La voie de l’invisible

C’est étrange. Il y a quelques années encore, même peut-être un an, je parvenais à parler de mon écriture à n’importe qui. Avec les amis nous nous lancions dans des grandes discussions sur l’écriture, je parlais de ce que j’étais en train d’écrire, de certaines scènes de mon roman. Désormais, la voix se bloque. Je ne sais plus comment exprimer avec des mots ce qui s’est passé lors de mon dernier face à face avec l’écriture. J’ai l’impression que vient un moment où l’écriture n’est plus partageable. Y’aurait-il une limite au partage ?

Cela me frustre. Je cherche l’attention de mon entourage alors même que je ne parviens pas à leur exprimer ce qui est essentiel. J’en reste à des constats : le roman avance bien, déjà plus de deux pages, je devrais avoir fini le premier jet avant la fin de l’année, des choses comme ça. Mais plus de détails, plus de précisions. Et l’ami demeure dans l’attente un moment avant que la discussion ne dérive vers autre chose.

Le silence. J’ai toujours craint le silence. Mais je dois bien admettre que, de plus en plus, j’y trouve aussi une certaine forme de repos et d’attirance.

C’est que je visualise un énorme potentiel à travers tous ces projets d’écriture qui ne font encore que se mettre en place. J’entraperçois par exemple que Echoes va être un roman d’une force exceptionnelle. Pas parce que c’est moi qui l’écris (je n’en suis plus là, à cet orgueil de croire que j’y suis vraiment pour quelque chose) mais parce qu’il a une force qui m’oblige moi-même à le poursuivre, une force vitale, tranquille et capable de s’étendre dans la durée.

C’est peut-être cela finalement : après avoir cru quelques temps que je pouvais avoir un poids dans l’édifice, je constate de plus en plus combien l’édifice se construit de toute façon, avec ou sans mon aide. Je constate que mon travail pour placer l’œuvre au centre de l’artisanat pour lequel j’ai tant transpiré, j’ai tant donné, a abouti à mon annihilation. C’est peut-être de ça que parle aussi Liscano, ce constat qu’il fait lui-même de sa propre invisibilité. On est écrivain mais finalement on est rien : c’est le livre qui compte, c’est lui qui sera au centre des attentions et qui demeurera.

« Je. Qui ça ? » écrit Beckett dans L’Innommable. Je. Qui ça ? Puisque écrire c’est faire l’expérience d’une impossible coïncidence avec soi. Puisque écrire c’est éprouver que cette parole qui émerge et que j’écris est à la fois la mienne et pas la mienne, qu’elle ne se laisse pas aisément identifier bien qu’elle en dise plus long sur moi, sans doute, que je ne le voudrais. Parce que, voilà, je suis sûre de mon âme (hélas), de mon métier, je me reconnais à peu près dans les sentiments et les convictions que j’exprime dans la vie courante, mais lorsque j’écris, une part de moi ne se laisse pas cerner, je suis prise de doute. Je. Qui ça? Et ce doute contamine en même temps ma vision tout entière du monde (ce doute dans lequel se glisse, par bonheur, la fiction) (Salvayre, Lydie. « Pour un engagement voluptueux » in Assises du roman, P. 40-41).

L’innommable, c’est peut-être moi en définitif, celui qu’on ne nomme pas, le travail en sous-main qui a contribué mais qu’il n’est plus utile de citer.

Peut-être le temps du fanfaronnage et de la mise en avant est-il révolu. « Tu parles, tu parles », semble me dire mon écrivain, « en attendant, c’est moi qui trime, un jour tu te tairas ».

Mais je sais que ce n’est pas seulement ça. A un moment j’ai commencé à construire un personnage, celui qui écrit. Peu à peu ce personnage s’est emparé de tout et a écrasé l’autre. Il l’a tellement écrasé qu’à présent l’autre n’a plus de place. Tout ce qu’il peut faire, dire, ne pas faire et ne pas dire aura à voir avec le personnage, et non avec l’autre, celui qui est écrasé, en silence […]. (Liscano, Carlos. L’Ecrivain et l’autre. P. 35-36).

