#Extrait 51

Lorsque l’été s’immisce dans l’atmosphère, toute la ville est en effervescence : des animaux sortant d’une hibernation trop longue. Le retentissement des klaxons parvient jusqu’à mon mirador ; les gens en tee-shirts colorés marchent à pas lents, assommés par la chaleur. Je les entends se plaindre l’hiver du froid, l’été de la chaleur, l’automne des feuilles d’arbres jonchant le sol, le printemps du pollen qui irrite leur respiration saccadée. Ils paraissent plus apaisés en cette période, mirage d’une illusion : les saisons n’influent pas sur les gens. C’est le fait qu’elles s’écoulent trop vite, à mesure de ces rides cernant les visages, obligeant à accélérer le pas pour rattraper les temps perdus. Ils ont l’air pourtant physiquement excités par la chaleur.

Une femme et son enfant traversent la route, un camion les évite de justesse ; un chauffeur de bus salue celui qui vient en sens inverse ; l’eau jaillit des fontaines dégelées dans un clapotis ambiant ; un groupe de jeunes garçons refuse la partie de foot à une fillette qui s’éloigne le visage baissé. Les enfants sont fascinants : ils ont la cruauté sincère, naturelle, que l’adulte cherche à cacher derrière des apparences bienveillantes. Sans aucun doute, plus nous vieillissons, plus nous cherchons à cacher notre part animale intrinsèque. Á quoi bon la combattre après tout ? Aimer l’humain, n’est-il pas aimer aussi cette part sombre ? Si ce n’est la comprendre, tout au moins l’accepter.

Dans quelques minutes, la circulation va devenir insoutenable à mes oreilles : les gens sortant du travail, rentrant chez eux pour raconter leur journée au conjoint, se mettre devant la télé, puis effectuer un rapide va et vient horizontal pour sombrer ensuite dans les abîmes ; ça recommence chaque jour.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 47

Sophie se perd dans les rayons de lumière des lampadaires qui lèchent tour à tour le pare-brise. Elle sent qu’elle va pleurer, ici, dans cette voiture, devant lui (mais peut-être ne verrait-il rien dans la pénombre ?). Petite, elle imaginait que c’étaient ces rayons de lumière qui faisaient avancer la voiture en la propulsant de rayon en rayon, comme s’ils se passaient une balle à la chaîne.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Echoes

#Extrait 46

Il est de ces images indélébiles en nos mémoires dont la réalité est si tangible qu’on en vient à se demander : cette scène a-t-elle vraiment eu lieu ? L’ai-je fantasmée ? Est-ce tout simplement une scène vue dans un film et qui, par quelque jeu espiègle de la mémoire, se mêle à mes propres souvenirs ? Et est-il nécessaire d’en connaître l’origine réelle ? Fantasme, rêve, réalité, expérience qui n’aurait jamais été vécue mais peut-être par d’autres et que nous nous serions inconsciemment approprié.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here

#Extrait 45

Héloïse ne réagit pas. Elle semble anchylosée par le froid. Le feu de cheminée apporte pourtant toute la chaleur nécessaire. De toute façon, Marthe n’est elle-même pas certaine de comprendre ce qu’elle dit, à force d’années de répétition, le sens ne lui appartient plus tout à fait. Elle est toujours là à répéter sans fin le même discours qui parle pourtant de quelque chose de mouvant. Mais elle est immobile. Et c’est comme si le temps se jouait d’elle comme d’une guigne : elle profère des paroles aspirant à la transformation – pas même à l’évolution, elle n’oserait avoir suffisamment d’orgueil pour porter ses espoirs dans un potentiel progrès, mais en tout cas quelque chose de vivant, d’actif – alors que le temps semble la restreindre à un éternel retour. En parlant de l’éternel retour, Nietzsche disait qu’il faudrait vivre chaque jour de sa vie en sorte qu’on aimerait le revivre éternellement, rendre ainsi chaque jour pleinement conscient de son présent et de sa force existentielle.

L’éternel retour de Marthe semble plutôt la réduire de plus en plus sur elle-même, l’y enferme : faire en sorte que le temps s’y réduise à la stricte nécessité. Le passage trop rapide des jours. La volonté nietzschéenne est brimée chez Marthe par son attachement maladif à la nostalgie : il s’agirait chez elle plutôt d’une spirale que d’un élargissement vers le monde. C’est en tout cas ce dont elle s’est persuadée depuis longtemps.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 44

L’appartement de son père, cet enchevêtrement de petites pièces, ces meubles, ces décorations qu’elle avait elle-même choisies, en femme de la maison, la tasse à café qu’il avait posé sur le bar au lieu de la mettre dans le lave-vaisselle – comme elle lui demandait toujours sans qu’il ne le fasse jamais, comme s’il voulait lui signifier que, de toute façon, elle n’avait que ça à faire-, la soufflerie de la VMC que le disque qui venait de s’arrêter ne couvait plus. Même l’air qu’elle savourait quelques minutes auparavant, tous ces objets insignifiants la renvoyèrent à l’être vide qu’elle aurait pu être sans Will ; elle eut tout à coup l’impression d’étouffer. Lise finit de débarrasser le petit déjeuner avec rage, claquant les portes de placard, puis courut aux toilettes, se pencher au-dessus de la cuvette brutalement prise de nausées ; c’est en cet instant peut-être, cette fraction de seconde, que Lise passa de l’ombre à la lumière, de l’état de fantôme dans lequel il l’avait contrainte à ce moi réel révélé soudainement dans toute sa nature. Une nature terrifiante – car inconnue, une étrangère avec laquelle peu à peu elle apprenait à communiquer pour mieux la comprendre – au point de se tétaniser dans le couloir, ce matin-là, black-out complet.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here