Préhistoire du fantôme

A la relecture de mes carnets intimes, je redécouvre ce sentiment de solitude, cette impression d’être un fantôme, cette adolescence avec son extrémisme et le besoin de chercher ses propres codes. Je retrouve aussi l’influence de mes lectures, de la musique, et je suis capable de percevoir désormais les échos qu’ils ont eu dans mon écriture, échos tellement prégnants et significatifs qu’ils ont été pleinement intégrés à elle.

En fait, il faut bien avouer aussi que les carnets d’adolescence sont bourrés de ces questionnements que je peux typiquement attribuer à l’âge (c’est parfois difficile de se rendre compte qu’on en est passé par certaines étapes comme tout le monde) (dépendance, étouffement, confrontation aux parents, découverte du sentiment amoureux et du désir de fusion), mais tout cela est entrecoupé par des fragments qui relèvent l’émergence de l’écrivain en latence : sa construction, sa personnalité, son image, jeu de reflets qui finissent par s’interpénétrer. Il y a aussi cette équidistance que la jeune fille de seize ans que j’étais avait déjà : cette façon de se regarder vivre comme une spectatrice, toute cette imagerie du fantôme.

Photo by Teddy Kelley on Unsplash

Le fantôme en fait est le moi-écrivain avant que ce dernier ne prenne le devant de la scène. Et je peux aujourd’hui le percevoir avec plus de lucidité (il faut avoir la tête hors de l’eau pour voir que toute une mer s’étend à l’horizon). Cette solitude justement : la vie ne suffira jamais à un écrivain qui n’écrit pas (ou pas encore), elle ne suffit pas toujours même à celui qui écrit toute la journée ou toute la nuit ! D’où cette impression de ne pas avoir de substance pour les autres, d’être isolée, d’éprouver un fort besoin affectif que seule l’écriture peut combler.

Oh, et je suis retombée aussi sur les carnets de mes années lycée dans lesquels je raconte des instants passés avec mes amies d’Amiens, ces soirées et ces nuits blanches à regarder des films, écouter de la musique, à les  apprendre par cœur pour en faire un langage connu de nous seules. Je crois que cela a un rapport aussi, que ce sont des instants qui m’ont aussi forgés. De nombreux écrivains parlent de leur période d’imprégnation.

Je crois qu’il me faudrait aussi parler de L. bien sûr, et de ces intenses partages artistiques hyper-connectés que nous avions : musique, lectures (je lui faisais la lecture), débats sur les cours de philosophie, rejouer des scènes de films, les réciter pour communiquer à notre manière, etc.

Et il y a eu le voyeur, à peu près à cette période (entre 15 et 17 ans), ma première nouvelle.

Il faudrait que je raconte tout cela. « Il faudrait » ?! Mais pour quoi faire finalement ? Qui ça intéresse ça ? A part moi, qui aimerait savoir comment mon écrivain s’est construit en souterrain ?! Et pourtant, ne suis-je pas la première à dévorer les journaux intimes d’écrivains et les essais sur l’expérience d’écriture ?

 

Préhistoire de l’écrivain

L’écrivain a fait suite au fantôme, c’est-à-dire à l’ombre qui me précédait, aux prémices d’un personnage que j’ai créé avant de pouvoir devenir lui, et que je ne suis sans doute pas encore tout à fait. Je suis encore dans l’entre-deux : je ne suis plus le fantôme (cet être en latence, voyeur et immatériel) et pas encore l’écrivain pleinement assumé. Je crois que cela va prendre encore du temps et beaucoup d’énergie, que cela ne se fera pas tout seul avec l’âge et la sagesse.

C’est tout le problème de la personne qui écrit : l’écriture n’est pas innée. C’est un personnage que j’ai créé de diverses pièces (de fragments), c’est le premier personnage que j’ai créé et dont je ne connais pas encore tous les aspects ; je ne les connaîtrais peut-être jamais. Comme dit Liscano : le personnage-écrivain est la plus grande création d’un écrivain. Afin de pouvoir créer, l’individu a du se libérer de ce qu’il a été (pour moi le fantôme) et devenir écriture, c’est-à-dire une personne à la fois hors et dans la vie, et de plus en plus finalement en dehors. L’individu demeure dans nos relations sociales, dans notre contact avec le monde, mais la personnalité principale est devenue l’écrivain.

