Continuer

Un refus. Bon, eh bien, il faut poursuivre (de toute manière je n’ai pas le choix), continuer de proposer ses manuscrits, continuer d’essayer de le partager et surtout, bien sûr, continuer d’écrire. Mais, de ce côté-là, la question ne se pose même plus : écrire est mon état, écrire est ma trace et mon impact. Et puis, si je le souhaite, partager peut être beaucoup plus facile : il y a le développement de l’auto-édition, des plateformes web qui permettent de publier directement, où les seuls juges sont les lecteurs. Et puisque c’est de toute façon à eux que je m’adresse… Mais je dois bien avouer qu’il y a une forme d’orgueil et d’aspiration à la réussite. On a beau être lucide, savoir que la quête est vaine, qu’elle n’est pas la seule possibilité de laisser une trace de soi (d’autant que ce qui laisse une trace ce n’est pas soi mais le texte) dans le monde, mais on a tellement lu d’auteurs publiés, on a tellement envie de faire partie de ce club : encore cette éternelle quête de légitimité quoiqu’on en dise, n’est-ce pas ?

La quête est sans fin, elle est moteur, quelques pixels d’aveuglement parsemés dans la vision ne font pas non plus de mal, tant qu’ils sont mesurés.

Laboratoire d’ouvroir potentiel

Je lui ai parlé de Fantômes et de la théorie du temps que je développe pour ce livre. J’ai hésité à lui raconter tout le maillage de Fantômes mais finalement l’expliciter pour elle à ce moment-là m’a permit de prendre aussi de la hauteur et de réaliser certaines choses à propos de mon roman, de certains personnages, des cycles qui s’y mettent en place.

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La surprise en écriture ne réside pas seulement dans cet instant où tout à coup le livre se révèle mais aussi dans les cheminements que le livre peut prendre. C’est peut-être une découverte d’un genre plus personnel : on se découvre un intérêt pour tel sujet inconnu ou effleuré auparavant, et qui le serait sans doute resté si le livre n’avait pas décidé d’aller dans cette direction.

Je me suis prise alors à farfouiller dans des recoins inconnus allant de découverte en découverte mais, mine de rien, dirigés. C’est comme si le livre savait déjà, depuis le début, qu’il voulait en venir là. Et je suis toute heureuse d’avoir enfin pu déceler les miettes de pain qu’il a lancé devant moi.

Depuis quelques mois donc, je tournais autour des miettes de pain. Et puis, j’ai compris que Fantômes tendait vers une conception du temps. C’est ce qui m’a fait reprendre l’écriture du recueil pour en faire un roman. Mais ensuite : une nouvelle phase à vide. J’ai tenté de chercher, tâtonné, j’ai demandé à un ami physicien de me parler des théories du temps en physique, il a été assez perplexe : le temps n’existe pas vraiment en physique, il s’agit plutôt d’espace. J’ai lu Bergson, Sur les données immédiates de la conscience. Je n’ai pas tout compris mais je dois bien avoué que certains passages m’ont fait gamberger. J’ai ensuite effectué des recherches, survoler différentes philosophies du temps.

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Puis j’ai eu une épiphanie en revisionnant Code Quantum et, comme un enchaînement naturel, je suis tombée sur ce livre du physicien Carlo Rovelli qui retrace de façon claire et synthétique l’histoire des théories physiques relatives à la notion de temps et d’espace pour finir par expliquer la théorie quantique des boucles sur laquelle de nombreux physiciens travaillent actuellement.

Et tout à coup, ça fait tilt. Les termes « boucles », « temps », « théorie », tout est là et c’est sur ça qu’est basée la construction de mon roman avant même que je ne sois véritablement au fait de la théorie scientifique. Une telle pré conscience est parfois déboussolant.

Ainsi, tout s’entremêle : influences littéraires, séries TV, physique quantique. Comment faire pour que tout cela s’agence dans un roman ? Pas d’inquiétude : il faut faire confiance au livre. Il sait, lui, où il va. J’ai conscience de ce que je viens de dire frôle le mysticisme, une forme de croyance en une force supérieure faite de papier. Cet enthousiasme, cette opportunité de découvrir, cette curiosité sans bornes, tout cela me vient de ce dieu-là, l’écriture, qu’il faut adorer. Adorer celui que j’ai moi-même créé de mes propres mains en laissant tout au long du parcours des flaques de transpiration émanant directement de mon cerveau !

