus me donne l’inspiration, tout comme ce soir où je pensais déjà à ces mots dans le bus en sachant déjà que je ne pourrai pas contrer cette équation naturelle : café, cigarette, écriture.

Et, en écoutant une chanson que j’ai l’habitude de chanter avec A., puis une autre, puis cette autre qui fût pendant une période notre hymne pour nous défouler avec J., cette autre encore me rappelant des scènes de notre vie à deux avec B., une autre faisant revivre des scènes de mon adolescence avec L., et puis celle qui me fait penser à mon frère une guitare à la main, etc., j’ai pensé aussi à ce roman qui me trotte dans la tête depuis des années et à mes deux précédents romans qui dressent le portrait de personnages sombres, souvent malfaisants, toujours désespérés, et comme je veux que ce nouveau roman rende hommage à d’autres types de personnes : des gens comme ces amis auxquels je pense en écoutant mes chansons préférées dans le bus.

Il serait grand temps, me dis-je, de parler un peu de ces gens-là, ceux qui comptent ou ont comptés (mais compterons toujours), et qui parsèment la misère quotidienne ou le lancinement trivial, d’éclats de beauté. Je me dis que nous détruisons beaucoup et nous nous détruisons encore plus, tous autant que nous sommes, mais personne ne peut dire qu’il n’a jamais croisé sur sa route quelqu’un qui, d’une manière ou d’une autre, l’a éclairée et (re)vitalisée. Ils ne le font pas toujours sciemment, ces bonnes gens – c’est ce qui, semble-t-il, rend leurs actes encore plus profonds, cette spontanéité –, ce n’est parfois pas grand-chose, et bien souvent nous ne réalisons leur bienfait qu’à retardement, mais cela ne veut pas dire qu’il faille les oublier.

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C’est justement cet oubli criant qui me donne envie d’écrire ces lignes. J’ai bien souvent, comme tout un chacun, oublié ces éclats de personnes (ces fragments), mais mon travail – le vrai, cette fois – me permet de les faire ressurgir (ces échos infinis), me prenant par surprise. Car j’en passe des heures à me torturer l’âme pour faire sortir sous forme de fictions mon imprégnation du monde, et l’une de mes plus grandes joies concerne ces instants de bienfaits ressurgis de la mémoire pour prêter des mots à la narration en train de se faire sous mes doigts. L’écriture est, la plupart du temps, affaire d’écriture automatique : moins on pense, plus la sincérité se révèle.

Je me demande alors pourquoi il est si difficile de parler de ces gens-là, de ceux qui comptent pour ce qu’ils ont de bon et de faiblesses, en bref d’humanité. Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai cessé d’écrire depuis presque vingt ans ces parts d’ombres humaines qui font aussi parties de nous mais n’en sont (fort heureusement) qu’une facette parmi tant d’autres. Je me souviens de l’effroi de mes premiers lecteurs face à mes premiers écrits : « C’est tellement sombre, ce que tu écris ! Tu ne peux pas écrire quelque chose de plus gai ?! ».

En vérité, si j’ai tenté dans ce roman de rendre hommage à la bienveillance des bonnes gens, mon roman, je le sens, n’en est pas moins sombre, mais peut-être un peu plus apaisé. De toute façon, en tant qu’écrivain je me dois de respecter la sincérité d’un texte et donc de représenter les nuances.

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En vérité, ce roman qui traine depuis si longtemps est beaucoup plus difficile à écrire que les précédents (ou en tout cas, d’une autre manière), justement parce qu’il tente de parler de bonnes gens ou qui tentent de l’être autant qu’ils peuvent, et chacun sait que ce n’est pas toujours facile. De nos jours, même dans les films, la droiture du superhéros, autrefois inébranlable, est sans cesse testée et tentée par la malveillance, c’est pourquoi ils n’en sont que plus humains. Personne n’est inébranlable face au mal, il faut même bien souvent l’expérimenter afin de parvenir à être bon parfois, et gagner la seule certitude : à tout instant, l’équilibre peut se rompre.

