L’inutilité de l’auteur

Je me demande pourquoi le lecteur cherche à déceler l’auteur derrière le texte, pourquoi nombre de lecteurs ne parvient pas à concevoir texte et auteur comme deux entités différentes. Je crois que la notion d’ « autofiction » a fait beaucoup de ravages dans la réception de la littérature, que ce besoin de catégoriser certains livres dans ce cadre auto-fictionnel a fait émerger aux yeux du lecteur quelque chose qui ne le regardait finalement pas. La littérature finit toujours par pâtir de classifications, quand bien même ces classifications n’étaient à la base que des réflexions (des ouvertures donc) que d’autres ont fini par ériger en normes. Je ne suis pas sûre, par exemple, que Roland Barthes cherchait à établir une norme lorsqu’il avança que l’auteur était mort ; il réfléchissait justement à quelque chose d’essentiel en littérature : l’indépendance du texte.

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Photo by Nathan Dumlao on Unsplash

Avec l’autofiction, il semble que notre conception de la littérature ait régressée, en cherchant à tout prix à rattacher le cordon ombilical qui a unit le texte et l’auteur. C’est accorder finalement bien peu de crédit au texte que de ne pas le considérer comme une entité propre. C’est faire face à quelqu’un en affirmant qu’il n’existe pas, que son existence n’est légitime qu’à travers une filiation. C’est comme cette coutume de chercher toujours les traits de ressemblance d’un enfant avec le parent, brimant ainsi toute potentialité d’être par lui-même.

Je n’accuse pas tant le lecteur dans cette quête acharnée de l’auteur que l’auteur lui-même qui accepte qu’on catégorise son livre. Je crois qu’il y a là quelque chose d’une forme d’irrespect envers le texte, comme une abdication à la dépendance : une forme de perversion narcissique à vouloir toujours ramener à soi tout en portant un masque (« Je vous rappelle que c’est une autobiographie romancée, hein ! »), éviter d’assumer pleinement. Parce que l’auteur se rend bien compte que c’est là une infidélité qu’il fait au texte en lui refusant le départ du foyer familial.

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Photo by Josh Withers on Unsplash

Pour ce qui est du lecteur maintenant, je dirais simplement que c’est bien dommage de réduire sa lecture d’un texte à la quête de l’autre alors que l’essence même de la littérature est d’être confronter à soi-même. L’autofiction lui permet alors ne pas faire directement face au texte. C’est toujours plus facile de regarder les autres. C’est ne pas admettre que la force de la littérature réside dans cette opportunité qu’elle offre  d’expérimenter le monde en étant soi-même et tout autre à la fois.

Certains auteurs ont fini par en faire un jeu et tourner l’autofiction en dérision, une manière de dire : « Ah, vous voulez savoir qui je suis, eh bien, essayez de démêler ça, on verra bien si vous me trouver ». Chloé Delaume a inventé un personnage qui raconte son autobiographie et qu’elle incarne de temps à autre. Devant un tel texte, le lecteur passif est bien embêté : qui va-t-il bien pouvoir chercher ? L’écrivain ? Le personnage qui est aussi écrivain et qui écrit son autobiographie ? De l’art de faire tourner le lecteur en bourrique.

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Photo by Sabri Tuzcu on Unsplash

Car après tout, cette quête du lecteur analytique a parfois de quoi faire rire, d’autant plus lorsqu’on sait, en tant que lecteur soi-même et qu’auteur, que la réalité « telle qu’elle a été » est souvent barbante et qu’on n’écrit pas pour s’ennuyer.

Le Shaker, webzine culturel

C’est avec beaucoup d’émotion (et non sans une certaine fierté) et d’enthousiasme que je vous présente Le Shaker, un webzine dont l’idée a germé il y a un peu moins de deux ans et qui, grâce à l’entraide, au soutien et à la bienveillance des amis, voit enfin le jour aujourd’hui.

