#Extrait 61

Au bout d’une heure, Sean a fait sa sélection, il est certain que ça fera plaisir à Lise. Il tend le paquet au vendeur qui fait défiler la pile de disques sous ses yeux.
– Eh bien, c’est une belle sélection ça ! C’est surprenant comme choix pour quelqu’un de votre âge !
– J’ai eu un bon prof, répond Sean amusé. Tant qu’on y est, vous n’auriez pas l’original de Meddle à tout hasard… ?
– Ah ah, Echoes ! J’écoutais ça quand j’avais votre âge. Malheureusement non, pas en version originale.
– Tant pis.
Le vendeur commence à faire ses comptes à la calculatrice puis stoppe tout à coup.
– C’est bien de connaître des classiques comme ceux-là pour un jeune. Je crois qu’il faut connaître aussi ce qui s’est fait avant. Je dis pas qu’il faut pas écouter de trucs contemporains mais…
– Je suis d’accord. Et puis, de toute façon, la musique ça n’a pas d’âge.
– Exactement ! J’ai l’impression… Coupez-moi si je me trompe… que les nouvelles générations sont moins curieuses de ce qui a pu exister avant eux. Ils se cantonnent trop à leur propre époque sans remarquer les échos qu’il peut y avoir avec d’autres époques.
Ils échangent un sourire.
Sean sort de la boutique avec les vinyles sous le bras. Certains sont pour lui, bien sûr, il n’a pas pu s’en empêcher.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments… Ici, c’est un extrait de mon roman Echoes.

Publicités

#Chronique musicale: Swell

Du groupe Swell en tant que tel, on ne sait pas grand-chose. On sait que c’est un groupe originaire de San Francisco crée en 1989 par David Freel (guitariste) et Sean Kirkpatrick (batteur). On sait que le groupe compte à son actif pas moins de 13 albums de 1990 à 2007, et deux autres sous le nom Be my weapon.

Les pochettes énigmatiques des albums ne nous aident pas à en savoir plus. Cette recherche de l’anonymat et ce floutage des origines confirment, s’il le fallait encore, que Swell est bel et bien un groupe de rock surfant sous, dans et sur la vague indé. Tout au long de leur carrière : des pochettes d’album floues, des photos monochromes dont la luminosité est souvent saturée, des escaliers qui mènent à un point de lumière, des scènes fantomatiques, il y a eu la période dessins aussi, très inspirés par le toucher d’un Munch.

Et ce n’est pas pour nous tromper : la musique de Swell est tout aussi fantomatique. Cet escalier montant vers une fenêtre dont la lumière est presque aveuglante sur la pochette de l’album 41, j’ai souvent eu l’habitude de la voir à l’envers, les escaliers menant donc vers un sous-sol illuminé. c’est un peu comme ça que je vois Swell.

Leur son étouffé, la voix lancinante et pénétrante, la guitare électro-acoustique, et la batterie quasi toujours seules, créent un univers qui nous englobe, surtout quand on l’écoute au milieu de la nuit, accompagné par les vagues lumineuses des phares de voitures. Mais aussi sur une route d’été, longeant la mer, les cheveux au vent, car ce qui peut paraître d’abord carrément neurasthénique chez Swell finit par vous bercer peu à peu. Qu’on ne s’y trompe pas, encore une fois : l’ambiance un peu tristoune et la couleur lancinante des morceaux swelliens sont de ceux qui nous entraînent pour nous faire quitter terre.

Deux albums de Swell sont particulièrement incontournables : 41 et Too many days without thinking. 41, c’est celui dont je vous ai déjà parlé plus haut avec sa pochette en escaliers. L’album s’ouvre sur des sifflements, des bruits de clés qui cliquettent dans la poche, une porte qui s’ouvre, une guitare grattée et entêtante (comme souvent chez Swell), et voilà que nous avons pénétré dans la pièce lumineuse au bout de l’escalier. Vous remarquerez vite que les paroles sont bien souvent des kaléidoscopes d’émotions et de sensations, des tâches de Rorschach qui racontent des histoires qui semblent être vue de l’intérieur par quelque personnage fantomatique dont on ne connaît pas le nom. C’est encore plus vrai dans Too many days without thinking où il est question de crashs de voiture et de lumière apparaissant dans la rue, de promenades nocturnes, etc. « and i want to take you down and find out what is on your mind » (et je veux te secouer de haut en bas pour extraire ce qu’il y a dans ton esprit, « Bridgette you love me », Too many days without thinking, 1994) très flux de conscience tout ça, vous trouvez pas ?

