#Lecture: Kafka sur le rivage

Un jeune garçon de quinze ans, solitaire et esseulé, ayant préparé depuis longtemps son dessin, fugue de son Tokyo natal pour l’île de Shikoku, pratiquement à l’autre bout du pays.

« Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C’est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l’aube. Pourquoi ? Parce que cette tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même, et rien d’autre. »

Ainsi ce jeune homme déjà très mature, presque visionnaire, et en quête d’une essence personnelle que la vie lui a jusque-là refusé, se sent porté vers cette destinée. Après quelques rencontres éclairées, Kafka Tamura parvient enfin à l’endroit qui semble renfermer le secret d’un enchevêtrement de vies dont la sienne semble être un passage intemporel à travers la ligne irrégulière du temps qui se met en place dans ce roman variant sans cesse en aller et retour entre le passé, le présent et le futur.

Cette situation initiale déjà étrange n’est qu’un commencement: en parallèle de la quête de Kafka, un étrange personnage, Nakata, est contraint de commettre un meurtre et sent qu’il doit se mettre en quête d’une énigmatique pierre de l’entrée qui le rapproche de plus en plus des traces du jeune Kafka et de la prophétie qui se dessine progressivement…

Il est difficile de décrire plus précisément le dixième roman de Murakami qui mêle à la réalité une inquiétante étrangeté de plus en plus présente. Pour un lecteur occidental, c’est une certaine fascination aussi qui nous transporte sans interruption vers la poésie de l’inquiétante étrangeté du quotidien dans l’art de vivre japonais. Car rien ne paraît jamais incongru ni absurde. Les personnages n’interrogent jamais le réalisme ou la pertinence de ce qu’ils sont en train de vivre et qui est pourtant de plus en plus étrange. Kafka sur le rivage est une mise en abîme poétique, une variation sur le temps, la concordance de différentes temporalités pourtant toujours reliées avec le temps que nous connaissons; forme de variation à la Philip K. Dick, un univers dans lequel les bornes spatio-temporelles n’ont plus lieu de nous entraver. Et toujours, comme nous en avons désormais l’habitude chez Murakami sans jamais nous lasser, des envolées lyriques d’une puissance intense.

« Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement. »

Je n’ai pour ma part jamais été déçue par Murakami et son univers romanesque: chacun de ses livres est à la fois une invitation au voyage intérieur et extérieur, un miroir poétique du monde qui nous entoure, une réflexion toute orientale qui nous transporte dans un autre dimension.

« Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »

Lecture: Pianissimo, pianissimo – Hitonari Tsuji

pianissimo

L’école de Toru est étrange, peuplée semble-t-il de fantômes, et peut-être même du fantôme de la fille qui, trois ans auparavant, a été enlevée et retrouvée morte dans la piscine de l’école. Oui, cette école est peuplée de fantômes et de recoins sombres, c’est en tout cas ce que s’amusent à faire croire certains élèves pour faire peur aux camarades. Les rumeurs s’amplifient encore lorsqu’un deuxième élève disparaît. Un élève affirme alors qu’il communique avec le fantôme d’une fille qui cherche à leur délivrer un message d’espoir pour ne pas laisser gagner la grisaille environnante.

La « grisaille », c’est d’ailleurs le terme qu’emploi Toru pour désigner cette forme d’omniprésence mêlant des sentiments de désespoir, de peur, d’apathie, qui semblent peser sur l’ensemble des élèves. Toru ne parvient pas à l’exprimer de manière plus précise mais cette « grisaille » est de plus en plus oppressante. Il ne parvient pas non plus à déterminer qui est Hikaru, cet être toujours à ses côtés, plus qu’un frère, presque un double, et qui malgré ses pitreries et son esprit de contrariété flagrant, sa désobéissance et son manque de tact éhonté, ne peut être vu que par Toru. Mais il l’a accepté et vit avec quotidiennement sans se poser de question.

Présenté ainsi, ce livre peut revêtir les atours d’un roman policier aux allures de fantastique, mais Pianissimo, pianissimo est bien un roman réaliste, quoiqu’il joue sans cesse avec les limites de l’inquiétante étrangeté. Et c’est toute une ambiance poético-fantasque qui nous happe dès les premières pages.

Le récit prend place par le regard de cet enfant singulier et clairvoyant qu’est Toru qui tente de comprendre (par l’intermédiaire d’un imagier interne) le monde qui l’entoure. Ce monde de plus en plus incompréhensible, presque inhumain, en tout cas impalpable, pour un enfant de son âge.

Seul un écrivain japonais pouvait parvenir à évoquer le monde de cette manière : à l’aide d’une poétique de la personnification. Le petit Toru ne nomme jamais ses camarades par leurs prénoms, ils sont réduits à des allocutions (« Quant-à-soi », « la fille au pain », etc.) qui semblent prendre à ses yeux les traits des maux de l’humanité contemporaine à travers une incarnation enfantine.

Avec son roman, Tsuji offre le regard de l’enfant japonais sur le monde contemporain, un regard peut-être plus clairvoyant que celui de l’adulte qui se noie dans des considérations terre-à-terre sans parvenir jamais à prendre suffisamment de distance pour le comprendre.