Au programme, ça shake, ça s’éparpille, ça part dans tous les sens. Prenant le prétexte d’un auteur et de son univers, on laisse parler les connexions subjectives pour vous partager ce qui nous vient à l’esprit quand on se coltine à tel ou tel univers artistique. Il n’y a donc pas de barrière et on vous parle de tout: ciné, littérature, histoire, société, jeux (de société et vidéo), séries tv, etc…

C’est un webzine tous les deux mois !

Alors, vos missions, si vous les acceptez, c’est de:

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Page de titre-Philip K. Dick
Le Shaker, webzine culturel

Et en ce moment, c’est un numéro autour de K. Dick!

Alors si vous êtes curieux et avides de découvertes, rejoignez-moi sur cet autre projet! (en plus de l’écriture de romans, d’essais et d’articles, oui oui, on chôme pas!) 😀

#Chronique musicale: Jack White

Impossible que vous n’ayez jamais croisé Jack White au hasard de vos écoutes ou parce que vous l’avez cherché, car depuis deux bonne décennie maintenant, il est partout et de toutes les expérimentations musicales. Ce musicien aux multiples talents, batteur et guitariste, mais aussi chanteur, est né à Détroit, ville réputée aux Etats-Unis pour être aujourd’hui le dépotoir du pays, ville en faillite qui voient le peu d’habitants honnêtes s’enfuir à toutes jambes devant la montée de la violence de rue.

Jack White est aujourd’hui reconnu par des confrères parmi les plus grands noms du blues dont les Rolling Stones qui l’invitent au concert filmé par Martin Scorsese (Shine a light, 2008) aux côtés de Lou Reed et de Buddy Guy. Jack est largement influencé par les bluesmen de l’Amérique profonde, un blues auquel il a su mêler son rock un peu bourrin parfois (White Stripes), ou plus alternatif (The Raconteurs), et il y a en tout cas toujours une maîtrise assez exceptionnelle du manche. Une chose à côté de laquelle il est impossible de passer : sa voix très remarquable entre le nasillard et l’aigu.

Jack commence à se faire remarquer au début des années 2000 avec son groupe The White Stripes composé de lui-même et de sa femme, Meg, à la batterie qui avouera dans Coffee & cigarettes (Jim Jarmusch, 2003) qu’elle n’a jamais vraiment su jouer de la batterie, qu’elle se contentait d’essayer de taper en rythme. Après quelques albums relativement passés sous silence, c’est avec leur tube « Seven nation army », même repris dans les stades de foot, qu’il obtient ses entrées. Le groupe (et le couple) se sépare en 2011 après 6 albums et l’aventure se clôt sur ce qui est selon moi leur meilleur album Icky thump, un mélange de bluegrass, de country et de hard rock détonnant. Jack White garde le nom de famille de son ex-femme.

En marge d’une carrière solo très mesurée (trois albums pour l’instant à son seul actif dont un acoustique façon folk), Jack se mêle de tout et il est partout. Avant les White Stripes, il y a eu deux groupes : The Hentchmen et The Go. Et après, il y a eu The Raconteurs (réunissant des musiciens de Détroit pour former un rock aux accents alternatifs mêlés au blues et au rock garage, et toujours, toujours, quand Jack est dans le coin, un rythme qui vous entraîne direct) et The Dead Weather qui continue de tourner et signe sur le label de White. Dans tous les cas, on reconnaît toujours sa patte, sa voix et ses cheveux longs noirs de jais.

Ses albums solos sont toujours le gageur d’un univers marqué à la limite parfois du glauque. Mine de rien, Jack est classé 17e au classement des 100 meilleurs guitaristes de tous les temps par Rolling Stones magazine. Eh ouais, on dirait pas, hein !