« J’ai le sentiment d’avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n’y a rien. Si j’enlève la lointaine impression d’avoir voulu être écrivain dès l’âge de douze ans, si j’enlève les lectures pour le devenir, si j’enlève les heures passées à écrire et à  réfléchir sur le fait d’écrire, si j’enlève ce que j’ai écrit, il ne reste rien de moi. Mais cela même qui me fait sentir le vide et la futilité de ma vie se transforme en preuve irréfutable. Si j’enlève tout ce qui a à voir avec l’acte d’écrire et l’écrit, je n’existe pas. Cela veut donc dire que je suis écrivain. C’est une démonstration par l’absurde. C’est une démonstration qui ne démontre rien, qui me laisse là où j’ai commencé, avec les mêmes questions : pourquoi, dans quel but ? »

Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre. Paris: 10/18, cop. 2011, p. 35

La voix au chapitre

Avant, j’écrivais dans l’urgence d’un besoin. Afin d’extraire quelque chose de moi que je voulais voir à l’extérieur. Ça c’était l’aspect « journal intime » de mon travail, mais ça ne s’arrête pas là, ça a continué. C’est tout le processus ensuite qui se met en place pour créer des personnages, un contexte, une histoire – quoique je n’aime pas ce terme puisque mes livres n’ont pas toujours de trame, ils livrent l’expérience sensorielle et émotionnelle du personnage. C’est de ce processus que naissent les écrits qui deviennent art : ils ne sont plus moi, ils sont l’expression artistique d’une perception qui, à la base, venait de moi.

Lorsque j’exprime ce processus, certaines personnes comprennent instinctivement, d’autres me regardent avec une forme de dédain : « Arrêtes ton char, avoue que tu parles de toi dans tout ce que tu écris. C’est de l’autobiographie, pas de la fiction ». Ceux-là, je ne cherche pas à leur expliquer, ils ne comprennent pas quel que soit mes arguments ou l’expérience que je leur expose : « C’est juste un nuage d’illusions que tu te crées pour te persuader que ce n’est pas de toi dont tu parles et ton besoin de croire que tu as un don ». Et pourtant, aujourd’hui, il y a ce blog, je n’ai pas perdue l’envie de partager l’écriture. Ce blog, n’est-ce pas de ma part un moyen d’avoir voix au chapitre sans être interrompue ? Il y a peut-être de ça.

Du bénéfice du doute

L’écrivain concentre ce vers quoi j’ai tendu depuis toujours : une ouverture, un bouillonnement, la création. Il est ce vers quoi je tendrais toujours, il me pousse à me surpasser sans cesse, à ne jamais me reposer sur des acquis. En ce sens, c’est en quelque sorte un coach au quotidien qui me pousse sans cesse à voir les choses différemment ; il m’influence forcément : il y a un dialogue constant entre les deux.

Je le considère un peu comme mon « Oh capitaine, mon capitaine », il est celui qui saute sur un bureau pour m’inviter à voir le monde sous un autre angle. Minute, je farfouille un peu dans mon carnet ; ah la voilà !

« Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier qu’on doit s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent. Dès qu’on croit savoir quelque chose, messieurs, il faut l’observer sous un autre point de vue, même si ça paraît inutile ou bête. Il faut essayer. Quand vous lisez, ne laissez pas l’auteur décider pour vous. Non, c’est à vous de décider. Trouvez votre propre voie. Mais il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard, mes amis. Plus vous tarderez, moins votre voix pourra se faire entendre. Thoreau a dit : pour bien des gens, la vie est une lente désespérance, faut pas vous résigner » (Weir, Peter. Le Cercle des poètes disparus).

C’est ça, l’écrivain, c’est celui qui, chaque jour, en toute circonstance, m’oblige à monter sur le bureau.

J’écris pratiquement tous les jours. De la fiction, issue aussi de parcelles déformées de moi. Comme si je voulais échapper à ma totalité, comme si je considérais mes fragments plus importants qu’une totalité, comme si je ne me considérais pas totale. Et finalement, cela me convient mieux que toute autre méthode essayée auparavant, car qu’est-ce que la totalité ? Quel est son intérêt ? Si c’est pour se croire toujours plein, si c’est pour ne plus avoir de buts à atteindre, ne plus avoir de doutes, d’envies, de découvertes potentielles encore, alors non, je ne veux pas de cette totalité.

Je pense à cette phrase de Huston :

« J’en ai fini avec les jamais et les toujours, les tout et les rien. Dorénavant j’embrasserai les mixtures, les choses mitigées, et me contenterai de morceaux de perfection (comme on dit : morceaux de musique) » (Huston, Nancy. Instruments des ténèbres, p. 249).

L’écrivain est l’une des formes d’être la plus libre que je connaisse mais une chose devrait selon moi lui être interdite : la certitude. Se croire détenteur du seul son de cloche valable, oser croire qu’on n’a plus rien à apprendre, penser qu’un livre peut être fini un jour, et qu’on peut le catégoriser; croire à l’extrême c’est être aveugle. La certitude entraîne à l’extrémisme, l’extrémisme entraîne à l’irrespect (de soi, de l’œuvre, de l’autre, ne pas considérer l’autre est un des avatars de la certitude). A sa façon toujours aussi pertinente et frappante, Duras dit : « écrire c’est douter ». C’est aussi ainsi que je veux vivre : dans l’incertitude.

Mes fragments sont aussi des échos qui se répondent en moi et chez d’autres : c’est un jeu joyeux et vivifiant. C’est ne pas se résigner, ne pas rester figé (pétrifié n’est-il pas un synonyme d’ailleurs… ?) quoiqu’il arrive.