Voilà peut-être pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur des personnages malveillants ou désespérés (et lorsque je dis « écrire sur », quiconque se mêle d’écriture sait que cela veut dire « vivre avec ») : être ces personnages le temps de l’écriture, ressentir le plaisir du mal infligé aux autres et à soi. C’était bon, c’était jouissif, je me sentais comme le Joker : euphorique à l’idée de simplement voir le monde brûler, un monde que j’avais créé pour pouvoir le voir brûler.

Alors, bien sûr, c’est difficile aujourd’hui d’écrire sur ceux qui tentent de mettre en œuvre ce qu’ils ont pour éviter que le monde brûle. Avec Echoes, je ne me heurte pas à la difficulté stylistique, pas tant non plus à la fidélité de ce que je rapporte (je ne cherche ni l’exhaustivité ni la représentation figurative) mais à la sincérité de ce qui est furtif, si évanescent, si éparpillé dans la ligne du temps qu’ils se fondent dans la masse compacte des jours tout en parvenant à résonner pour l’éternité.

Mais il reste ça : cet arrière-goût de trop peu et ma frêle capacité d’avoir pris note, en guise d’exemples, de ces petites étincelles de vie qui brillent plus fort que la vie : oh, pas grand-chose, juste ces « petits coups de mains des copains », des échos qui résonneront toujours.

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#Lecture: Kafka sur le rivage

Un jeune garçon de quinze ans, solitaire et esseulé, ayant préparé depuis longtemps son dessin, fugue de son Tokyo natal pour l’île de Shikoku, pratiquement à l’autre bout du pays.

« Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C’est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l’aube. Pourquoi ? Parce que cette tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même, et rien d’autre. »

Ainsi ce jeune homme déjà très mature, presque visionnaire, et en quête d’une essence personnelle que la vie lui a jusque-là refusé, se sent porté vers cette destinée. Après quelques rencontres éclairées, Kafka Tamura parvient enfin à l’endroit qui semble renfermer le secret d’un enchevêtrement de vies dont la sienne semble être un passage intemporel à travers la ligne irrégulière du temps qui se met en place dans ce roman variant sans cesse en aller et retour entre le passé, le présent et le futur.

Cette situation initiale déjà étrange n’est qu’un commencement: en parallèle de la quête de Kafka, un étrange personnage, Nakata, est contraint de commettre un meurtre et sent qu’il doit se mettre en quête d’une énigmatique pierre de l’entrée qui le rapproche de plus en plus des traces du jeune Kafka et de la prophétie qui se dessine progressivement…

Il est difficile de décrire plus précisément le dixième roman de Murakami qui mêle à la réalité une inquiétante étrangeté de plus en plus présente. Pour un lecteur occidental, c’est une certaine fascination aussi qui nous transporte sans interruption vers la poésie de l’inquiétante étrangeté du quotidien dans l’art de vivre japonais. Car rien ne paraît jamais incongru ni absurde. Les personnages n’interrogent jamais le réalisme ou la pertinence de ce qu’ils sont en train de vivre et qui est pourtant de plus en plus étrange. Kafka sur le rivage est une mise en abîme poétique, une variation sur le temps, la concordance de différentes temporalités pourtant toujours reliées avec le temps que nous connaissons; forme de variation à la Philip K. Dick, un univers dans lequel les bornes spatio-temporelles n’ont plus lieu de nous entraver. Et toujours, comme nous en avons désormais l’habitude chez Murakami sans jamais nous lasser, des envolées lyriques d’une puissance intense.

« Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement. »

Je n’ai pour ma part jamais été déçue par Murakami et son univers romanesque: chacun de ses livres est à la fois une invitation au voyage intérieur et extérieur, un miroir poétique du monde qui nous entoure, une réflexion toute orientale qui nous transporte dans un autre dimension.

« Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »

#Inspiration musicale

Dans le bus tout à l’heure, j’ai réécouté les chansons qui m’ont inspirées de nombreuses scènes de Wish you were here, tout comme hier je me suis prise à réécouter les chansons qui ont constituées le matériau primaire de Fantômes. J’ai vu mis en lumière ce processus récurrent selon lequel une idée floue dans mon esprit s’illumine tout à coup à l’écoute d’une chanson qui, alors même que j’ai l’habitude de l’écouter presque quotidiennement, éveille devant mes yeux, et de façon précise, la scène que je voulais écrire sans oser encore. La musique offre alors une l’envolée émotionnelle dont l’idée avait besoin pour germer en scène. Et, comme un de ces hasards heureux dont on ne pourra jamais avoir la pré-conscience, cette chanson précisément vient à mes oreilles à ce moment précis pour donner l’impulsion qui lui manquait à sa création.