#Inspiration musicale

Dans le bus tout à l’heure, j’ai réécouté les chansons qui m’ont inspirées de nombreuses scènes de Wish you were here, tout comme hier je me suis prise à réécouter les chansons qui ont constituées le matériau primaire de Fantômes. J’ai vu mis en lumière ce processus récurrent selon lequel une idée floue dans mon esprit s’illumine tout à coup à l’écoute d’une chanson qui, alors même que j’ai l’habitude de l’écouter presque quotidiennement, éveille devant mes yeux, et de façon précise, la scène que je voulais écrire sans oser encore. La musique offre alors une l’envolée émotionnelle dont l’idée avait besoin pour germer en scène. Et, comme un de ces hasards heureux dont on ne pourra jamais avoir la pré-conscience, cette chanson précisément vient à mes oreilles à ce moment précis pour donner l’impulsion qui lui manquait à sa création.

J’ai réécouté tout à l’heure « Anyone’s ghost » (The National) qui m’inspira une scène puissante entre mes deux personnages, Wish you were here, bien sûr, et surtout « Muscle museum », de Muse. Je me souviens de la scène : moi me laissant ballotter dans le bus, le trajet quotidien entre le travail et la maison, cette explosion de violence et de détresse tout à coup dans mes oreilles, et mes visions (devrais-je appelé cela visions ou visualisations ?) de cette scène où tout le roman explose dans un accès de violence et de folie en crescendo. Je me souviens exactement de la rue dans laquelle le bus passait à ce moment-là. Je me souviens aussi avoir tout à coup enclencher le bouton pour demander le prochain arrêt parce que j’avais envie tout à coup de faire le reste du trajet à pied pour réécouter cette chanson en boucle et voir à nouveau cette scène devant mes yeux, lui laisser le temps de prendre sa place dans mon esprit, retarder le moment où, à peine rentrée chez moi, je me jetterais sur mon tas de papier blanc pour tenter de capter ce que je venais de « voir ».

Des souvenirs comme celui-ci n’appartiennent qu’à moi, je les ai vécu au même titre que j’ai vécu physiquement ce trajet : dans un élan de vie intense et criant une vérité qui devait s’imposer sur le papier.

Lecture et détournement: De la pluie – Martin Page

Opus d’une centaine de pages qui, comme son nom l’indique, décline des considérations sur la pluie, mais finalement pas seulement pour parler de la pluie : plutôt le prétexte à égrainer des scènes et des situations, des réflexions personnelles sur la vie quotidienne par le prisme de cet élément quasi omniprésent dans nos journées.

Étant plutôt une adepte du soleil mais déçue et frustrée par ces derniers jours de grisailles et de pluie en plein mois de juillet, lire ce petit opus de Martin Page était pour moi une manière de me faire patienter en attendant que le soleil revienne enfin, comme pour lui faire la guigne : eh bien puisque tu ne reviens pas, je vais me vouer à la pluie.

Mais puisque ce matin le soleil est réapparu, et puisqu’il faut toujours que mon esprit de contrariété fasse des siennes, je me propose de présenter un « anti-De la pluie ».

Publié par Rhendi Rukmana sur Unsplash

Le soleil ! Enfant du soleil. Jamais suffisamment réchauffée, intensité trop courte de la peau pigmentée au contact des rayons qui nous contaminent et nous polluent. Mais je suis en train de lire en ce moment un livre écrit par une amie dans lequel la pluie est acide et chargée de produits chimiques, la science-fiction n’est pas si exagérée que ça. Alors, soleil ou pluie, même combat. Et puis, si nous écoutions tous ces détracteurs de vie pour lesquels la vie est plus dangereuse que la mort (ne pas sortir de chez soi parce que le monde est violent, ne pas fumer, boire, manger bio, faire du sport, ne pas respirer la pollution donc ne pas respirer tout court, etc.), nous vivrions enfermés toute l’année, 24h sur 24, à nous cacher dans des immeubles de béton pour nous protéger du monde et ainsi cesser d’y vivre. En attente, en attente de vivre, en attente de mort.

