Un critique agacé

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N. n’est pas parvenu à lire Wish en entier. Il me dit avoir pris le personnage de William en pitié bien qu’il le trouve vide et inintéressant. Le personnage de Lise l’a profondément agacée : elle est égoïste, instable, et ses doutes constants qui ne mènent à rien ! Et son agressivité vis-à-vis des autres et particulièrement de sa propre mère ! Sa virulence quand elle parle de l’enfantement !, me dit-il. Je souris. Je connais très bien les défauts de mes personnages, j’en connais les faiblesses, comme on connaît les faiblesses de ceux qui nous sont proches sans que cela ne nous empêche de les aimer tels qu’ils sont. Je ne sais plus vraiment si j’ai voulu que mes personnages soient ainsi mais je sais qu’ils sont comme ça et que je n’ai plus le droit d’interférer dans leur personnalité.
Automatiquement, je tente de prendre de la distance par rapport à cette critique à chaud. Je commence à savoir qu’il faut toujours tenter de discerner la critique hautement personnelle (un agacement par exemple face à un personnage parce qu’on se reconnaît un peu ou parce qu’on a déjà été victime de ce genre de personne ou pour une multitude de raisons qui ne regardent pas l’écrivain) de la critique constructive qui me permettra de réécrire le roman à la lumière de cet apport objectif ou en tout cas qui m’apporte une nouvelle perception de mon roman.

 

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Mais je crois que j’ai aussi un peu cherché cette réaction. Ce sourire que me procure la critique de N. n’est pas totalement insouciant. Je voulais qu’on déteste Lise comme elle se déteste elle-même.
Au fil de la conversation, N. mesure un peu plus ses propos et revient sur ce qu’il a dit : William est en fait un personnage intéressant et, en y réfléchissant, il comprend pourquoi il est tant attaché à Lise. Je n’ai pas besoin d’expliquer quoi que ce soit, N. semble tellement perturbé par mon roman qu’il ne sait plus vraiment quoi en penser et il revint encore plusieurs fois, au cours de la soirée, sur ses propos.

 

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Pour ma part, je me délecte en silence de voir ces retournements de pensées s’opérer : ce livre que j’ai porté en gestation pendant quatre ans, vient tout simplement d’accoucher, de se lever sur ses frêles jambes encore pour me pointer du doigt en disant : « Maintenant, laisse-moi un peu faire mon chemin tranquille, je suis capable de me défendre tout seul ».

On n’aime pas toujours ses personnages

J’ai commencé ce matin à taper Echoes. Le tout premier chapitre représente ce que je cherche à faire dans le reste du roman : fluidité, rythme, flux de pensée, découverte progressive et approfondissement progressif des personnages, échos des pensées entres les personnages.

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Photo by Masaaki Komori on Unsplash

Mais j’aperçois déjà le gros problème que va me poser ce roman, un problème que je n’avais pas encore rencontré jusque-là : je trouve mon personnage principal antipathique, dans ce chapitre en tout cas. Elle m’agace à être en rébellion contre tout et tout le monde, elle m’agace dans son besoin de se sentir au-dessus des autres et de juger parce qu’elle-même n’est tout simplement pas bien dans sa peau. Je sais que ce personnage va évoluer et s’ouvrir au fur et à mesure du livre, que c’est d’ailleurs le thème d’Echoes (la transformation) et qu’il faut sans doute en passer par cette phase d’antipathie pour apprécier ce qu’elle devient ensuite. En tant qu’auteur, je dois me confronter à ce nouvel exercice : me mettre dans la tête de quelqu’un que je n’apprécie pas et ne comprends pas, pis qui m’agace ! Et sans essayer de modifier sa personnalité, c’est ainsi qu’elle doit être, du moins au début, et je dois respecter la construction de ce personnage.

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Je ne dois pas non plus laisser percer mon propre jugement sur ce personnage : il s’agit d’un flux de pensée ce qui exclut que le personnage puisse se juger lui-même avec autant de virulence. Cet exercice devrait être intéressant je pense ! D’autant que Lise tient beaucoup de ce que j’ai pu être à une époque ; c’est sans aucun doute d’ailleurs ce qui me la rend antipathique : personnellement je suis passé à autre chose.

Mais petit à petit, j’ai également l’impression que c’est un autre personnage qui prend la place prépondérante dans ce roman : Anaïs est le personnage clairvoyant, celui qui voit plus loin que tous les autres, qui est à la fois en plein cœur de la vie et en dehors, et je ne cesse pas de penser à elle.

Ecrit le 12 février 2016, lors de l’écriture d’Echoes.

Fabrique-toi un autre toi-même

La médiatisation de la personne qui est écrivain m’a toujours profondément agacée. Je reste pourtant assez à l’écart de toutes ces sources de potins mais j’en ai suffisamment d’exemple, et aussi auprès du public. Mais je trouve que ne pas parvenir à dissocier la personne privée du personnage public relève d’un profond manque de tolérance, d’ouverture d’esprit et d’intelligence.

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A quoi bon s’intéresser à la personne privée et aux petits potins qui font sa vie et qui, pris isolément, peuvent toujours permettre de juger (puisqu’on fait croire qu’une facette d’une personne peut la caractériser tout entier – quand je parle de manque d’intelligence…)? N’est-ce pas se raccrocher à ce qu’il a de plus trivial – intercepté plus par le prisme de sources qui ne sont elles-mêmes déjà pas objectives -, fuir finalement la profondeur de l’art, son essence universelle? Je me demande s’il n’y a pas aussi là quelque chose d’une jalousie: « moi je ne suis tenu qu’à mon moi au quotidien, je n’ai pas l’opportunité d’avoir accès à d’autres moi, à d’autres mondes, alors je ne vois pas pourquoi d’autres auraient cette liberté ». Je crois qu’il y a un peu de cette jalousie là envers les artistes car, en travaillant avec acharnement, investissement et endurance (il ne s’agirait pas d’oublier qu’avec volonté et travail, cela est à la portée de tous!), il peut être quelqu’un d’autre, s’inventer des autres vies.