J’ai réécouté tout à l’heure « Anyone’s ghost » (The National) qui m’inspira une scène puissante entre mes deux personnages, Wish you were here, bien sûr, et surtout « Muscle museum », de Muse. Je me souviens de la scène : moi me laissant ballotter dans le bus, le trajet quotidien entre le travail et la maison, cette explosion de violence et de détresse tout à coup dans mes oreilles, et mes visions (devrais-je appelé cela visions ou visualisations ?) de cette scène où tout le roman explose dans un accès de violence et de folie en crescendo. Je me souviens exactement de la rue dans laquelle le bus passait à ce moment-là. Je me souviens aussi avoir tout à coup enclencher le bouton pour demander le prochain arrêt parce que j’avais envie tout à coup de faire le reste du trajet à pied pour réécouter cette chanson en boucle et voir à nouveau cette scène devant mes yeux, lui laisser le temps de prendre sa place dans mon esprit, retarder le moment où, à peine rentrée chez moi, je me jetterais sur mon tas de papier blanc pour tenter de capter ce que je venais de « voir ».

Des souvenirs comme celui-ci n’appartiennent qu’à moi, je les ai vécu au même titre que j’ai vécu physiquement ce trajet : dans un élan de vie intense et criant une vérité qui devait s’imposer sur le papier.

Lecture: Pianissimo, pianissimo – Hitonari Tsuji

pianissimo

L’école de Toru est étrange, peuplée semble-t-il de fantômes, et peut-être même du fantôme de la fille qui, trois ans auparavant, a été enlevée et retrouvée morte dans la piscine de l’école. Oui, cette école est peuplée de fantômes et de recoins sombres, c’est en tout cas ce que s’amusent à faire croire certains élèves pour faire peur aux camarades. Les rumeurs s’amplifient encore lorsqu’un deuxième élève disparaît. Un élève affirme alors qu’il communique avec le fantôme d’une fille qui cherche à leur délivrer un message d’espoir pour ne pas laisser gagner la grisaille environnante.

La « grisaille », c’est d’ailleurs le terme qu’emploi Toru pour désigner cette forme d’omniprésence mêlant des sentiments de désespoir, de peur, d’apathie, qui semblent peser sur l’ensemble des élèves. Toru ne parvient pas à l’exprimer de manière plus précise mais cette « grisaille » est de plus en plus oppressante. Il ne parvient pas non plus à déterminer qui est Hikaru, cet être toujours à ses côtés, plus qu’un frère, presque un double, et qui malgré ses pitreries et son esprit de contrariété flagrant, sa désobéissance et son manque de tact éhonté, ne peut être vu que par Toru. Mais il l’a accepté et vit avec quotidiennement sans se poser de question.

Présenté ainsi, ce livre peut revêtir les atours d’un roman policier aux allures de fantastique, mais Pianissimo, pianissimo est bien un roman réaliste, quoiqu’il joue sans cesse avec les limites de l’inquiétante étrangeté. Et c’est toute une ambiance poético-fantasque qui nous happe dès les premières pages.

Le récit prend place par le regard de cet enfant singulier et clairvoyant qu’est Toru qui tente de comprendre (par l’intermédiaire d’un imagier interne) le monde qui l’entoure. Ce monde de plus en plus incompréhensible, presque inhumain, en tout cas impalpable, pour un enfant de son âge.

Seul un écrivain japonais pouvait parvenir à évoquer le monde de cette manière : à l’aide d’une poétique de la personnification. Le petit Toru ne nomme jamais ses camarades par leurs prénoms, ils sont réduits à des allocutions (« Quant-à-soi », « la fille au pain », etc.) qui semblent prendre à ses yeux les traits des maux de l’humanité contemporaine à travers une incarnation enfantine.

Avec son roman, Tsuji offre le regard de l’enfant japonais sur le monde contemporain, un regard peut-être plus clairvoyant que celui de l’adulte qui se noie dans des considérations terre-à-terre sans parvenir jamais à prendre suffisamment de distance pour le comprendre.