C’est encore une histoire de renoncement. Je crois avoir tout récemment accepté que je ne sois, de toutes les manières que je puisse tenter pour contrer cette vérité et à la fois l’incrémenter, rien d’autre que de l’écriture. J’admets désormais face aux autres, non sans une certaine forme de rébellion même devant leur incompréhension, que je ne suis plus rien sans écriture, que je suis écriture et qu’ils ne cherchent pas à me trouver un autre état, une autre façon d’être au monde.

Pourquoi cette forme de rébellion d’ailleurs ? Pourquoi avoir besoin d’affirmer cela aux autres ce qui est devenu si évident pour moi ? Peut-être parce que je suis allé trop loin sur ma voie pour eux, que nos chemins sont devenus nécessairement parallèles à partir d’aujourd’hui, depuis que j’ai renoncé à être autre chose, depuis que je ne me débats plus avec mon écrivain, qu’il m’a entièrement consommé, mais que les autres cherchent encore à communiquer avec quelqu’un qui n’existe plus.

Il y a aussi que j’entrevois avec de plus en plus d’acuité visuelle tout l’édifice qui se construit lentement. Il y a eu un premier roman, puis un autre, encore un autre en route et un autre en train de germer, il y a tous ces fragments sur l’écriture, ce travail quotidien. Et je suis encore la seule à pouvoir le deviner, à voir que chacun de mes projets est une pierre de plus à l’édifice mais que seul peut-être dix pour cents de l’édifice est à ce jour abouti. Il est difficile (je n’ose dire impossible, je me laisse l’espoir du possible) d’exprimer aux autres toute la portée possible, je suis la seule à pouvoir anticiper, à avoir suffisamment de clés en main, des clés fantomatiques, fantasmées, immatérielles ; je ne peux pour le moment presque rien leur offrir de palpable.

Je pense aussi à cet ami écrivain qui m’a répondu il y a quelques jours à mon email pour reprendre contact avec lui, prendre des nouvelles de lui et de son travail. Je pense à ce qu’il m’a répondu et qui m’a, je crois, en fait bouleversée. Sa réponse dans une forme de résignation : le recueillement, l’isolement, le face à face avec son écriture dans la solitude. Il m’avouait délibérément laisser le silence s’installer autour de lui. Il me souhaitait bonne route. Une forme d’adieu peut-être, pas parce qu’il ne désire plus d’échange avec moi, mais parce qu’il ne désire tout simplement plus d’échange avec quiconque, comme s’il avait définitivement abdiqué et laissé la voix l’englober tout entier. Je ne crois pas en être là mais j’entraperçois déjà ces signes moi-même, une forme de dévotion totale peut-être. Et, chose étrange, je n’ai même pas peur de disparaître.

Autrefois, je me souviens que cette idée était ce que je craignais le plus, que je me répétais la phrase de The Hours : « J’ai peur qu’elle puisse tout à coup disparaître ». A-t-on vraiment peur de cela finalement ? Ou alors, une fois arrivé tout au bord de la disparition, peut-être devient-elle évidente, voir même séduisante. Pour le moment, cela m’effraie encore un peu, d’où sans doute mes élans de rébellion, peut-être pour ne pas abdiqué encore, faire durer.

Publicités

Lecture: Instruments des ténèbres – Nancy Huston

roman de Nancy Huston

 

Une structure complexe à dessein

Ce roman alterne entre deux époques d’un chapitre à l’autre.

. La première, située dans des temps moyenâgeux volontairement flou (révélant ainsi le caractère intemporel de l’histoire contée et ses résonances avec le monde actuel), raconte l’histoire de Barbe et Barnabé, une sœur et un frère, jumeaux, depuis leurs naissances (et la mort en couche de leur mère) à leur mort (ou leur renaissance). C’est surtout à la destinée (aux accents mystiques et symboliques) de Barbe que le récit s’attache et à ses déboires successifs que le personnage accepte avec force et courage. Barbe apparaît comme une parabole quasi biblique : à sa confrontation au monde des Hommes (et des hommes), leur violence, leur malveillance et leurs vices, Barbe demeure bienveillante. Cette partie du roman sur un travail d’investigation et d’imprégnation ; Nancy Huston s’est inspirée de la vie réelle de Barbe Durand rapportée dans l’ouvrage de André Alabergère, Au temps des laboureurs en Berry. Comme tout écrivain s’emparant d’un fait réel, Huston s’est tellement imprégnée que cette histoire qu’elle est parvenue à transcender le réel pour devenir une véritable fiction.

