#Extrait 34

J’aurais voulu décrire cet instant, le capturer sur l’instant. J’aurais voulu noter quelque part, pour le retenir, le préserver, ce sentiment d’harmonie humaine, ma façon de ressentir tous les échos fugaces allant de l’une à l’autre des personnes réunies autour de cette table. Noter aussi les diverses discussions, décrire les différents groupes qui se forment au fil des discussions, l’effervescence que je perçois autour de moi. Cette effervescence crée par les conversations dans lesquelles chacun s’immerge, donne de soi, reçoit des autres. Décrire aussi comment je suis moi-même happée par l’échange que j’ai avec N. que je ne connaissais pas il y a quelques heures encore, ce feeling instinctif que j’ai ressenti lorsqu’il a commencé à me parler d’écriture.

Je ne questionne pas en cet instant le lien qui s’est installé entre nous, rien qu’en échangeant quelques phrases, des mots choisis. C’est un créateur lui aussi. Il sait trouver les mots pour décrire la création, son essence, sa perception de ma puissance potentielle d’écriture. Car c’est ainsi qu’il la ressent lui-même.

Il parle de soulèvement, de pulsions, de la perception du pavé de la rue dans laquelle nous sommes, en terrasse, de l’histoire de ce pavé, de son odeur, des personnes qui les ont foulés, de l’imperfection des pavés, de ce qui a pu les rendre inégaux, de ce qui les rend beaux : leurs imperfections. Car après tout, qu’est-ce qui est parfait ?

Je suis d’accord, rien n’est absolu, rien n’est parfait ou imparfait. C’est simplement notre perception des choses, notre subjectivité gorgée de notre éducation, de notre expérience de vie et de notre analyse des choses. Pourquoi alors ne pas accepter que les absolus ne puissent exister ? C’est peut-être le pouvoir de l’artiste que de transmettre le réel sous une forme travaillée inconsciemment, prendre toute sensation, toute émotion, toute perception, pour ce qu’elles sont, et garder cette objectivité, cette absence de jugement ?

C’est tout à fait ça ! Il s’enthousiasme, il sourit. J’aurais voulu également écrire ce sourire-là. Mais au moment où j’aurais tenté de le fixer sur le papier, je me serais rendue compte que la mémoire, notre perception des faits passés lointains ou plus directs, sont perturbés d’émotions postérieures, dès l’instant terminé. Le cerveau ne peut pas s’empêcher d’analyser, d’induire. Si bien que je ne peux retranscrire cette scène et ce qui la constitue qu’à posteriori, en faire l’art théorique dont nous parlons justement.

J’aurais voulu décrire cet instant à l’instant même où il se déroulait tel que je l’ai ressenti, à la seconde, mais il aurait fallu que je sorte mon carnet tout de suite de mon sac, que j’interrompe la dite conversation, que je brise le lien, cet échange volatile installé dans ce contexte, un temps précis. Et une fois le carnet sorti, d’écrire ces pensées m’aurait obligé à prendre de la distance par rapport à l’instant, et forcément, de l’analyser.

Frustrée par cette pensée, je lui en fait part. Il sourit à nouveau – un sourire d’enfant, un peu naïf et à la fois avec cette connaissance instinctive du monde que les adultes oublient dans l’âge, ou peut-être l’ai-je perçue ainsi parce qu’il a quelque chose d’innocent et d’insouciant. Est-ce à dire que l’artiste est aussi celui qui se refuse l’instant présent ?, lui demandai-je. Qu’il se refuse à vivre le présent réel afin de mieux pouvoir le capter, et à la fois donc s’en détacher, perdre cette expérience émotionnelle et humaine ?

Non, il ne pense pas. Même la prime perception qu’on croit dénuée de tout jugement a déjà en fait été appréhendée par notre cerveau.

Si bien que nous vivons constamment dans la sensation d’un déjà vu ?, dis-je.

Non, car c’est là toute la beauté des relations humaines : c’est de pouvoir être surpris par les autres car si rien n’est absolu, on ne connaît donc jamais réellement personne au point de pouvoir anticiper ses moindres gestes et paroles.

On est un peu soûls tous les deux. Les idées s’embrouillent. J’aurais voulu lui planter un baiser sur la joue après ce qu’il venait de dire, je ne sais pas pourquoi. Mais sa pensée, sa façon de l’exprimer, m’a donné cet élan. Pour souligner peut-être la beauté de l’instant. Mais à quoi bon vouloir encore souligner les choses ? Et puis il y a B., l’homme qui partage ma vie, à une table pas très loin. Mon geste ne serait pas venu d’un élan amoureux ni même charnel, il y a tellement d’amours différents. Et je ne veux pas m’interdire de telles pensées simplement parce qu’elles ne conviendraient pas au code social. B. le comprend lui aussi. Cela ne l’aurait pas empêché de ressentir un élan de jalousie envers cet homme qu’il ne connaît pas encore bien. Donc ce n’est pas pour cela que j’ai retenu mon geste. Mais pourquoi alors ?