Moi, personnellement, je suis frigorifiée près de dix mois dans l’année. Je n’y peux rien, c’est comme ça, mon corps est constitué de telle manière qu’il me faut une forte dose de soleil pour qu’il se réchauffe. De même, il n’emmagasine pas la chaleur très longtemps : il lui faut, à intervalles régulières (l’idéal serait chaque semaine) une forte dose de soleil. C’est donc aussi près de dix mois par an à vivre enfermée pour me cacher du froid ; c’est ça ou grelotter et convulser après une quinzaine de minutes passées dehors. Et ce quel que soit le nombre de couches épaisses superposées sur mon corps pour contrer ma perte de chaleur corporelle effarante : il y a toujours un bout de peau qui finit par avoir froid et le froid se propage rapidement dans tout le reste du corps.

La pluie ! N’en parlons pas ! Cette humidité pénétrant le corps, s’insinuant. Comme si nous n’avions déjà pas suffisamment d’eau dans le corps. Et impossible de faire quelque chose dehors. Les plus frustrantes sont les pluies d’été : il fait pourtant chaud dehors, nous pourrions profiter du plein air et des activités en extérieur, ou de simplement flâner sans être couverts de mille couches de vêtements, un peu plus proches de la libre-expression du corps, mais non non, nous ne pouvons pas puisqu’il pleut. Moi je suis comme Rain man, je ne sors pas quand il pleut, parce que l’eau ça mouille et je suis une enfant du soleil. Ça fait rire d’ailleurs les amis quand je leur dis ça, ils s’exclament : mais t’es pas picarde toi ?! Si, justement ! J’ai manqué de soleil pendant l’enfance, comme on dit j’ai manqué d’affection !

Publié par reza shayestehpour sur Unsplash

Le soleil est affection. Chaque pan de peau est bercé de chaleur. Parfois de la sueur bien sûr, mais bon, c’est naturel aussi de transpirer. De nombreuses personnes n’aiment pas le soleil justement parce qu’ils ne supportent pas de transpirer. Mais c’est aussi parce qu’ils ne s’adaptent pas aux saisons. L’été et le soleil imposent un autre rythme. Tandis que j’ai la sensation de courir dans tous les sens en hiver (peut-être pour me réchauffer aussi), même mes pas sont plus lents en été. Et pour moi qui ait une tendance prononcée à l’hyperactivité, le soleil est un ami posant sa main rassérénante sur mon épaule pour me dire de me calmer et de profiter simplement du présent.

J’ai l’impression que les attitudes ont déjà changées depuis la parution du livre de Martin Page (2007). Il dit avoir écrit ce livre aussi par esprit de contradiction, parce que c’était le printemps et qu’il y avait du soleil le jour où il décidait d’écrire sur la pluie, et parce que tout le monde, dit-il, se réjouissait du temps et de pouvoir boire un café en terrasse. Il y a quelques semaines, nous avons eu trois jours de canicule (c’est-à-dire qu’il a fait plus de 35° et que, même la nuit, la chaleur ne baissait pas, il vaut mieux préciser la définition avant que ça ne dérive encore à parler de canicule quand il fait 24°), et depuis les gens sont comme traumatisés : dès qu’il fait plus de 24°, ils crient au scandale et courent s’enfermer chez eux, dans le noir, tous les volets fermés, « pour garder la fraîcheur ».

C’est le soleil désormais qui est le paria ; voilà qui contente mon esprit de contrariété, lui qui était contrarié quand même d’aimer le soleil au même titre que tout le monde, ça ne lui convenait guère. Sans doute les campagnes de prévention contre le réchauffement climatique y sont-elles pour quelque chose. Mais ça ne sert à rien de se miner, entre temps, à force de pluie, nous serons tous devenus des poissons à barboter au fond des mers que la fonte des glaciers aura produit. Que voulez-vous, c’est ça l’évolution.