. La deuxième époque, située dans un contexte explicitement plus contemporain mais également assez flou, suit le « carnet Scordatura » (manière d’accorder les instruments à cordes qui s’écarte de l’accord usuel), sorte d’assemblage d’extraits de journaux intimes de Nadia qui interroge sa propre essence et son identité face à un passé tout aussi tourmenté que celui de Barbe, ce personnage sur lequel elle est en train d’écrire un roman (mise en abîme donc). Nadia fait appel à son « daîmon » avec lequel elle dialogue : sorte de diable la forçant à creuser en elle ; je n’ai pu m’empêcher d’y voir un parallèle avec le dialogue qui s’opère bien souvent entre celui qui écrit et son écrivain, en d’autres termes, celui qui use de son instrument de curetage pour racler au fond des entrailles un potentiel reste d’enfant avorté. En même temps que Nadia se cherche et se reconstruit, elle donne naissance à un livre : « La sonate de la résurrection » (l’histoire de Barbe).

Une multitude de pistes d’analyse du roman

Comme tout grand roman suffisamment mûri et maîtrisé pour devenir ce que j’appelle un classique (c’est-à-dire un livre qui, quelle que soit l’époque, saura toujours résonner quelque part chez le lecteur, et révèle chaque fois sa naissance), Instruments des ténèbres peut avoir un nombre incalculable de pistes d’analyse et de compréhensions possibles.

De multiples résonances

Il y aurait l’aspect mythologique (le grand nombre de symboles et d’échos qui peuvent renvoyer à des figures mythologiques notamment pour Barbe et Barnabé) ; il y l’aspect musical (ne serait-ce que les titres des parties renvoyant à l’univers musical : « La sonate de la résurrection » (de Heinrich Biber) pour l’histoire de Barbe et la notion de « scordatura » dans la partie de Nadia) ou encore un aspect psychanalytique : le « daîmon » de Nadia pourrait être la figuration du psychanalyste… Je préfère vous parlez de ce qui m’a le plus frappée dans ce roman :

La féminité

Qu’on soit choquée, effarée ou surprise, voilà un roman qui ne laissera pas une femme indifférente ! Je n’ai pas l’habitude de faire de distinction de sexe lorsque je parle de littérature mais il faut bien avouer que ce roman, écrit par une femme, avec des personnages principalement féminins, questionnant la place de la femme dans deux époques et sociétés différentes, est un livre viscéralement féminin, en ce sens qu’il fait appel à la biologie féminine : enfantement, maternité, relation mère-fille, relation vagin-société.

Les deux époques du roman s’alternent et marchent de front, et c’est à travers le maillage et les échos qui se nouent entre elles que le questionnement sur la féminité prend toute sa force. C’est notamment un profond questionnement sur l’enfantement et le non-enfantement à travers trois figures majeures : la mort en couche initiale de la mère de Barbe, l’avortement de Nadia qui la rapproche un temps de sa propre mère, et l’accouchement mystérieux de Barbe ; et cette façon qu’a de montrer Nancy Huston que, malgré le décalage des époques, cette question est encore et avant tout une histoires de femmes qui s’entraident, qui s’épaulent, qui se comprennent et font toujours face seules (parce que cela se passe fatalement à l’intérieur de leur ventre, qu’elles ne peuvent l’ouvrir aux yeux des autres pour montrer et même pas du père potentiel que Huston montre dans les trois cas assez effacés et incompréhensifs face à l’enfantement).

À tous ces questionnements sur la place de la femme dans la société, il n’y a pas de réponses franches, seulement d’autres ouvertures, puisque la féminité est d’abord une affaire d’intériorité et d’intimité, que chaque femme porte en soi la réponse pour elle-même et pour un instante, et qu’elle ne sera pas nécessairement la même pour une autre. D’où peut-être aussi la représentation de la difficulté du contact à la mère entre Nadia et Elisa, sa mère.