Longtemps, j’ai essayé de m’interdire même ce genre de pensées, soi-disant impures. J’oubliais cette loi fondamentale de l’Homme, qui fait que l’Homme est Homme et non animal : la liberté de penser. Des millions de pensées nous traversent l’esprit au court d’une journée. Elles ne sont pas forcément toutes respectables aux yeux de la bienséance sociale. Mais quelle trahison y-a-t-il à penser ? J’en suis arrivée à la conclusion qu’il n’y a de trahison qu’envers soi-même. C’est une forme d’auto-respect.

Je venais de partager avec un autre que B. (après tout, qu’importe que c’eut été un homme ou une femme), un coup de foudre existentiel, une rencontre, une amitié naissante.

« La rencontre, dans la vie comme au cinéma, est un acte, héroïque, un moment, voire un instant, épique. Elle vous sauve la vie, ou la journée, selon vos dispositions. C’est un serment, un don, un engagement impulsif de soi vers l’autre. Elle expose et développe du temps. Une ou quelques minutes se transforment en heures, en semaines, en une vie, rien qu’à soi » (Aumont, Jacques. La Rencontre, au cinéma toujours l’inattendu arrive).


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Publicités

Lecture: Manuel d’écriture et de survie – Martin Page

manuel-decriture-survie-martin-page

Le manuel de Martin Page ne parle pas seulement d’écriture mais avant tout de survie, et au-dessus de tout, de vie. Et le terme « manuel » prend ici tout son sens car il ne s’agit pas d’inculquer quoique ce soit mais bien de fournir une boîte à outils d’expériences et d’expérimentations de vie toutes personnelles qui peuvent être piochées par le lecteur ça et là afin qu’il y trouve matière à réflexion, ouverture vers d’autres perceptions, bref des découvertes de soi, de l’autre, du monde, à portée de main, là dans un seul livre. C’est sans prétention (comme toujours) que Martin Page livre ses propres réflexions sur la vie et le monde, et surtout sur le vivre avec l’autre, avec soi-même et les autres.

Ce manuel se présente sous la forme d’une correspondance à une voix : Martin Page se livre, réfléchit, construit une relation d’intimité avec une certaine Daria (fictive, une forme d’auto-correspondance en fait), une jeune écrivain en proie aux doutes et aux questionnements que pose l’écriture et le rapport de l’écriture à la vie, son imbrication dans la vie d’un écrivain qui ne peut définir de barrière nette entre cette capacité (ce travail d’artisan, souligne Page) et la vie quotidienne ; et parce que ces deux pans de vie s’influencent constamment, naissent des questions : légitimité, critiques, partage de ses écrits, etc.

À travers ce questionnement sur l’écriture et le travail d’écrire, c’est toute la vie qui est alors convoquée dans ses plus sinueux, et à la fois universels, aspects : comment affronter les instants de solitude ? comment vivre avec un certain mal en soi sans être pour autant dépressif et ne plus croire au bonheur ? comment bousculer sa vie pour lui donner une voie épanouissante, quand bien même elle serait toujours semée d’embûches, y voir le bon en cela, avancer. Martin Page soulève des questions et offre ses propres réflexions sans jamais imposer sa vision des choses ou tabler qu’elle serait meilleure qu’une autre ; cela se fait en toute humilité, et c’est, selon lui, ainsi que devraient se nouer toutes les relations humaines : dans le respect, l’écoute et la relativisation constante de sa propre perception forcément faussée car incomplète. Car « De toute façon, celui qui donne des conseils cherche d’abord à s’éduquer lui-même. Parler à quelqu’un est une manière détournée de se parler à soi. Ne croyez pas que j’aie une triste vision des rapports humains. Certes, je pense que l’autre nous permet d’accéder à notre propre intimité. Mais se comprendre est le meilleur service qu’on puisse rendre à ceux qu’on aime » (p.11).

Ce livre ne s’adresse donc pas seulement aux auteurs ou aux artistes ; mais lire ce livre pour un « écrivain en herbe » (comme on appelle communément ceux qui n’ont pas encore publié, et j’ai déjà parler sur ce blog de ce que je pense de cette question !) est un souffle d’élan : on y trouve une légitimité à continuer, on y trouve des échos de nos propres doutes, on est confortés (ne pas être les seuls à les connaître, ne pas se sentir seuls) : « Être écrivain n’est pas une marque de distinction, mais une excitante aptitude à l’obsession, à l’observation et à l’imagination. C’est un savoir-faire, des techniques, du travail constant, une manière de vivre tout autant qu’une manière de gagner sa vie. Des années ont été nécessaires avant que je puisse utiliser ce nom sans ressentir d’inconfort. Ce n’est pas plus mal : il y a des vêtements qui ne sont beaux et confortables que lorsqu’ils sont usés et patinés » (p. 17-18).

Je ne me serais pas élancer avec confiance et ce blog n’existerait sans doute pas aujourd’hui si je n’avais pas rencontré le livre de Martin Page, alors avec cette modeste lecture, je souhaiterais le remercier et aussi le faire connaître, le partager avec d’autres comme un de  ces rares livres essentiels qui traversent une vie et laissent une trace indélébile.

