Laboratoire d’ouvroir potentiel

Je lui ai parlé de Fantômes et de la théorie du temps que je développe pour ce livre. J’ai hésité à lui raconter tout le maillage de Fantômes mais finalement l’expliciter pour elle à ce moment-là m’a permit de prendre aussi de la hauteur et de réaliser certaines choses à propos de mon roman, de certains personnages, des cycles qui s’y mettent en place.

Photo by chuttersnap on Unsplash

La surprise en écriture ne réside pas seulement dans cet instant où tout à coup le livre se révèle mais aussi dans les cheminements que le livre peut prendre. C’est peut-être une découverte d’un genre plus personnel : on se découvre un intérêt pour tel sujet inconnu ou effleuré auparavant, et qui le serait sans doute resté si le livre n’avait pas décidé d’aller dans cette direction.

Je me suis prise alors à farfouiller dans des recoins inconnus allant de découverte en découverte mais, mine de rien, dirigés. C’est comme si le livre savait déjà, depuis le début, qu’il voulait en venir là. Et je suis toute heureuse d’avoir enfin pu déceler les miettes de pain qu’il a lancé devant moi.

Depuis quelques mois donc, je tournais autour des miettes de pain. Et puis, j’ai compris que Fantômes tendait vers une conception du temps. C’est ce qui m’a fait reprendre l’écriture du recueil pour en faire un roman. Mais ensuite : une nouvelle phase à vide. J’ai tenté de chercher, tâtonné, j’ai demandé à un ami physicien de me parler des théories du temps en physique, il a été assez perplexe : le temps n’existe pas vraiment en physique, il s’agit plutôt d’espace. J’ai lu Bergson, Sur les données immédiates de la conscience. Je n’ai pas tout compris mais je dois bien avoué que certains passages m’ont fait gamberger. J’ai ensuite effectué des recherches, survoler différentes philosophies du temps.

Photo by Sidney Perry on Unsplash

Puis j’ai eu une épiphanie en revisionnant Code Quantum et, comme un enchaînement naturel, je suis tombée sur ce livre du physicien Carlo Rovelli qui retrace de façon claire et synthétique l’histoire des théories physiques relatives à la notion de temps et d’espace pour finir par expliquer la théorie quantique des boucles sur laquelle de nombreux physiciens travaillent actuellement.

Et tout à coup, ça fait tilt. Les termes « boucles », « temps », « théorie », tout est là et c’est sur ça qu’est basée la construction de mon roman avant même que je ne sois véritablement au fait de la théorie scientifique. Une telle pré conscience est parfois déboussolant.

Ainsi, tout s’entremêle : influences littéraires, séries TV, physique quantique. Comment faire pour que tout cela s’agence dans un roman ? Pas d’inquiétude : il faut faire confiance au livre. Il sait, lui, où il va. J’ai conscience de ce que je viens de dire frôle le mysticisme, une forme de croyance en une force supérieure faite de papier. Cet enthousiasme, cette opportunité de découvrir, cette curiosité sans bornes, tout cela me vient de ce dieu-là, l’écriture, qu’il faut adorer. Adorer celui que j’ai moi-même créé de mes propres mains en laissant tout au long du parcours des flaques de transpiration émanant directement de mon cerveau !

Photo by Matt Briney on Unsplash

Je repense aussi à la conception de Wish you were here qui m’avait entraîné à me plonger dans des dizaines d’ouvrages de psychologie et de psychiatrie, de même que ma plongée dans la psychologie de la personnalité au début de l’écriture d’Echoes. La curiosité semble être sans fin, sans cesse alimentée par de nouvelles nécessités que le moi-écrivain me demandera chaque fois d’aller inspecter des domaines qui me demeuraient jusqu’alors opaques. Il ne manquerait plus qu’un jour je sois entraînée du côté des mathématiques, moi qui, à l’école primaire, lorsqu’il s’agissait de résoudre un problème, avait le cerveau qui émettait un bip continu (!) au point de pleurer chaque fois devant mon cahier de mathématiques. Je serais pourtant bien capable d’y venir un jour si le moi-écrivain me le demande. Je crois avoir déjà dit ici que l’écriture sera mon éternelle source de découvertes, mon petit laboratoire d’ouvroir potentiel ! Sans fin.

Bien sûr, je dois avouer que mes recherches sont chaque fois assez superficielles. C’est généralement un survol. Quelques recherches sur le web, des livres de vulgarisation, et j’en ai souvent rapidement assez pour rassasié le besoin du roman en cours. Il embraye ensuite avec son imagination (et certainement un peu de son orgueil aussi d’être capable de connaître une chose en la survolant…).