 

Quels sont ces instruments des ténèbres… ? Ce roman en révèle de nombreuses facettes et c’est avec le ventre qu’on les ressent, plus qu’il ne serait possible de véritablement l’expliquer…

Lecture: Magnus – Sylvie Germain

Magnus Sylvie Germain

 

 

Résumé du livre

«D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire?»
Franz-Georg, le héros de Magnus, est né avant la guerre en Allemagne. De son enfance, «il ne lui reste aucun souvenir, sa mémoire est aussi vide qu’au jour de sa naissance». Il lui faut tout réapprendre, ou plutôt désapprendre ce passé qu’on lui a inventé et dont le seul témoin est un ours en peluche à l’oreille roussie : Magnus.
Dense, troublante, cette quête d’identité a la beauté du conte et porte le poids implacable de l’Histoire. Elle s’inscrit au cœur d’une œuvre impressionnante de force et de cohérence qui fait de Sylvie Germain un des écrivains majeurs de notre temps. (Quatrième de couverture)

Ma lecture

J’ai découvert Sylvie Germain à la lecture de son entretien dans la collection « Ecrire, écrire, pourquoi ? » (collection que j’ai dévorée en intégrale en deux semaines) qui m’a beaucoup interpellé notamment sur la question du fragment. Je me suis donc dirigée vers ce livre qu’elle disait justement ne pas avoir eu d’autres choix que de l’écrire en fragments, parce que le livre lui était venu ainsi: « Peut-être que le procédé en fragments correspondait tout particulièrement à ce livre racontant l’histoire de quelqu’un dont la petite enfance a été volée, a disparu, quelqu’un dont les souvenirs sont fracassés et en désordre, ce qui explique aussi que le « fragment 1 » ne prenne sa place que tardivement. C’est la preuve, en apparence biscornue, que tout se tient, quand on écrit un livre ! »

Le thème à vrai dire, même s’il a forcément su éveiller une certaine empathie (car personne ne peut, je crois, demeurer insensible face à une telle thématique), ce n’est pas lui qui m’a happé; je l’ai trouvé finalement assez peu original, peut-être parce que j’ai déjà souvent lu, vu écouté des mots à ce propos (forme d’implacabilité que connaît tout lecteur après des années de pratique de la lecture: on est surpris moins facilement).

Alors d’où vient cette attraction vers ce livre qui me l’a fait lire au galop? Je crois que la force du livre tient avant tout de cette forme du roman en fragments qui me happe non seulement personnellement (parce que c’est un motif qui m’importe beaucoup) mais aussi parce que l’effet fonctionne. Il nous est livré des fragments de la voix narrative interne du personnage, un personnage nécessairement fragmenté en lui-même puisqu’il est à la recherche de la constitution de sa psyché à travers des éléments épars qu’il peine à trouver et de sa mémoire (et, de plus, une mémoire n’est-elle pas foncièrement fragmentaire?!) dont des pans entiers manquent. Et c’est à nous, lecteurs, de comprendre, d’anticiper, ou d’imaginer les chaînons manquants.

Les séquences lyriques qui viennent rythmer le roman entre chaque fragment semblent livrer des pistes de compréhension sans que la clarté ne se fasse pour autant – tout comme dans celle du personnage. Cette technique permet de mettre le lecteur dans la posture même du personnage qui est en quête de soi à travers les débris épars et flous du passé ; et rien ne permet au lecteur de pouvoir affirmer à aucun moment en savoir plus que le personnage. Ils sont alors dans la même peau : ils émettent des hypothèses, font volte-face puis reviennent sur une potentielle reconstitution du passé et de l’identité de Magnus ; bref, le lecteur met les mains dans le cambouis avec le personnage et ne peut que supputer.

C’est à la fois une posture inconfortable – parce qu’il n’a pas le choix que de s’immerger dans cette quête ou de refermer le livre et passer à autre chose – et euphorisante – car on est actif, dans l’action avec le personnage et non à l’extérieur, spectateur. Voilà un roman où le romancier lui-même semble être absent du jeu qui se noue : il a livré le texte tel que celui-ci lui est apparu – fragmentaire et peut-être à jamais incompréhensible pour lui – au lecteur qui, pour accéder à ce qui se déroule n’a d’autre possibilité que de pénétrer cette psyché déconstruite, en quête d’une totalité que seul le lecteur peut-être pourra émettre mais jamais affirmer.