« Le but de l’existence est de rassembler autour de soi des amis avec qui l’on partage une éthique et un goût pour la conversation (et pour les longs silences savourés en commun), des êtres avec lesquels on n’a pas besoin de dissimuler notre douceur, notre candeur et notre enthousiasme. Nous nous trompons, nous sommes excessifs, idéalistes, maladroits et naïfs. Mais pour de bonnes raisons : nous tentons des choses dans nos créations, nous prenons des risques, nous refusons de reproduire une recette » (p. 163).


Références : Page, Martin. Manuel de survie et d’écriture. Paris : Seuil, DL 2014. 171 p.

Son site : http://www.martin-page.fr/

Son blog : http://www.martin-page.fr/blog/

 

Lecture: Just kids – Patti Smith

Autobiographie de Patti Smith

 

Lecture rétrospective

Voilà déjà quelques années que j’ai eu l’aspiration épiphanique de lire ce livre qui demeurera pour moi l’image, l’atmosphère, l’ambiance de mon été 2012 pour des raisons personnelles que je n’exposerais pas ici. Mais parce qu’il est de ces livres qui n’ont pas disparus dans les méandres de la mémoire, je crois qu’il faudrait lui rendre une certaine forme d’hommage, parce qu’il est aussi de ceux vers lesquels on revient régulièrement pour voler encore un fragment par-ci par-là, au gré des pages, ou que l’on se promet de relire un jour tout en craignant de le faire car cela n’entacherait-il pas la force du souvenir de sa première lecture ? La relecture serait nécessairement une nouvelle lecture (puisque je ne suis plus tout à fait la même, que chacun change au gré de nouvelles expériences de vie qui modifient nécessairement la perception que l’on a du monde) qui n’aurait donc rien à voir avec la première lecture (il y avait un contexte, il y avait un besoin de rencontrer ce livre qui m’est apparu par hasard, que j’ai choisi parmi tant d’autres sur les rayonnages de la librairie puis sur les rayonnages de ma bibliothèque, puis parmi les livres que j’avais emporté en voyage), mais après tout pourquoi pas.

A la lecture de Just kids, je me suis sentie comme Patti dans cette scène : « Je suis certaine que lorsque nous avions descendu le grand escalier, l’un derrière l’autre, j’étais en apparence la même qu’à l’accoutumée : une gamine de douze ans tout en bras et en jambes qui se traînait derrière les autres. Mais, secrètement, je savais que j’avais été transformée, bouleversée par la révélation que les autres humains créent de l’art et qu’être artiste, c’est voir ce que les autres ne peuvent voir. » (p. 27) J’ai été transformée par ce livre, j’ai été elle, Patti, pendant le temps de ma lecture (toujours trop court, on s’en rend compte a posteriori, alors que son aura a englobé dans le souvenir ces deux mois d’été entiers, la lecture en tant que telle n’a duré vraisemblablement que trois ou quatre jours).

Mais je m’arrête là, prise d’une hésitation, car je ne saurais véritablement quoi dire d’objectif à propos de ce livre pour vous en faire une critique plus fine ou vous donner envie de le lire ; tout ce qu’il me reste, ce sont ces souvenirs, ces images intérieures que je ne saurais mettre en mot ici et que je préfère de toute manière préserver dans le secret de mon intime. Et puis, même, vous partagez mes souvenirs de lecture de toute façon vous serait-il utile à vous ? Le meilleur engagement que je puisse encore vous tendre est celui-ci :

« Il m’a regardée, de ses yeux pleins d’amour et de reproche. Mon amour pour lui ne pouvait pas le sauver. Son amour de la vie ne pouvait pas le sauver. C’était la première fois que je réalisais vraiment qu’il allait mourir. Physiquement, il souffrait un martyre que personne ne devrait avoir à subir. Il m’a regardé avec l’expression d’un regret si profond que c’en était insupportable et j’ai fondu en larmes. Il m’a grondée, mais m’a prise dans ses bras. J’ai essayé de me ragaillardir, mais c’était trop tard. Je n’avais rien de plus que mon amour à lui donner. Je l’ai aidé à se traîner jusqu’au canapé. Par bonheur, il n’a pas toussé et il s’est endormi la tête sur mon épaule.

La lumière ruisselait à travers les vitres sur ses photos et ce poème silencieux que nous formions, assis ensemble une dernière fois, Robert mourant; il créait le silence. Moi, destinée à vivre, j’écoutais attentivement le silence qu’il faudrait toute une vie pour exprimer. » (p. 370)

Je vous souhaite de faire d’aussi belles rencontres que celle que j’ai avoir avec Patti, et peut-être votre rencontre avec elle sera-t-elle tout aussi inoubliable.


Références : Smith, Patti. Just kids. Folio, DL 2012, cop. 2010, 373 p. Traduit de l’américain par Heloïse esquié