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Je repense aussi à la conception de Wish you were here qui m’avait entraîné à me plonger dans des dizaines d’ouvrages de psychologie et de psychiatrie, de même que ma plongée dans la psychologie de la personnalité au début de l’écriture d’Echoes. La curiosité semble être sans fin, sans cesse alimentée par de nouvelles nécessités que le moi-écrivain me demandera chaque fois d’aller inspecter des domaines qui me demeuraient jusqu’alors opaques. Il ne manquerait plus qu’un jour je sois entraînée du côté des mathématiques, moi qui, à l’école primaire, lorsqu’il s’agissait de résoudre un problème, avait le cerveau qui émettait un bip continu (!) au point de pleurer chaque fois devant mon cahier de mathématiques. Je serais pourtant bien capable d’y venir un jour si le moi-écrivain me le demande. Je crois avoir déjà dit ici que l’écriture sera mon éternelle source de découvertes, mon petit laboratoire d’ouvroir potentiel ! Sans fin.

Bien sûr, je dois avouer que mes recherches sont chaque fois assez superficielles. C’est généralement un survol. Quelques recherches sur le web, des livres de vulgarisation, et j’en ai souvent rapidement assez pour rassasié le besoin du roman en cours. Il embraye ensuite avec son imagination (et certainement un peu de son orgueil aussi d’être capable de connaître une chose en la survolant…).

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Mais, ce que je suis en train de vivre en ce moment vient contredire finalement ce que j’ai écrit car me voilà embarquée depuis un an dans un fourmillement incessant gravitant autour de l’histoire, de l’Occupation allemande et donc de la deuxième guerre mondiale. Les références s’enchaînent: cinéma, musique, romans autour de la thématique mais surtout des livres d’histoire de plus en plus touffus. Alors, nous verrons bien ce que cela donne, ça c’est encore une autre surprise…

Préhistoire du fantôme

A la relecture de mes carnets intimes, je redécouvre ce sentiment de solitude, cette impression d’être un fantôme, cette adolescence avec son extrémisme et le besoin de chercher ses propres codes. Je retrouve aussi l’influence de mes lectures, de la musique, et je suis capable de percevoir désormais les échos qu’ils ont eu dans mon écriture, échos tellement prégnants et significatifs qu’ils ont été pleinement intégrés à elle.

En fait, il faut bien avouer aussi que les carnets d’adolescence sont bourrés de ces questionnements que je peux typiquement attribuer à l’âge (c’est parfois difficile de se rendre compte qu’on en est passé par certaines étapes comme tout le monde) (dépendance, étouffement, confrontation aux parents, découverte du sentiment amoureux et du désir de fusion), mais tout cela est entrecoupé par des fragments qui relèvent l’émergence de l’écrivain en latence : sa construction, sa personnalité, son image, jeu de reflets qui finissent par s’interpénétrer. Il y a aussi cette équidistance que la jeune fille de seize ans que j’étais avait déjà : cette façon de se regarder vivre comme une spectatrice, toute cette imagerie du fantôme.

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Le fantôme en fait est le moi-écrivain avant que ce dernier ne prenne le devant de la scène. Et je peux aujourd’hui le percevoir avec plus de lucidité (il faut avoir la tête hors de l’eau pour voir que toute une mer s’étend à l’horizon). Cette solitude justement : la vie ne suffira jamais à un écrivain qui n’écrit pas (ou pas encore), elle ne suffit pas toujours même à celui qui écrit toute la journée ou toute la nuit ! D’où cette impression de ne pas avoir de substance pour les autres, d’être isolée, d’éprouver un fort besoin affectif que seule l’écriture peut combler.

Oh, et je suis retombée aussi sur les carnets de mes années lycée dans lesquels je raconte des instants passés avec mes amies d’Amiens, ces soirées et ces nuits blanches à regarder des films, écouter de la musique, à les  apprendre par cœur pour en faire un langage connu de nous seules. Je crois que cela a un rapport aussi, que ce sont des instants qui m’ont aussi forgés. De nombreux écrivains parlent de leur période d’imprégnation.