Ce roman est donc un exemple riche et humble d’une contribution à toute une littérature de l’intériorité, depuis Proust, Virginia Woolf et James Joyce, bien sûr, mais d’un écart aussi : à la fluidité et la continuité du flux de conscience des années 20, vient s’ajouter la technique du fragment, semblant révéler que l’intériorité de l’ « âme humaine » (comme l’appelait Virginia) est tout à la fois un flux continu de pensées mais se heurtant sans cesse avec la brisure de la personnalité, tel une tête de Janus non plus duelle mais multiple à l’intérieur de laquelle s’harmonise pourtant l’ensemble des fragments par une combinaison qui lui est propre. C’est d’ailleurs la théorie largement exposée déjà par Woolf et à laquelle personne d’autre ne pourra rendre un aussi bel hommage, mais Sylvie Germain livre ici un autre rendu possible de cette théorie de l’intime, et peut-être également plus en rapport avec le monde actuel: car, après tout, au quotidien désormais, nous sommes assaillis de bouts de textes épars, qui nous sautent même parfois littéralement dessus, il faut faire court, rapide, rythmé. La littérature est peut-être encore une fois le lieu qui permette de donner une toute autre temporalité, aller à contre-temps mais à la fois avec son temps, mimétisme de la réalité tout autant que écart (grâce à cette équidistance universalisante que seule permet la littérature).

 

Citation

Tant pis pour le désordre, la chronologie d’une vie humaine n’est jamais aussi linéaire qu’on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d’un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d’une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n’est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

En chacun la voix d’un souffleur murmure en sourdine, incognito – voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu’on tende l’oreille.

Ecrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots. (p. 12)


Références : Germain, Sylvie. Magnus. Paris : Albin Michel, DL 2005, cop. 2005. 274 p.


D’autres critiques de livres sur l’Echo scriptural.

En cours d’ébullition (13)…

Alfons Mucha (Gallica)

Journal de bord de mon roman en cours d’écriture Echoes

Voir la suite ou les posts « En cours d’ébullition » précédents: catégorie Journal d’écriture: Echoes – Roman


14 janvier 2015

Je ne prends plus le temps d’écrire autant dans ce journal car je consacre la plupart de mon temps disponible à l’écriture d’Echoes qui est déjà bien entamée. J’avance à pas de géant d’autant plus que, finalement, beaucoup de choses ont déjà été écrites en fragments et nouvelles et que je procède surtout à un assemblage, reliant les différents fragments que j’ai répertorié dans mon classeur. Je crois que je suis en train de mettre en place une nouvelle technique que je n’avais pas encore expérimenté avant ou qui restait esquissée dans Wish.

Dans Wish, en effet, j’ai procédé par fragments qui filent entre eux une histoire et laissent beaucoup de blancs. Les choses sont livrées par instants et flashbacks successifs sans volonté de faire un lien entre les différents fragments. C’est au lecteur d’y faire le lien pour comprendre l’histoire des deux personnages et leur psychologie : Wish révèle plutôt les pourquoi de leurs psychologies mais ne donne pas vraiment de résolutions ou d’explications. C’était, je crois, ma volonté que de faire participer le lecteur de façon active pour que ce soit à lui d’en tirer une analyse.

Pour Echoes, les choses se passent différemment. Tout d’abord, le temps va y être concentré pour ce qui est du présent : le cœur de la narration va se situer sur une période d’un mois avant noël et jusqu’au réveillon inclus. Mais le temps sera pourtant étiré et disparate dans la pensée des personnages (phénomène de résonances) et de ce que nous apprenons, par flashbacks instantanés, sur les personnages, le passé venant perturbé la lisibilité du présent avant que le présent ne soit accepté par les personnages – et représenté également ainsi dans la forme – pour ce qu’il est (partie 3). Echoes est le constat d’une transformation des personnages qui, après avoir observé leur passé et l’avoir compris, parviennent enfin à se trouver un ancrage dans le présent en train, sans entraves, parce qu’ils commencent à se réaliser, trouvent la voie de leur propre transformation continue et surtout acceptent d’être des éléments en constante transformation.