Photo by rawpixel.com on Unsplash

Mais, ce que je suis en train de vivre en ce moment vient contredire finalement ce que j’ai écrit car me voilà embarquée depuis un an dans un fourmillement incessant gravitant autour de l’histoire, de l’Occupation allemande et donc de la deuxième guerre mondiale. Les références s’enchaînent: cinéma, musique, romans autour de la thématique mais surtout des livres d’histoire de plus en plus touffus. Alors, nous verrons bien ce que cela donne, ça c’est encore une autre surprise…

#Inspiration musicale

Dans le bus tout à l’heure, j’ai réécouté les chansons qui m’ont inspirées de nombreuses scènes de Wish you were here, tout comme hier je me suis prise à réécouter les chansons qui ont constituées le matériau primaire de Fantômes. J’ai vu mis en lumière ce processus récurrent selon lequel une idée floue dans mon esprit s’illumine tout à coup à l’écoute d’une chanson qui, alors même que j’ai l’habitude de l’écouter presque quotidiennement, éveille devant mes yeux, et de façon précise, la scène que je voulais écrire sans oser encore. La musique offre alors une l’envolée émotionnelle dont l’idée avait besoin pour germer en scène. Et, comme un de ces hasards heureux dont on ne pourra jamais avoir la pré-conscience, cette chanson précisément vient à mes oreilles à ce moment précis pour donner l’impulsion qui lui manquait à sa création.

J’ai réécouté tout à l’heure « Anyone’s ghost » (The National) qui m’inspira une scène puissante entre mes deux personnages, Wish you were here, bien sûr, et surtout « Muscle museum », de Muse. Je me souviens de la scène : moi me laissant ballotter dans le bus, le trajet quotidien entre le travail et la maison, cette explosion de violence et de détresse tout à coup dans mes oreilles, et mes visions (devrais-je appelé cela visions ou visualisations ?) de cette scène où tout le roman explose dans un accès de violence et de folie en crescendo. Je me souviens exactement de la rue dans laquelle le bus passait à ce moment-là. Je me souviens aussi avoir tout à coup enclencher le bouton pour demander le prochain arrêt parce que j’avais envie tout à coup de faire le reste du trajet à pied pour réécouter cette chanson en boucle et voir à nouveau cette scène devant mes yeux, lui laisser le temps de prendre sa place dans mon esprit, retarder le moment où, à peine rentrée chez moi, je me jetterais sur mon tas de papier blanc pour tenter de capter ce que je venais de « voir ».

Des souvenirs comme celui-ci n’appartiennent qu’à moi, je les ai vécu au même titre que j’ai vécu physiquement ce trajet : dans un élan de vie intense et criant une vérité qui devait s’imposer sur le papier.

Film: La Fille sur le pont

Découverte de ce film magnifique hier seulement alors qu’une amie m’avait partagé cet extrait il y a peut-être plus de deux en me disant que cela lui faisait penser à mes fantômes, lorsqu’elle était en train elle-même de créer de illustrations pour Fantômes qui était encore à l’état de recueil. Mais tout comme ce film raconte une rencontre, il fallait attendre le moment opportun (kaïros) pour que je le vois enfin car ma rencontre de ce film ne pouvait pas mieux arriver qu’en ce moment où je me prépare à la première réécriture de mon roman Fantômes.

Une certaine fascination personnellement pour ce thème de la rencontre tellement fragile et circonstanciels que lorsqu’elle advient, la puissance en est d’autant plus intense que sa particularité et sa rareté, car une rencontre est aussi synonyme d’une transformation essentielle et existentielle. Ce film me permet de réfléchir à Fantômes dont la substance est résumée en quelques mots et une image à la fin de ce monologue: « Ce qu’il y a devant moi, j’ai l’impression que c’est comme une salle d’attente, dans une grande gare, avec des bancs, des courants d’air, et derrière les vitres des tas de gens qui passent à vive allure. Sans me voir. Ils sont pressés, ils prennent des trains, ou des taxis, ils ont quelque part où aller, quelqu’un à retrouver. Et moi je reste assise là, j’attends ». Car Fantômes dresse le portrait croisé de personnages en attente, des personnages qui ont pris peur face à l’accumulation de mauvaises rencontres et qui ne se sont pas encore rencontrés eux-mêmes dans leur tentative avortée de prendre part à la vie. Ils sont donc là, en attente, immobiles, ressassent les mêmes idées, les mêmes cycles inlassablement. Et je me demande alors: qu’est-ce qui pourrait briser ce cercle? En regardant ce film hier, j’ai compris: une rencontre, Fantômes est l’histoire d’une rencontre…

Je découvre cela ce matin avec une certaine extase, de cette forme d’extase incomparable qui se déroule dans la tête d’un écrivain lorsqu’il découvre tout à coup la portée existentielle de ce roman qu’il est en train de travailler depuis des années sans être parvenu, jusqu’à ce jour, à comprendre ce que le roman avait à dire. Ce sont ces extases qui rendent, pour un écrivain, l’écriture plus intense que la vie elle-même, une forme de toute puissance, une action sur la vie qu’il ne pourrait avoir dans la réalité (parce qu’il en est empêché par la raison ou parce qu’il manque tout simplement de volonté dans cette réalité alors qu’il en a pourtant une quantité infinie à porter de plume). C’est une histoire qui dure depuis plus de dix ans avec, ces fantômes et moi, plus de dix ans pour parvenir enfin à un nouveau niveau de compréhension, comme s’ils avaient chercher à me parler depuis toutes ces années et que c’est seulement maintenant que je les écoute enfin.

Je n’en dirais pas plus, ce serait violer l’intimité encore si fragile de Fantômes qui se construit peu à peu au fil des fragments et des rencontres…

Une pensée toute particulière à ma Lus, toi dont les échos se répercutent sans cesse à travers les années, toi que je rencontre souvent aussi au hasard des rues, toi que j’appelais, à bon escient, pendant l’adolescence, « mon étoile »…