Je crois qu’il me faudrait aussi parler de L. bien sûr, et de ces intenses partages artistiques hyper-connectés que nous avions : musique, lectures (je lui faisais la lecture), débats sur les cours de philosophie, rejouer des scènes de films, les réciter pour communiquer à notre manière, etc.

Et il y a eu le voyeur, à peu près à cette période (entre 15 et 17 ans), ma première nouvelle.

Il faudrait que je raconte tout cela. « Il faudrait » ?! Mais pour quoi faire finalement ? Qui ça intéresse ça ? A part moi, qui aimerait savoir comment mon écrivain s’est construit en souterrain ?! Et pourtant, ne suis-je pas la première à dévorer les journaux intimes d’écrivains et les essais sur l’expérience d’écriture ?

 

Préhistoire de l’écrivain

L’écrivain a fait suite au fantôme, c’est-à-dire à l’ombre qui me précédait, aux prémices d’un personnage que j’ai créé avant de pouvoir devenir lui, et que je ne suis sans doute pas encore tout à fait. Je suis encore dans l’entre-deux : je ne suis plus le fantôme (cet être en latence, voyeur et immatériel) et pas encore l’écrivain pleinement assumé. Je crois que cela va prendre encore du temps et beaucoup d’énergie, que cela ne se fera pas tout seul avec l’âge et la sagesse.

C’est tout le problème de la personne qui écrit : l’écriture n’est pas innée. C’est un personnage que j’ai créé de diverses pièces (de fragments), c’est le premier personnage que j’ai créé et dont je ne connais pas encore tous les aspects ; je ne les connaîtrais peut-être jamais. Comme dit Liscano : le personnage-écrivain est la plus grande création d’un écrivain. Afin de pouvoir créer, l’individu a du se libérer de ce qu’il a été (pour moi le fantôme) et devenir écriture, c’est-à-dire une personne à la fois hors et dans la vie, et de plus en plus finalement en dehors. L’individu demeure dans nos relations sociales, dans notre contact avec le monde, mais la personnalité principale est devenue l’écrivain.

« J’ai le sentiment d’avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n’y a rien. Si j’enlève la lointaine impression d’avoir voulu être écrivain dès l’âge de douze ans, si j’enlève les lectures pour le devenir, si j’enlève les heures passées à écrire et à  réfléchir sur le fait d’écrire, si j’enlève ce que j’ai écrit, il ne reste rien de moi. Mais cela même qui me fait sentir le vide et la futilité de ma vie se transforme en preuve irréfutable. Si j’enlève tout ce qui a à voir avec l’acte d’écrire et l’écrit, je n’existe pas. Cela veut donc dire que je suis écrivain. C’est une démonstration par l’absurde. C’est une démonstration qui ne démontre rien, qui me laisse là où j’ai commencé, avec les mêmes questions : pourquoi, dans quel but ? »

Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre. Paris: 10/18, cop. 2011, p. 35

La voix au chapitre

Avant, j’écrivais dans l’urgence d’un besoin. Afin d’extraire quelque chose de moi que je voulais voir à l’extérieur. Ça c’était l’aspect « journal intime » de mon travail, mais ça ne s’arrête pas là, ça a continué. C’est tout le processus ensuite qui se met en place pour créer des personnages, un contexte, une histoire – quoique je n’aime pas ce terme puisque mes livres n’ont pas toujours de trame, ils livrent l’expérience sensorielle et émotionnelle du personnage. C’est de ce processus que naissent les écrits qui deviennent art : ils ne sont plus moi, ils sont l’expression artistique d’une perception qui, à la base, venait de moi.

Lorsque j’exprime ce processus, certaines personnes comprennent instinctivement, d’autres me regardent avec une forme de dédain : « Arrêtes ton char, avoue que tu parles de toi dans tout ce que tu écris. C’est de l’autobiographie, pas de la fiction ». Ceux-là, je ne cherche pas à leur expliquer, ils ne comprennent pas quel que soit mes arguments ou l’expérience que je leur expose : « C’est juste un nuage d’illusions que tu te crées pour te persuader que ce n’est pas de toi dont tu parles et ton besoin de croire que tu as un don ». Et pourtant, aujourd’hui, il y a ce blog, je n’ai pas perdue l’envie de partager l’écriture. Ce blog, n’est-ce pas de ma part un moyen d’avoir voix au chapitre sans être interrompue ? Il y a peut-être de ça.