Et pour cela, je mets en place une nouvelle technique (en tout cas pour moi) que je nommerais bien « la narration des fragments en échos ». C’est le fond d’Echoes: les échos fragmentaires entre les personnages qui les aident à se réaliser. Et c’est la forme : le flux de conscience, les échos entre les pensées. Pour cela, j’ai d’abord commencé par toute une réflexion théorique sur l’écho et le fragment dans l’écriture. Ensuite, j’ai eu cette période où j’ai recommencé à écrire ce journal pour – je le réalise maintenant – noter les aspects humains, psychologiques et sociologiques que peuvent prendre les fragments et les échos chez les gens et dans les relations sociales. En d’autres termes, j’ai observé mon entourage en m’attachant à ce qui, pour moi, relève de la théorie des fragments : des instants échangés, la spontanéité, le partage, les échanges, les influences, le présent, la transformation, des autres autour de moi et de moi-même. Auparavant, il y a deux ans, j’avais également connu une longue période pendant laquelle  j’ai eu besoin de capter mes propres échos du passé qui se réverbaient encore en moi sans que je ne puisse les utiliser à bon escient. Ils me hantaient plutôt qu’ils ne m’aidaient. J’ai donc écris des souvenirs, analysé leurs influences sur moi et comment je pouvais alors me créer ma propre histoire, mon propre passé en transformant des éléments figés en des éléments changeants au gré de ma propre transformation. Les souvenirs finalement étaient moins véridiques pour moi que ce que j’en faisais grâce à l’écriture : j’amplifiais certaines choses, en taisais d’autres, laissais les émotions et sentiments imprégner ces souvenirs pour qu’ils correspondent plus à ma psyché, au miroir de mon passé que je voulais voir se refléter lorsque je me regardais dans la glace. En fait, que ce soit en écrivant ou en vivant, on a tous besoin d’avoir une certaine image de son passé, une certaine fantasmagorie qui permette de nous baser sur une fondation qui soit nous et non à partir d’un vide, d’éléments extérieurs dont nous avons été les marionnettes. Enfant, personne n’est réellement maître de ses agissements, de ses pensées, de ses volontés : on est très dépendants à la famille et aux gens qui gravitent dans un environnement que nous n’avons pas choisi. Faire un retour sur son passé en se représentant acteur et non plus spectateur, c’est aussi se donner la confiance en soi nécessaire pour se convaincre que c’est d’abord nous qui nous sommes construit tel que nous sommes aujourd’hui et non les autres, l’hérédité, leurs choix, leurs influences. On sait enfin qui on est et on peut désormais s’ouvrir aux autres, accepter la part d’influence et d’échos fragmentaires qu’ils ont en nous parce que nous, enfin, nous savons vraiment ce qui constitue notre atome et nous n’avons plus peur qu’il s’accroche à d’autres atomes, s’en détache, navigue parmi une nuée d’atomes (des atomes que nous avons cette fois sciemment choisis).

Les fragments de métadiscours sur l’écriture, les fragments d’analyse de mon entourage et les fragments de mon propre passé constituaient alors une masse éparpillée de matière scripturale dont je ne savais que faire. Je pensais à trois projets distincts et de forme différente : un essai, une sorte d’autofiction et un roman. Peu à peu, c’est devenu un essai-fiction pour rassembler mes réflexions sur l’écriture et mon auto-thérapie qui étaient liées sans aucun doute puisque le moi-écrivain s’était construit aussi dans le contexte de ma propre histoire, avait des incidences et des causes dans un jeu d’inter-influences constantes. Mais je ne parvenais pas à me lancer : il manquait quelque chose de représentatif et d’universel, c’était trop autocentré. J’avais écris tout ça parce que j’en avais besoin pour moi, mais quel intérêt d’en faire un livre destiné à des lecteurs ? Ils ne lisent pas pour trouver l’auteur, ils lisent pour se retrouver eux. Si c’était simplement pour moi, autant que ça reste sous une forme de journal de thérapie et de théorie destiné à personne d’autre qu’à moi-même. Et j’ai eu l’idée alors de faire de tous ces fragments un seul et même roman qui serait moi bien sûr mais surtout les autres, et finalement personne en particulier.

