#Extrait 51

Lorsque l’été s’immisce dans l’atmosphère, toute la ville est en effervescence : des animaux sortant d’une hibernation trop longue. Le retentissement des klaxons parvient jusqu’à mon mirador ; les gens en tee-shirts colorés marchent à pas lents, assommés par la chaleur. Je les entends se plaindre l’hiver du froid, l’été de la chaleur, l’automne des feuilles d’arbres jonchant le sol, le printemps du pollen qui irrite leur respiration saccadée. Ils paraissent plus apaisés en cette période, mirage d’une illusion : les saisons n’influent pas sur les gens. C’est le fait qu’elles s’écoulent trop vite, à mesure de ces rides cernant les visages, obligeant à accélérer le pas pour rattraper les temps perdus. Ils ont l’air pourtant physiquement excités par la chaleur.

Une femme et son enfant traversent la route, un camion les évite de justesse ; un chauffeur de bus salue celui qui vient en sens inverse ; l’eau jaillit des fontaines dégelées dans un clapotis ambiant ; un groupe de jeunes garçons refuse la partie de foot à une fillette qui s’éloigne le visage baissé. Les enfants sont fascinants : ils ont la cruauté sincère, naturelle, que l’adulte cherche à cacher derrière des apparences bienveillantes. Sans aucun doute, plus nous vieillissons, plus nous cherchons à cacher notre part animale intrinsèque. Á quoi bon la combattre après tout ? Aimer l’humain, n’est-il pas aimer aussi cette part sombre ? Si ce n’est la comprendre, tout au moins l’accepter.

Dans quelques minutes, la circulation va devenir insoutenable à mes oreilles : les gens sortant du travail, rentrant chez eux pour raconter leur journée au conjoint, se mettre devant la télé, puis effectuer un rapide va et vient horizontal pour sombrer ensuite dans les abîmes ; ça recommence chaque jour.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

Lecture et détournement: De la pluie – Martin Page

Opus d’une centaine de pages qui, comme son nom l’indique, décline des considérations sur la pluie, mais finalement pas seulement pour parler de la pluie : plutôt le prétexte à égrainer des scènes et des situations, des réflexions personnelles sur la vie quotidienne par le prisme de cet élément quasi omniprésent dans nos journées.

Étant plutôt une adepte du soleil mais déçue et frustrée par ces derniers jours de grisailles et de pluie en plein mois de juillet, lire ce petit opus de Martin Page était pour moi une manière de me faire patienter en attendant que le soleil revienne enfin, comme pour lui faire la guigne : eh bien puisque tu ne reviens pas, je vais me vouer à la pluie.

Mais puisque ce matin le soleil est réapparu, et puisqu’il faut toujours que mon esprit de contrariété fasse des siennes, je me propose de présenter un « anti-De la pluie ».

Publié par Rhendi Rukmana sur Unsplash

Le soleil ! Enfant du soleil. Jamais suffisamment réchauffée, intensité trop courte de la peau pigmentée au contact des rayons qui nous contaminent et nous polluent. Mais je suis en train de lire en ce moment un livre écrit par une amie dans lequel la pluie est acide et chargée de produits chimiques, la science-fiction n’est pas si exagérée que ça. Alors, soleil ou pluie, même combat. Et puis, si nous écoutions tous ces détracteurs de vie pour lesquels la vie est plus dangereuse que la mort (ne pas sortir de chez soi parce que le monde est violent, ne pas fumer, boire, manger bio, faire du sport, ne pas respirer la pollution donc ne pas respirer tout court, etc.), nous vivrions enfermés toute l’année, 24h sur 24, à nous cacher dans des immeubles de béton pour nous protéger du monde et ainsi cesser d’y vivre. En attente, en attente de vivre, en attente de mort.

Moi, personnellement, je suis frigorifiée près de dix mois dans l’année. Je n’y peux rien, c’est comme ça, mon corps est constitué de telle manière qu’il me faut une forte dose de soleil pour qu’il se réchauffe. De même, il n’emmagasine pas la chaleur très longtemps : il lui faut, à intervalles régulières (l’idéal serait chaque semaine) une forte dose de soleil. C’est donc aussi près de dix mois par an à vivre enfermée pour me cacher du froid ; c’est ça ou grelotter et convulser après une quinzaine de minutes passées dehors. Et ce quel que soit le nombre de couches épaisses superposées sur mon corps pour contrer ma perte de chaleur corporelle effarante : il y a toujours un bout de peau qui finit par avoir froid et le froid se propage rapidement dans tout le reste du corps.

La pluie ! N’en parlons pas ! Cette humidité pénétrant le corps, s’insinuant. Comme si nous n’avions déjà pas suffisamment d’eau dans le corps. Et impossible de faire quelque chose dehors. Les plus frustrantes sont les pluies d’été : il fait pourtant chaud dehors, nous pourrions profiter du plein air et des activités en extérieur, ou de simplement flâner sans être couverts de mille couches de vêtements, un peu plus proches de la libre-expression du corps, mais non non, nous ne pouvons pas puisqu’il pleut. Moi je suis comme Rain man, je ne sors pas quand il pleut, parce que l’eau ça mouille et je suis une enfant du soleil. Ça fait rire d’ailleurs les amis quand je leur dis ça, ils s’exclament : mais t’es pas picarde toi ?! Si, justement ! J’ai manqué de soleil pendant l’enfance, comme on dit j’ai manqué d’affection !

Publié par reza shayestehpour sur Unsplash

Le soleil est affection. Chaque pan de peau est bercé de chaleur. Parfois de la sueur bien sûr, mais bon, c’est naturel aussi de transpirer. De nombreuses personnes n’aiment pas le soleil justement parce qu’ils ne supportent pas de transpirer. Mais c’est aussi parce qu’ils ne s’adaptent pas aux saisons. L’été et le soleil imposent un autre rythme. Tandis que j’ai la sensation de courir dans tous les sens en hiver (peut-être pour me réchauffer aussi), même mes pas sont plus lents en été. Et pour moi qui ait une tendance prononcée à l’hyperactivité, le soleil est un ami posant sa main rassérénante sur mon épaule pour me dire de me calmer et de profiter simplement du présent.

J’ai l’impression que les attitudes ont déjà changées depuis la parution du livre de Martin Page (2007). Il dit avoir écrit ce livre aussi par esprit de contradiction, parce que c’était le printemps et qu’il y avait du soleil le jour où il décidait d’écrire sur la pluie, et parce que tout le monde, dit-il, se réjouissait du temps et de pouvoir boire un café en terrasse. Il y a quelques semaines, nous avons eu trois jours de canicule (c’est-à-dire qu’il a fait plus de 35° et que, même la nuit, la chaleur ne baissait pas, il vaut mieux préciser la définition avant que ça ne dérive encore à parler de canicule quand il fait 24°), et depuis les gens sont comme traumatisés : dès qu’il fait plus de 24°, ils crient au scandale et courent s’enfermer chez eux, dans le noir, tous les volets fermés, « pour garder la fraîcheur ».

C’est le soleil désormais qui est le paria ; voilà qui contente mon esprit de contrariété, lui qui était contrarié quand même d’aimer le soleil au même titre que tout le monde, ça ne lui convenait guère. Sans doute les campagnes de prévention contre le réchauffement climatique y sont-elles pour quelque chose. Mais ça ne sert à rien de se miner, entre temps, à force de pluie, nous serons tous devenus des poissons à barboter au fond des mers que la fonte des glaciers aura produit. Que voulez-vous, c’est ça l’évolution.