Je crois que cela ne concerne pas uniquement les écrivains mais aussi, par exemple, les acteurs dont on expose largement la vie privée comme pour rappeler constamment que c’est un être humain comme tout le monde – et oui, avec ses faiblesses aussi. Sauf que son personnage public, celui qui est autant son travail que son art, peut incarner des centaines de personnages et vivre des centaines de vies. Je trouve cela plutôt rassurant qu’il soit possible dans nos vies d’avoir l’opportunité parfois de changer de peau pour quelques heures. Ça n’empêche pas de se rappeler notre condition pragmatique d’humain, ça ne fait pas de l’artiste un dieu (sauf peut-être au moment où on écrit, où on invente un monde par la force de sa seule pensée (et d’un stylo!).

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La culture est aujourd’hui soumise à une médiatisation mortifère qui veut détruire la magie que porte en lui l’art: sa capacité de multiplier les vies, les mondes, les identités, la liberté que lui permet d’avoir des échos au sein de mille cœurs et mille têtes. Si nous ne prenons pas garde, la création va disparaître. Il ne nous restera plus que des témoignages, des remakes. Refuser à la personne qui écrit son personnage d’écrivain, c’est lui refuser son espace de liberté. L’art se crée dans l’ombre, le personnage-écrivain en public n’est qu’un commercial. « Fabrique-toi un double de toi-même, a dit [Jean] Marais, qui t’aide à t’affirmer et peut même arriver à te supplanter, à occuper la scène et à te laisser tranquille pour travailler loin du bruit. » (Enrique Vile-Matas. Paris ne finit jamais, 10/18, 2006, p. 175)

Alors, à qui la faute si nous en sommes arrivés là? A un tel point de voyeurisme que seul compte la possibilité de diffamer quelqu’un plutôt que de s’intéresser à l’oeuvre elle-même – c’est tellement plus facile n’est-ce pas? Et puis, d’abord, c’est lui qui l’a voulu puisqu’il a décidé d’être publié, de « vendre » ses œuvres ou de prêter son visage à des personnages dans des films. C’est comme en politique: quand on fait quelque chose qui relève de la scène publique, on devient soi-même, à part entière (toujours cette idée stupide que l’Homme est entier, mais ça c’est encore un autre débat), une personne publique. En d’autres termes: si tu voulais rester tranquille dans ta maison de campagne, t’avais qu’à pas écrire et vouloir être publié.

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Alors, comment en est-on arrivés là? Sont-ce les médias qui cherchent trop à vendre et ont cédé la qualité à la quantité? Ou sont-ce les gens qui lisent, écoutent, regardent ces médias et en redemandent? Ou sont-ce finalement les artistes eux-mêmes qui ont cédés, vendus leur image pour quelques biftons? (Tant que l’esprit ne s’achète pas, il reste un domaine d’espoir)

Je dirais que c’est un cercle vicieux auquel chacun des acteurs a contribué. Quel intérêt d’accuser celui qui aurait commencé?

Je regardais pourtant hier un documentaire sur Françoise Sagan. Je regardais les journalistes et les personnes interviewées pour parler d’elle comme si la véritable Françoise Sagan, la femme vivant au quotidien, ne pouvait être autre que ce qu’elle renvoyait dans les médias. Je me demandais: qu’en savent-ils? Qui sont-ils pour dire qu’à l’écran de télévision, elle était « elle-même »? Je peux dire tout au plus qu’elle apparaissait fidèle à son personnage-public-d’écrivain et que, peut-être, il y a des points communs avec la personne quotidienne.

(Ce qui est drôle c’est que, à la fois les gens jalousent la liberté des artistes d’être quelqu’un d’autre et tentent de raccrocher toujours au monde pragmatique, et à la fois ils veulent que cette personne publique soit toujours plus extravagante et fournisse de quoi moudre le potin).

Mais si les médias en profitaient et que les spectateurs en redemandaient, le documentaire montre aussi que Sagan elle-même en jouait. Tous le même niveau de responsabilité dans la mascarade.

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A tout artiste, je citerais ces paroles « Faut pas se laisser gagner par l’euphorie de croire que l’on est quelqu’un d’important » (Louise attaque. « Qu’est-ce qui nous tente? », Comme on a dit, 2000)

Je crois qu’il convient de trouver un juste milieu: l’artiste, comme tout être humain, n’est pas un Homme important, cela ne signifie pas pour autant qu’il est moins que rien. Il apporte quelque chose – une modeste contribution – au monde: son oeuvre. C’est la façon qu’il a trouvé, lui, pour y contribuer, comme d’autres construisent des maisons ou travaillent le fer. Mais ce qu’il apporte est uniquement son oeuvre. Il ne devrait pas oublier que sans elle, il n’est rien, tout comme le lecteur/spectateur ne devrait pas rejeter l’essentiel (et le constat simple que le personnage public ne lui apporte rien quand l’oeuvre l’a transporté), tout comme le journaliste ne devrait pas céder à l’intox et aux strass au prix de l’information et de sa transmission. Tout le monde est fautif.

Il s’agirait de laisser de nouveau la place à la rébellion.

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