Pendant deux mois (et je n’ai pas encore fini), j’ai fouillé mes carnets, mes fichiers, mes notes. J’ai mis tout cela un peu pêle-mêle dans un classeur. Puis, j’ai commencé à créer des personnages et selon ce qui se dégageait d’eux, à classer les fragments du classeur par personnage.

Je commençais à être un peu perdue dans tous ces morceaux qui partaient dans tous les sens. Je ne parvenais pas à trouver une ligne directrice, un fil pouvant passer à travers toutes ces pages et les assembler en un tout logique. Alors, je me suis dit qu’il fallait que je commence à écrire vraiment et que les choses s’éclairciraient d’elles-mêmes. J’avais déjà dans l’idée qu’il fallait que je commence par une de mes nouvelles écrite il y a deux ans. Je commençais d’abord par reprendre les premières phrases et puis le moi-écrivain a pris le relais et a fait lui-même le lien entre ce qui avait été à la base des fragments d’un roman, d’un essai et d’une autofiction. J’ai écris plus de trente pages A4 recto verso en une semaine. J’avais été fatiguée et irascible la semaine de la reprise après les fêtes et là, tout à coup, plus aucune fatigue, j’ai pu écrire pendant cinq heures sans m’arrêter avant de me dire, même pas fatiguée, que je devrais peut-être m’arrêter là pour ce soir, qu’il était tard et que j’étais sans doute fatiguée même si je ne le sentais pas. Je me disais ça mais je ne parvenais pas à m’arrêter pour autant et les mots s’enfilaient et j’entassais les pages : des mots nouveaux que je n’avais pas encore écrit et des mots anciens (de ma nouvelle) que j’intercalais par intuition, sans vraiment me poser de questions. Il y avait juste quelque chose en moi qui me disais : là, il faut que tu mettes tel paragraphe de la nouvelle. Et puis, j’ai finis une phrase et j’ai constaté : « là, c’est tout, je ne sais quoi ajouter d’autre pour cette partie, c’est tout ». et j’ai parcouru mon classeur de fragments rapidement, comme ça, juste pour faire tourner les pages et entendre le frottement plastique des pochettes perforées. Et puis, mon regard a été attiré par un des fragments surlignés et je me suis dis que ça je pourrais l’intégrer dans ce que je venais d’écrire et à tel endroit précisément. Je l’ai fais. Et puis, j’ai repris le classeur depuis le début et me suis arrêtée sur les fragments qui m’interpellaient et pouvaient être intégrés ici ou là. Je n’avais pas besoin de réfléchir, je savais d’instinct qu’il fallait les intégrer dans cette partie et où.

L’ensemble de ce processus, c’est ce que j’appellerai la « narration par fragments en échos ». Je ne sais pas encore si je l’utiliserai pour chaque partie (les parties (le plan) me sont d’ailleurs apparus lorsque j’ai vraiment commencer à écrire Echoes) mais je le crois. Je ne sais pas encore le rendu que cela peut avoir, je préfère pour le moment continuer d’avancer ainsi, au grand pas, à toute vitesse (pour ne pas perdre l’effervescence du premier jet) et je lirais ensuite. De toute façon, il y aura les dizaines et dizaines de réécriture ensuite pour agrémenter tout ça et mettre plus d’ordre. La période du premier jet n’est pas une période dans laquelle on doit autoriser la moindre perturbation et/ou frustration. Il faut avancer et c’est tout, on aura tout le loisir de réfléchir ensuite. C’est une période trop intuitive pour qu’elle puisse être prise avec distance. Il faut préserver une euphorie, un enthousiasme avant de s’auto-critiquer et d’avoir des doutes.

Lecture: Chaos calme

9782253127451-T

L’auteur

Sandro Veronesi (1959-) est un auteur italien. Il écrit des romans, des pièces de théâtre, de nombreuses préfaces de romans et d’essais. Il a obtenu le prix fémina, en 2007, pour ce livre chroniqué.