Symphonie des lieux

En m’endormant hier soir, et étant donné mon état végétatif du moment (maladie, fatigue, mais bon moral et volonté), je laissais ma pensée divaguer sur des sujets pris au hasard. Je repensais à ce rêve que j’ai fait avant-hier ; une nuit très agitée, un sommeil en pointillé. De ces nuits d’inquiétante étrangeté durant lesquelles le corps pourtant exténué ne parvient pas à succomber au sommeil : on se retrouve face à l’obscurité de la chambre, les yeux grands ouverts puis tout à coup à nouveau endormis pour faire des rêves étranges dont le sens souvent nous échappe. J’accorde toujours une certaine importance aux rêves qui persistent bien qu’ils soient assez énigmatiques ; il n’y a pas de suite logique, et les souvenirs qui m’en restent sont de l’ordre du détail.

Je sais qu’il y avait une grande maison aux parois de verre, cerclée d’une terrasse en bois courant tout autour, une maison au bord d’un lac. Pour une fois, je n’ai pas le souvenir que le rêve ait été angoissant, je ne crois pas qu’il s’agissait d’un cauchemar, pas de sentiment de peur ou de perturbation. Je me laissais un peu portée par l’absurdité de l’enchevêtrement des événements avec insouciance. Et… c’est tout ce dont je me souvienne.

Hier soir j’ai donc réfléchis à ce rêve en réalisant que ce n’était vraisemblablement pas la première fois que je voyais cette maison en rêve (je ne sais plus si je l’ai déjà croisée dans la réalité). Elle m’était familière, même dans le rêve, comme si c’eut été une maison d’enfance, un lieu de vacances bien connu ou d’évasion. Un lieu en tout cas porteur d’une positivité, dans lequel je sentais le potentiel d’un bien-être pour l’avoir déjà en partie expérimenté auparavant dans cet endroit. Et je ricoche alors sur cette idée : on garde en mémoire de façon très précise des souvenirs de maison (d’intérieurs le plus souvent, d’extérieurs parfois), on croit se souvenir de façon précise mais sans doute le lieu a-t-il pris la forme de notre mémoire, transformée par le temps et les années incrustées dans le corps.

J’ai repensé aussi à cet autre rêve, un cauchemar cette fois, souvent réactualisé au cours des années (à chaque période de prise de conscience d’une transformation). Je suis enfermée dans la maison de mon enfance, scellée de planches devant les fenêtres, plongée dans l’obscurité. Des bruits de pas et de coups sur les parois de la maison, tout autour de moi. Je sais être poursuivie par des nazis. Je sais aussi qu’il faut que je protège quelqu’un. J’agrippe son bras pour l’entraîner dans la cave de la maison et nous écoutons en silence le bruit des pas qui montent les escaliers au-dessus de nos têtes, nous retenant d’éternuer, le nez irrité par la poussière qui bruisse du plafond. Invariablement, je me réveille toujours à ce moment-là.

Je m’amuse alors à tenter de me souvenir et de voir alors quelles maisons je garde en mémoire, outre celles de l’enfance qui restent, comme pour beaucoup de gens, très distinctement gravée dans ma mémoire comme si ce souvenir renfermait également ceux de l’enfance, de ses sensations, de ses découvertes et de ses origines. J’ai déjà écrit sur la maison d’enfance paternelle et j’ai également un peu écrit sur l’appartement d’enfance maternel partagée avec les frères. Mais je crois que lorsque je convoque des décors pour écrire une scène par exemple, je ne puise pas tant mon inspiration dans ces lieux bien connus que dans ceux que j’ai pu côtoyés de façon plus épisodique.

Je repense par exemple à la maison de la meilleure amie de mon père quand j’étais petite. Je ne sais plus pourquoi mais souvent nous retrouvions cette amie dans cette maison (chez ses parents, je crois qu’elle était elle-même récemment divorcée, et qu’elle était retourné temporairement dans la maison parentale le temps que les choses se tassent). Je ne sais plus si nous avons souvent été dans cette maison mais sa disposition, ses poutres en bois, la sensation d’être coocooner dans cette maison de vieux, avec la cuisine à l’ancienne et les chambres d’enfants depuis longtemps adultes, préservées presque à l’intact. Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à farfouiller dans cette maison, à jouer tranquillement dans le salon comme si j’étais chez moi, de m’y sentir bien et accueillie. C’est aussi dans cette maison, un peu jeune certes, que je goûtais ma première lapée de vin blanc.

Si je prenais le temps de réfléchir encore un peu, d’autres me reviendraient peut-être mais je crois qu’en fait c’est un mélange de plusieurs maisons à la fois, croisées à plusieurs reprises et dont ma mémoire a gardé certains détails pour faire un puzzle. Je pense à cette séquence d’Amélie Poulain dans laquelle elle tente de redonner espoir à sa concierge en assemblant des bouts de lettres de son mari décédé. A chaque nouveau fragment ajouté on entend un son différent. C’est un peu cette idée que je me fais de la mémoire scripturale qui agence comme elle le souhaite des morceaux sélectionnés pour former un tout à son image (à l’image qu’il souhaite), un orchestre symphonique dont chaque fragment est un instrument, une ligne de notes ; ils proviennent d’un peu partout et de nulle part.