#Extrait 36

Je sais, une déception amoureuse ne justifie pas cet enivrement constant, mais que puis-je faire d’autre ? Et puis, ils ne le savent pas : il ne s’agit pas seulement de ça. La fin de cette liaison n’est que l’aboutissement de mes propres échecs à répétition. Ils ne peuvent pas comprendre. Ils ne voient qu’une poivrote, seule, accoudée à cet éternel bar, fixe, stable, tandis que je tangue sur ma chaise haute, pour leur jeter un regard de haine. Car c’est bien mon malheur : sa présence, bien que ponctuelle, m’apportait une stabilité, un but dans l’idéal, une présence tout simplement, pour pallier à cette solitude que j’ai toujours voulu fuir, pour ne pas me trouver seule, face à moi-même. Oui, c’est cela… Est-ce que l’alcool me rend plus lucide ? Je ne sais pas. Mais, je comprends à cet instant, alors que les pouffiasses de la table d’à côté ricanent en me reluquant. Je comprends que je ne l’aimais pas. Peut-être l’ai-je aimé, au début, ou peut-être était-ce déjà l’opportunité de fuir mon propre personnage à travers une liaison complexe et impossible. Peut-être l’ai-je voulu impossible. Peut-être était-ce une fuite pour trouver une présence stable à travers une relation instable me permettant de me fuir moi-même par l’intermédiaire de fantasmes, tout en entretenant l’illusion d’une passion qui n’avait finalement été qu’une histoire de cul, tout en entretenant l’illusion d’une liberté. Être avec lui était pour moi, m’autoriser de vivre librement ma vie tout en ayant cet appui : ce fantasme dans mon esprit, me divertissant de ma solitude.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

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#Extrait 35

L’horloge flamande n’émet plus aucun son, le temps semble figé sur l’instantané d’une pièce où personne ne vivra plus jamais. Le lit trône au milieu, objet inutile, semblant porter une ecchymose, comme chaque élément du reste de la pièce. Les draps n’ont plus été changés depuis l’événement. La poussière a investi la pièce ; l’odeur de la vie a cédé à celle de la décrépitude et de l’abandon.

Le pied du meuble en marbre est brisé. Des touches du piano ont disparu. Le velours du fauteuil s’est aigri dans une teinte cramoisie. Tous ces objets sous un nuage de souvenirs perdus. Les cadres en verre brisés fissurent les visages des êtres lointains, ébrèchent des membres, fendent des sourires à jamais figés. Sur l’étagère, un pot de crème jaunie, un papier officiel – une convocation pour l’armée – dans une enveloppe déchirée sur le haut.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Film: La Fille sur le pont

Découverte de ce film magnifique hier seulement alors qu’une amie m’avait partagé cet extrait il y a peut-être plus de deux en me disant que cela lui faisait penser à mes fantômes, lorsqu’elle était en train elle-même de créer de illustrations pour Fantômes qui était encore à l’état de recueil. Mais tout comme ce film raconte une rencontre, il fallait attendre le moment opportun (kaïros) pour que je le vois enfin car ma rencontre de ce film ne pouvait pas mieux arriver qu’en ce moment où je me prépare à la première réécriture de mon roman Fantômes.

Une certaine fascination personnellement pour ce thème de la rencontre tellement fragile et circonstanciels que lorsqu’elle advient, la puissance en est d’autant plus intense que sa particularité et sa rareté, car une rencontre est aussi synonyme d’une transformation essentielle et existentielle. Ce film me permet de réfléchir à Fantômes dont la substance est résumée en quelques mots et une image à la fin de ce monologue: « Ce qu’il y a devant moi, j’ai l’impression que c’est comme une salle d’attente, dans une grande gare, avec des bancs, des courants d’air, et derrière les vitres des tas de gens qui passent à vive allure. Sans me voir. Ils sont pressés, ils prennent des trains, ou des taxis, ils ont quelque part où aller, quelqu’un à retrouver. Et moi je reste assise là, j’attends ». Car Fantômes dresse le portrait croisé de personnages en attente, des personnages qui ont pris peur face à l’accumulation de mauvaises rencontres et qui ne se sont pas encore rencontrés eux-mêmes dans leur tentative avortée de prendre part à la vie. Ils sont donc là, en attente, immobiles, ressassent les mêmes idées, les mêmes cycles inlassablement. Et je me demande alors: qu’est-ce qui pourrait briser ce cercle? En regardant ce film hier, j’ai compris: une rencontre, Fantômes est l’histoire d’une rencontre…

Je découvre cela ce matin avec une certaine extase, de cette forme d’extase incomparable qui se déroule dans la tête d’un écrivain lorsqu’il découvre tout à coup la portée existentielle de ce roman qu’il est en train de travailler depuis des années sans être parvenu, jusqu’à ce jour, à comprendre ce que le roman avait à dire. Ce sont ces extases qui rendent, pour un écrivain, l’écriture plus intense que la vie elle-même, une forme de toute puissance, une action sur la vie qu’il ne pourrait avoir dans la réalité (parce qu’il en est empêché par la raison ou parce qu’il manque tout simplement de volonté dans cette réalité alors qu’il en a pourtant une quantité infinie à porter de plume). C’est une histoire qui dure depuis plus de dix ans avec, ces fantômes et moi, plus de dix ans pour parvenir enfin à un nouveau niveau de compréhension, comme s’ils avaient chercher à me parler depuis toutes ces années et que c’est seulement maintenant que je les écoute enfin.

Je n’en dirais pas plus, ce serait violer l’intimité encore si fragile de Fantômes qui se construit peu à peu au fil des fragments et des rencontres…

Une pensée toute particulière à ma Lus, toi dont les échos se répercutent sans cesse à travers les années, toi que je rencontre souvent aussi au hasard des rues, toi que j’appelais, à bon escient, pendant l’adolescence, « mon étoile »…

#Extrait 2

Ma femme est devenue un fantôme dans notre maison poussiéreuse. Et je ne m’en suis pas rendu compte avant ce matin. En cet instant précisément où j’ai quitté la maison par ce premier jour d’automne, où le soleil n’était pas encore levé pour la première fois de l’année, où j’ai laissé la maison derrière moi après avoir passé la tête par la porte de cuisine pour souhaiter une bonne journée à ma femme sans obtenir de réponse ou le moindre signe d’assentiment. C’est un mot qui a peu de sens : avant, avant quoi ? Et pourquoi serait-ce désormais différent ? N’avons-nous pas toujours été ainsi finalement ?

Extrait de la nouvelle « Les Choses immobiles » (Fantômes – Justine Coffin)


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#Extrait

À son réveil, la nuit est déjà tombée. Quelques scintillements rougeoyants perdurent dans le fond d’un décor qui confère à l’éternité. Dans la pénombre de la pièce, en cet instant de sursis, de suspens de son être, elle se retrouve déboussolée, tête cotonneuse, redressée sur le canapé, dans l’attente d’un choc lui permettant de réagir.

Extrait de la nouvelle « Je suis l’oublié » (Fantômes – Justine Coffin)


Dans cette nouvelle série #Extrait, je partagerai avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…