 

Ma lecture

« Quiet chaos » désigne « une chasse sans fin, une chasse où, d’un moment à l’autre, le chasseur peut se transformer en gibier » (p. 490). Le narrateur à la première personne définit-il ainsi cette période de vide existentiel de sa vie lorsque sa femme meurt soudainement tandis qu’il secourait une femme en train de se noyer au large sans que personne ne réagisse. Pietro se retrouve donc seul avec sa fille et, comme un effet de miroir – est-ce le reflet de sa propre absence de réaction qui empêche sa fille d’extérioriser la moindre émotion?-, aucun des deux ne semble souffrir de cette perte. Objectivement (car lui ne semble pas le savoir), la vie de Pietro devient chaotique, relève de l’absurde et du non-sens de ces événements qui s’enchaînent sans qu’il ne semble y avoir de prise possible. Sans préméditation, alors qu’il dépose sa fille à l’école, Pietro décide de stationner devant l’école jusqu’à la sortie des classes. Une journée se passe dans le repos de l’attente sans but, ce calme justement insensé comme si Pietro avait décidé de pousser le bouton « pause » pour un temps suspendu indéterminé. Puis deux jours, trois jours, cette attente devient un rituel quotidien. Pietro reçoit ses visites dans le parc ou le café en face de l’école; on entend parler de lui, les oui-dires se multiplient, des gens qui le connaissent de près ou de loin cherchent tout autant de raisons possibles à la décision de Pietro, à cette interruption du cours de sa vie, chacun peut y trouver sa propre résonance tandis que la raison même pour Pietro demeure opaque: il ne sait pas pourquoi il reste là toute la journée, il ne se sent pas souffrir, il est simplement là, il voit sa fille pointer son nez à la fenêtre aux heures de récréations, ils se rassurent mutuellement. Et ces gens (collègues, amis, famille) qui trouvent un sens à cette suspension d’une vie, viennent s’entretenir avec lui, d’abord avec une certaine cordialité ou la volonté de lui faire entendre raison, pour finalement s’épancher, révéler des parts intimes de leurs vies qu’ils n’avaient jamais révélées. Pietro dit qu’ils « viennent souffrir » comme ils s’imaginent que lui souffre au point de demeurer immobile toute la journée devant l’école de sa fille, incapable de réagir à la mort de sa femme. Mais lui, que ressent-il vraiment?

Chaos calme est un long monologue de l’absurde. Les pensées, les événements et les souvenirs se projettent sur la psyché de ce personnage (est-il seulement miroir? éponge? être immobile permettant aux autres de venir déposer en lui leurs propres affects qu’il reçoit en silence?), et ses pensées nous sont livrées dans le flux discontinu d’une pensée sans logique, procédé réaliste par excellence défaisant les critiques de ceux qui voudraient que le roman soit un révélateur logique et raisonné du monde. Ici, c’est au lecteur d’en faire sa propre analyse psychologique, de tenter de comprendre, comme finalement le florilège de personnage gravitant autour de Pietro, les tenants et aboutissants d’une décision socialement inconcevable: celle de simplement faire une pause, s’asseoir pour observer le film muet du chaos du monde dont on tente de suspendre la résonance dévastatrice en soi.

Citations

Comme hier, la tranquillité surprenante, bucolique de ce coin du monde me rassure, même si en moi, je continue à percevoir un tumulte, ou plutôt l’écho d’un tumulte: une espèce d’agitation lointaine, mais pas très lointaine, comme semble lointain, mais pas très lointain, le bruit de la circulation, en contrebas, qui arrive atténué, adouci, mais arrive tout de même. (p. 73)

Avec le changement de saison, les habitudes des gens ont changé. Je n’avais jamais remarqué combien nous calons nos habitudes sur les conditions climatiques: nos horaires, nos trajets, nos pauses, tout. Ces contrées si familières, où je me serais déplacé les yeux fermés, sont devenues nouvelles, presque inconnues. Certaines personnes ont carrément disparu – le laveur de pare-brise pakistanais, par exemple -, d’autres ont changé d’horaire et de comportement mais sans donner l’impression d’improviser: comme s’ils avaient sorti leurs habitudes d’hiver en même temps que les vêtements chauds. (p. 433)


Référence: Veronesi, Sandro. Chaos calme. Paris: Grasset, coll. « Le livre de poche », impr. 2010, cop. 2008. 535 p.