Perso, c’est un groupe qui ne m’a pas lâché depuis mon adolescence et que j’écoute toujours, instantanément animée d’une impression d’inquiétante étrangeté et de décalage temporel bienveillant.

Préhistoire du fantôme

A la relecture de mes carnets intimes, je redécouvre ce sentiment de solitude, cette impression d’être un fantôme, cette adolescence avec son extrémisme et le besoin de chercher ses propres codes. Je retrouve aussi l’influence de mes lectures, de la musique, et je suis capable de percevoir désormais les échos qu’ils ont eu dans mon écriture, échos tellement prégnants et significatifs qu’ils ont été pleinement intégrés à elle.

En fait, il faut bien avouer aussi que les carnets d’adolescence sont bourrés de ces questionnements que je peux typiquement attribuer à l’âge (c’est parfois difficile de se rendre compte qu’on en est passé par certaines étapes comme tout le monde) (dépendance, étouffement, confrontation aux parents, découverte du sentiment amoureux et du désir de fusion), mais tout cela est entrecoupé par des fragments qui relèvent l’émergence de l’écrivain en latence : sa construction, sa personnalité, son image, jeu de reflets qui finissent par s’interpénétrer. Il y a aussi cette équidistance que la jeune fille de seize ans que j’étais avait déjà : cette façon de se regarder vivre comme une spectatrice, toute cette imagerie du fantôme.

Photo by Teddy Kelley on Unsplash

Le fantôme en fait est le moi-écrivain avant que ce dernier ne prenne le devant de la scène. Et je peux aujourd’hui le percevoir avec plus de lucidité (il faut avoir la tête hors de l’eau pour voir que toute une mer s’étend à l’horizon). Cette solitude justement : la vie ne suffira jamais à un écrivain qui n’écrit pas (ou pas encore), elle ne suffit pas toujours même à celui qui écrit toute la journée ou toute la nuit ! D’où cette impression de ne pas avoir de substance pour les autres, d’être isolée, d’éprouver un fort besoin affectif que seule l’écriture peut combler.

Oh, et je suis retombée aussi sur les carnets de mes années lycée dans lesquels je raconte des instants passés avec mes amies d’Amiens, ces soirées et ces nuits blanches à regarder des films, écouter de la musique, à les  apprendre par cœur pour en faire un langage connu de nous seules. Je crois que cela a un rapport aussi, que ce sont des instants qui m’ont aussi forgés. De nombreux écrivains parlent de leur période d’imprégnation.

Je crois qu’il me faudrait aussi parler de L. bien sûr, et de ces intenses partages artistiques hyper-connectés que nous avions : musique, lectures (je lui faisais la lecture), débats sur les cours de philosophie, rejouer des scènes de films, les réciter pour communiquer à notre manière, etc.

Et il y a eu le voyeur, à peu près à cette période (entre 15 et 17 ans), ma première nouvelle.

Il faudrait que je raconte tout cela. « Il faudrait » ?! Mais pour quoi faire finalement ? Qui ça intéresse ça ? A part moi, qui aimerait savoir comment mon écrivain s’est construit en souterrain ?! Et pourtant, ne suis-je pas la première à dévorer les journaux intimes d’écrivains et les essais sur l’expérience d’écriture ?

 

#Chronique musicale: Jack White

Impossible que vous n’ayez jamais croisé Jack White au hasard de vos écoutes ou parce que vous l’avez cherché, car depuis deux bonne décennie maintenant, il est partout et de toutes les expérimentations musicales. Ce musicien aux multiples talents, batteur et guitariste, mais aussi chanteur, est né à Détroit, ville réputée aux Etats-Unis pour être aujourd’hui le dépotoir du pays, ville en faillite qui voient le peu d’habitants honnêtes s’enfuir à toutes jambes devant la montée de la violence de rue.

