#Lecture: L’Amérique des écrivains, road trip

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Ce livre est le fruit d’un pari un peu fou, car démesurément ambitieux mais pourtant réalisé, de Pauline Guéna, écrivain, et de Guillaume Binet, photographe : faire le tour des Etats-Unis dans un camping-car avec leurs quatre enfants pour donner des interviews à des écrivains américains et canadiens. C’est une entreprise que bon nombre d’entre nous rêveraient de faire pour des écrivains mais aussi, pourquoi pas, des musiciens, des plasticiens, des cinéastes, etc.

En tout, c’est donc 26 auteurs américains qui se prêtent au jeu et ouvrent leur porte, pour un moment d’intimité dans leur intimité, et réfléchir avec Pauline Guéna aux multiples visages de l’écriture, à l’écriture et la vie, à l’écriture et la lecture, au processus d’écriture, à leur préhistoire d’écrivain.

Certains entretiens plus enrichissants que d’autres, certains auteurs plus appréciables que d’autres, mais tous se livrent avec sincérité. Les interviews s’accompagnent de photographies de paysages et de situations qui viennent rythmer la lecture de ces récits et immerger le lecteur dans le(s) pays (étant bien connu que les Etats-Unis ont autant de visages différents que d’Etats).

Au fur et à mesure que les entretiens s’enchaînent : des leitmotivs semblent révéler une attitude culturelle, américaine. Comme cette idée qu’il faut à un écrivain la volonté d’écrire le meilleur livre possible, répondent-ils quand Pauline Guéna leur demande s’ils pensent aux lecteurs en écrivant. En France, on répondrait plutôt quelque chose du genre : pour faire du mieux que je peux. Ressemblance par contre qui semble être universelle : on n’écrit pas pour les lecteurs, pas réellement, pas pour commencer.

Autre différence que je constate: de nombreux auteurs interviewés considèrent qu’être écrivain est une profession à part entière. Les cours d’écriture, tellement répandus aux Etats-Unis depuis des décennies déjà (et qui commencent tout juste, discrètement, à se mettre en place en France), répondent à cette attitude et au processus créatif (bien que les auteurs interviewés ne soient pas tous des adeptes) : on considère qu’être écrivain, tout comme être médecin, demande une formation.

Il faudrait faire un « France des écrivains » (ahah, une idée qui me tente bien !!) également pour avoir un réel point de comparaison mais au vu des nombreux témoignages, et essais sur l’écriture, français qui sont publiés de nos jours, je fais ce constat qui est selon moi essentiel : en France, à trop vouloir préserver le visage artistique et créatif de l’écriture, n’en oublie-t-on pas qu’il s’agit également d’un savoir-faire, d’un apprentissage et donc d’un artisanat qui, au même titre que le charpentier, doit apprendre les ficelles du métier par le biais d’une formation tout autant que d’une expérience. Cette idée est déjà portée par quelques écrivains français mais bien loin encore d’être effleurée par les professionnels du livre dont l’artisanat (normalement) est de publier des livres et qui prennent bien souvent des allures de comptables.

Ce livre est donc tout à la fois un témoignage social qu’un témoignage sur l’écriture. Et c’est aussi ce qui le rend intéressant : il ne questionne pas seulement le processus créatif mais bien la place de l’écrivain dans la société et permet de confronter les différences culturelles quant à la place de l’Art dans la société. Ce que j’aime chez les écrivains américains, et qui me rend peut-être souvent plus sensible pour leur littérature que pour celle de mon propre pays, c’est cette implication de l’écriture dans la vie : elle n’est pas en-dehors du monde, elle n’est pas artifice et beauté simple, la littérature peut avoir une implication directe dans le monde (à court et long terme), elle est active, elle vit, elle doit être prise en considération dans la marche du monde. Elle n’est pas juste là pour faire tapisserie ou pour divertir.

Ce qui se dégage aussi de ce documentaire, c’est cette valeur essentielle et souvent trop oubliée, que l’écriture relève d’un engagement. C’est d’ailleurs l’une des questions que pose chaque fois Pauline Guéna au cours de ses interviews : Vous considérez-vous comme un auteur engagé ? La plupart répondent par une autre question : Qu’entendez-vous par « engagé » ? Je travaille à vous proposer de voir le monde différemment, à vous aidez à mieux le connaître, n’est-ce pas déjà un énorme engagement ?! Je suis écrivain, je ne suis pas politicien.

