Tenir la porte fermée, savoir l’ouvrir

En ces temps de fêtes de fin d’année, la créativité et l’imagination en prennent un coup: il y a tellement d’activité, tellement de mode à voir, de moments à partager avec des gens qu’ont n’a pas l’occasion de voir souvent au cours de l’année, il y a des contraintes mais aussi des moments de joie et de retrouvailles, de partage. Dans ce contexte, bien sûr, pour un écrivain, il est difficile de trouver un temps calme pour pouvoir s’adonner à l’écriture de la créativité, c’est-à-dire à cette première phase de l’écriture d’un livre: le premier jet. Cette étape demande un silence de plomb, un isolement total, une extraction complète des choses et de l’environnement, des gens et du sol même qui devient en ces instants impalpable.

[…] mais une chose est indispensable: une porte que vous tiendrez fermée. La porte fermée est le moyen de dire au monde comme à vous-mêmes que vous ne plaisantez pas, que vous êtes sérieusement décidé à écrire, que vous avez l’intention d’aller jusqu’au bout et de faire tout ce qu’il faudra pour ça. (Stephen King, Ecriture: mémoire d’un métier, p.183)

Virginia Woolf (oui, je sais, encore elle!) n’en disait pas moins à propos de la condition des femmes mais aussi de l’écrivain dans son essai Une chambre à soi: toute personne, et surtout celui qui écrit, doit avoir un espace à soi, dédié au centrage sur soi-même, à l’écriture, un espace duquel seul lui décide de s’extraire après une séance d’écriture, un espace dans lequel il n’est pas dérangé. Ce peut être un réduit dans un coin sombre de la maison, une pièce avec une porte, un bureau, une fenêtre (ou pas de fenêtre du tout), une cabane au fond des bois comme Annie Dillard. Longtemps, les écrivains, et surtout les écrivains-femmes, n’ont pas eu cette disposition à leur portée. Emily et Charlotte Bronté ont écrit des œuvres magistrales de la littérature anglaise sur un coin de table de cuisine ou dans la salle de convivialité avec pour fond le brouhaha des conversations triviales des occupants de la maison et de leurs convives. Pour autant, ces œuvres sont indispensables aujourd’hui et l’écriture tellement exceptionnelles qu’elle en est intemporelle. Mais voici l’exception qui confirme la règle. Et même sur son coin de table de cuisine, Emily Bronté n’était pas dans la pièce, elle était ailleurs, elle avait ce pouvoir qu’on peut voir mis en scène parfois dans les films de super-héros: cette barrière anti-magnétique, anti-monde, infranchissable, indestructible: une sorte de phase autistique je vous l’accorde. Mais, suite au pamphlet de Virginia Woolf, on s’est peu à peu rendu compte de ce processus: le premier jet d’un livre doit se faire dans la solitude la plus totale. Cette solitude doit être respectée et par l’auteur et par son entourage.

Et lorsqu’on ne peut pas s’isoler? Et lorsqu’on ne peut pas être au calme dans la pénombre? Eh bien, écrire un livre ne se cantonne pas seulement à cette phase de premier jet, il y a tellement de travail en amont et en aval de cette étape ô combien dévoratrice et émotionnellement indétrônable. Mais si Flaubert avait rendu le premier jet de son Madame Bovary, son oeuvre n’aurait certainement pas connu une telle résonance universelle. Non, il a écrit et réécrit son livre phrase par phrase, ressassant parfois une phrase pendant des jours, la combattant au corps à corps jusqu’à ce qu’elle prenne sa forme « définitive ».

En amont, un écrivain engrange de la matière. Et pour cela, il côtoie le monde, l’imprègne, en soupèse les effluves et les vents contraires, va au contact des autres et de la vie elle-même. Un écrivain n’est pas seulement un écrivain, c’est aussi quelqu’un qui vit et qui, par conséquent, connaît de multiples expériences et vit de multiples situations. Mais l’écrivain se révèle dans cet appréhension des choses: il est rare qu’il soit au repos. Même lorsqu’il parcourt une rue, dans la frénésie des achats de cadeaux de noël, il happe la rue, ressent la rue, l’imprègne et, une fois devant sa feuille, il est lui-même surpris de ce que certains détails ressortent sur le papier alors qu’il n’y a même pas fait attention lorsqu’il flânait dans la rue et courrait après les achats de noël comme tout un chacun. Ainsi, même dans cette effervescence constante des fêtes de fin d’année, même s’il n’a qu’un quart d’heure de tranquillité par jour pour pouvoir s’adonner à une quelconque écriture, c’est dans ces moments qu’il engrange des fragments, des scènes, éveille des idées. Il prend des notes, il peut tenir un journal de ce qui se déroule pendant ces jours mouvementés pour ensuite créer des personnages, des scènes ou simplement avoir des idées pour son projet en cours ou des futurs projets d’écriture.

Dans ces périodes, pour ma part, j’en profite souvent pour m’adonner à des taches scripturales qui demandent moins de concentration: taper des fragments qui pourront m’être utiles pour tel ou tel projet, tenir mon journal, prendre des notes, juste quelques phrases ça et là, avoir des idées, réécrire une nouvelle ou un fragment de roman ou d’essai. La tête d’un écrivain n’est jamais au repos: inconsciemment, il a toujours quelque chose sur le feu, quelque chose qui se construit dans son moi-écrivain et qui ressortira sur le papier lorsqu’il sera au calme, dans sa pièce dédiée à la créativité.