Jack White est aujourd’hui reconnu par des confrères parmi les plus grands noms du blues dont les Rolling Stones qui l’invitent au concert filmé par Martin Scorsese (Shine a light, 2008) aux côtés de Lou Reed et de Buddy Guy. Jack est largement influencé par les bluesmen de l’Amérique profonde, un blues auquel il a su mêler son rock un peu bourrin parfois (White Stripes), ou plus alternatif (The Raconteurs), et il y a en tout cas toujours une maîtrise assez exceptionnelle du manche. Une chose à côté de laquelle il est impossible de passer : sa voix très remarquable entre le nasillard et l’aigu.

Jack commence à se faire remarquer au début des années 2000 avec son groupe The White Stripes composé de lui-même et de sa femme, Meg, à la batterie qui avouera dans Coffee & cigarettes (Jim Jarmusch, 2003) qu’elle n’a jamais vraiment su jouer de la batterie, qu’elle se contentait d’essayer de taper en rythme. Après quelques albums relativement passés sous silence, c’est avec leur tube « Seven nation army », même repris dans les stades de foot, qu’il obtient ses entrées. Le groupe (et le couple) se sépare en 2011 après 6 albums et l’aventure se clôt sur ce qui est selon moi leur meilleur album Icky thump, un mélange de bluegrass, de country et de hard rock détonnant. Jack White garde le nom de famille de son ex-femme.

En marge d’une carrière solo très mesurée (trois albums pour l’instant à son seul actif dont un acoustique façon folk), Jack se mêle de tout et il est partout. Avant les White Stripes, il y a eu deux groupes : The Hentchmen et The Go. Et après, il y a eu The Raconteurs (réunissant des musiciens de Détroit pour former un rock aux accents alternatifs mêlés au blues et au rock garage, et toujours, toujours, quand Jack est dans le coin, un rythme qui vous entraîne direct) et The Dead Weather qui continue de tourner et signe sur le label de White. Dans tous les cas, on reconnaît toujours sa patte, sa voix et ses cheveux longs noirs de jais.

Ses albums solos sont toujours le gageur d’un univers marqué à la limite parfois du glauque. Mine de rien, Jack est classé 17e au classement des 100 meilleurs guitaristes de tous les temps par Rolling Stones magazine. Eh ouais, on dirait pas, hein !

#Inspiration musicale

Dans le bus tout à l’heure, j’ai réécouté les chansons qui m’ont inspirées de nombreuses scènes de Wish you were here, tout comme hier je me suis prise à réécouter les chansons qui ont constituées le matériau primaire de Fantômes. J’ai vu mis en lumière ce processus récurrent selon lequel une idée floue dans mon esprit s’illumine tout à coup à l’écoute d’une chanson qui, alors même que j’ai l’habitude de l’écouter presque quotidiennement, éveille devant mes yeux, et de façon précise, la scène que je voulais écrire sans oser encore. La musique offre alors une l’envolée émotionnelle dont l’idée avait besoin pour germer en scène. Et, comme un de ces hasards heureux dont on ne pourra jamais avoir la pré-conscience, cette chanson précisément vient à mes oreilles à ce moment précis pour donner l’impulsion qui lui manquait à sa création.

J’ai réécouté tout à l’heure « Anyone’s ghost » (The National) qui m’inspira une scène puissante entre mes deux personnages, Wish you were here, bien sûr, et surtout « Muscle museum », de Muse. Je me souviens de la scène : moi me laissant ballotter dans le bus, le trajet quotidien entre le travail et la maison, cette explosion de violence et de détresse tout à coup dans mes oreilles, et mes visions (devrais-je appelé cela visions ou visualisations ?) de cette scène où tout le roman explose dans un accès de violence et de folie en crescendo. Je me souviens exactement de la rue dans laquelle le bus passait à ce moment-là. Je me souviens aussi avoir tout à coup enclencher le bouton pour demander le prochain arrêt parce que j’avais envie tout à coup de faire le reste du trajet à pied pour réécouter cette chanson en boucle et voir à nouveau cette scène devant mes yeux, lui laisser le temps de prendre sa place dans mon esprit, retarder le moment où, à peine rentrée chez moi, je me jetterais sur mon tas de papier blanc pour tenter de capter ce que je venais de « voir ».

Des souvenirs comme celui-ci n’appartiennent qu’à moi, je les ai vécu au même titre que j’ai vécu physiquement ce trajet : dans un élan de vie intense et criant une vérité qui devait s’imposer sur le papier.