Les auteurs interviewés : Gilles Archambault, Margaret Atwood, Russell Banks, John Biguenet, Joseph Boyden, T.C. Boyle, James Lee Burke, Craig Davidson, Patrick deWitt, Jennifer Egan, Richard Ford, James Frey, Ernest J. Gaines, Siri Hustvedt, Laura Kasischke, William Kennedy, Dennis Lehane, Thomas McGuane, Dinaw Mengestu, George Pelecanos, Ron Rash, Joanna Scott, Jane Smiley, David Vann, John Edgar Wideman, Martin Winckler.

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Lecture: City on fire – Garth Risk Hallberg

City on fire

 

A la fin des années 70 dans un New-York perturbé par la criminalité qui dévaste les quartiers du Bronx et de Hell’s Kitchen, un florilège de personnages se croisent ou se sont croisés, consciemment ou inconsciemment, au cours de la décennie : Regan, propulsée héritière de l’entreprise familiale après la disparition de son frère, doit faire face à la crise de l’entreprise tout autant qu’à sa propre crise familiale et personnelle (son divorce, ses doutes, la remise en question de ses choix) ; Keith, son ex-mari tente de comprendre ce qui a amené sa vie à partir en lambeaux ; le frère de Regan, William, qui ne donne plus signe de vie à sa famille et surtout à cette sœur qui fût son alliée pendant un temps, combat ses propres démons après la séparation de son groupe de punk dont il fût le leader ; Mercer, son petit ami délaissé, tente de retrouver son amant disparu ; Charlie, un adolescent en quête de sens, infiltre un groupe de jeunes révolutionnaires qui prennent plaisir à voir la ville flamber ; sa meilleure amie, Samantha, dont il est amoureux, a été retrouvée grièvement blessée dans Central Park le soir de nouvel an, et depuis, dans le coma ; Richard, un journaliste, enquête sur cette agression, tout comme sa vieille connaissance, le commissaire Pulaski . Autour des personnages principaux, d’autres personnages traversent ces pages d’un rythme soutenu, constamment relancé, aux allures d’une enquête policière qui semble intrinsèquement liée à la quête personnelle de chacun des personnages. L’histoire de tous se retrouve peu à peu liée à l’agression de la jeune Samantha.

A chaque page, au gré d’allers-retours incessants entre passé et présent, le lecteur découvre peu à peu ce qui unit ces personnages prenant place dans cette ambiance apocalyptique où les différents fragments de vie semblent converger et se percuter en direction d’une explosion finale, à l’image de la ville. NY en train de brûler est le symbole de cette déperdition personnelle et commune.

Il serait difficile de prêter un genre précis à ce roman et même difficile de parler de roman (dans le sens classique du terme mais plus à la lumière des expérimentations contemporaines qui ont fait du roman le lieu privilégié des expérimentations et des mélanges). « City on fire » mêle le roman historique, noir, contemplatif,… Roman ? Peut-être devrait-on parler d’un dossier de fragments rassemblés à l’attention du lecteur qui est le seul finalement à avoir toutes les pièces en main pour être à même de mener l’enquête : que s’est-il passé ? Pourquoi Samantha a-t-elle été retrouvé dans Central Park blessée par balle le soir du nouvel an ? Quel rôle a joué chacun de ces personnages dans ce crescendo de crise qui ne semble plus avoir de fin possible : toujours plus de gravité, toujours plus de destruction, plus de déperdition.

Ce roman supra-moderne d’Hallberg part dans tous les sens et c’est jouissif : des explosions de vérités à chaque coin de page, des fragments d’indices disséminés çà et là (sous forme d’extraits de journaux intimes, de récits qui ne semblent pas avoir de rapport direct et finissent par prendre sens, de notes, de photos, etc. en forme d’intermédiaires), qui sont autant de pièces à rassembler pour reconstituer progressivement le puzzle qui unit ces personnages.

C’est aussi le NY des années 70, celui qu’on connaît moins peut-être, celui qui a déconstruit la ville avant qu’elle ne prenne le visage qu’elle a aujourd’hui, celui de la culture punk et de la destruction.