Et seule la phase de premier jet demande un isolement complet et une solitude infranchissable par l’environnement et les autres. Les autres étapes de l’écriture (réécriture, agglomération, imprégnation, réflexion…) peuvent se faire dans la pièce commune, entouré du brouhaha des enfants et du son sourd des dessins-animés, c’est même conseillé: se cantonner au premier jet est de l’ordre de l’écriture auto-centrée (je ne dirais pas égoïste car certaines personnes n’écriront jamais plus que cela et il n’y a rien de mal à vouloir écrire pour soi, uniquement pour soi, mais il ne faut pas dans ce cas chercher à l’ouvrir aux autres, ils ne comprendraient pas et ne verraient de toute façon pas l’intérêt de lire ça). Pour ceux qui veulent écrire des livres que d’autres puissent lire, il est essentiel de s’extraire de son texte, prendre de la distance par rapport à ce que le texte dit de nous pour l’ouvrir à ce qu’il peut dire d’autres, à ce qu’il peut dire à d’autres. Ce que cherche un lecteur lorsqu’il lit un livre, ce n’est pas trouver l’auteur mais c’est bien se trouver lui-même, ce que le livre, l’histoire, tel personnage, peut dire de lui.

Je deviens moi-même souvent irascible lorsque je n’ai pas ce temps d’écriture solitaire quotidiennement. Je commence à m’agacer, deviens agressive. Au bout de quelques jours d’une trop grande effervescence qui ne me laisse pas un seul temps de repos pour écrire, je sens mes boyaux se tordent, des remontées d’aigreurs qui s’amassent dans mon estomac et il me suffit d’écrire pendant une heure pour que la douleur disparaisse comme par enchantement. Mais, bien souvent, je me raisonne en me disant que c’est aussi ça écrire: vivre, prendre note des expériences, amasser du matériau, pour lorsque le moment sera propice déverser tout cela sur le papier. Bien souvent, le texte qui en ressort est d’autant meilleur parce qu’il a été un peu frustré en nous, qu’il a pu amasser une certaine rage de ne pas pouvoir jouir tout de suite, on le retient, on le retient et paf, quand ça sort, c’est l’orgasme explosif quasi assuré.

La porte de votre antre créatrice doit pouvoir se fermer à double-tour, c’est essentiel, mais pour que le texte devienne littérature, la porte doit aussi pouvoir s’ouvrir. Qu’aurions-nous à raconter si la porte demeurait constamment fermée?

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Et de réécriture en réécriture, de feuille en feuille, de port en port…

J’ai fini la troisième réécriture de mon roman Wish you were here (ou quatrième ? Je ne sais plus vraiment tellement j’ai pu le reprendre dans son intégralité ou par fragments, c’est peut-être même la dixième fois en tout si je compte les reprises de fragments par-ci par-là)…

Cette fournée a été assez rapide, toujours aussi intense, me replongeant sans garde-fou dans l’histoire, les personnages, l’empathie… Peut-être trop d’empathie justement… C’est ce qui me fais dire, après avoir fini ce premier jet, de laisser ce roman un peu reposer quelques temps jusqu’à ce que j’ai suffisamment oublié l’histoire et les personnages (et, étant donner ma mémoire de poisson rouge, ce devrait être rapide si je m’efforce de ne pas y penser).

J’ai commencé à faire lire également à deux personnes, j’ai déjà pu assister à des réactions très vives contre les personnages, puis ces réactions se transformaient peu à peu au cours de la lecture pour en venir à plaindre le personnage qui agaçait au début. Je dirais que c’est bon signe : ça signifie que les personnages sont suffisamment travaillés qu’ils prennent un effet de réel et qu’un lecteur se met à le considérer comme une personne à part entière. Je n’épiloguerais pas tout de suite sur ces réactions et critiques que j’ai pu voir chez mes deux premiers lecteurs, je laisse pour l’instant le moi-écrivain s’en imprégner, les digérer, les remâcher pour reprendre (une dernière fois peut-être) mon roman.

Ces critiques me permettent de prendre de la distance par rapport au récit et aux personnages, de les voir avec d’autres yeux en fonction des remarques : « tiens, c’est vrai, je ne l’avais pas vu comme ça mais cette perception est loin de pouvoir être démentie et c’est même intéressant de voir ce que peut déclencher telle attitude de tel personnage chez tel lecteur »…

Là, intervient donc la phase où le moi-écrivain doit ravaler son orgueil, se taire suffisamment pour laisser libre-court aux réelles critiques (celles qu’on croit devoir retenir mais que ces lecteurs éclairés que nous nous choisissons ne répriment justement pas et c’est là tout l’intérêt de leur critique) et là, il faut que l’écrivain encaisse, encaisse, encaisse encore jusqu’à ce qu’il puisse voir les personnages différemment, jusqu’à ce que tel passage lui saute tout à coup aux yeux et qu’il se dise : « mais bien sûr ! ça n’a queue ni tête cette scène, et quel intérêt! » et ensuite, c’est le « procédé de sape » comme disait Virginia Woolf : on coupe le texte, on se bat avec lui, on lui file des coups, il nous répond, agacé, énervé, profondément furieux de cette attaque, avec encore plus de hargne, plus d’orgueil et bam ! La scène, le chapitre, la phrase, le roman en entier prend peu à peu tout son sens, non pas pour l’auteur qui n’y comprend plus vraiment grand-chose, mais pour le lecteur qui lui peut enfin se retrouver intégré.

Mais je n’en suis pas encore là, il ne faut pas que je m’emballe aussi rapidement et croire que je vais pouvoir m’atteler aussi vite à la finalisation de Wish, non, je ne suis pas encore prête, je le sais… La preuve en est, c’est que jusqu’à présent, chaque fois que je retravaille Wish, je m’y laisse happer trop facilement et perd la distance nécessaire pour lui donner un visage plus universel… Je sens qu’il me faudra sans doute commencer un nouveau gros projet (un autre recueil de nouvelles peut-être) pour passer à une autre étape et revenir vers Wish une fois que je serais aller planter mon dard ailleurs…