Préhistoire de l’écrivain

L’écrivain a fait suite au fantôme, c’est-à-dire à l’ombre qui me précédait, aux prémices d’un personnage que j’ai créé avant de pouvoir devenir lui, et que je ne suis sans doute pas encore tout à fait. Je suis encore dans l’entre-deux : je ne suis plus le fantôme (cet être en latence, voyeur et immatériel) et pas encore l’écrivain pleinement assumé. Je crois que cela va prendre encore du temps et beaucoup d’énergie, que cela ne se fera pas tout seul avec l’âge et la sagesse.

C’est tout le problème de la personne qui écrit : l’écriture n’est pas innée. C’est un personnage que j’ai créé de diverses pièces (de fragments), c’est le premier personnage que j’ai créé et dont je ne connais pas encore tous les aspects ; je ne les connaîtrais peut-être jamais. Comme dit Liscano : le personnage-écrivain est la plus grande création d’un écrivain. Afin de pouvoir créer, l’individu a du se libérer de ce qu’il a été (pour moi le fantôme) et devenir écriture, c’est-à-dire une personne à la fois hors et dans la vie, et de plus en plus finalement en dehors. L’individu demeure dans nos relations sociales, dans notre contact avec le monde, mais la personnalité principale est devenue l’écrivain.

« J’ai le sentiment d’avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n’y a rien. Si j’enlève la lointaine impression d’avoir voulu être écrivain dès l’âge de douze ans, si j’enlève les lectures pour le devenir, si j’enlève les heures passées à écrire et à  réfléchir sur le fait d’écrire, si j’enlève ce que j’ai écrit, il ne reste rien de moi. Mais cela même qui me fait sentir le vide et la futilité de ma vie se transforme en preuve irréfutable. Si j’enlève tout ce qui a à voir avec l’acte d’écrire et l’écrit, je n’existe pas. Cela veut donc dire que je suis écrivain. C’est une démonstration par l’absurde. C’est une démonstration qui ne démontre rien, qui me laisse là où j’ai commencé, avec les mêmes questions : pourquoi, dans quel but ? »

Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre. Paris: 10/18, cop. 2011, p. 35

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La voie de l’invisible

C’est étrange. Il y a quelques années encore, même peut-être un an, je parvenais à parler de mon écriture à n’importe qui. Avec les amis nous nous lancions dans des grandes discussions sur l’écriture, je parlais de ce que j’étais en train d’écrire, de certaines scènes de mon roman. Désormais, la voix se bloque. Je ne sais plus comment exprimer avec des mots ce qui s’est passé lors de mon dernier face à face avec l’écriture. J’ai l’impression que vient un moment où l’écriture n’est plus partageable. Y’aurait-il une limite au partage ?

Cela me frustre. Je cherche l’attention de mon entourage alors même que je ne parviens pas à leur exprimer ce qui est essentiel. J’en reste à des constats : le roman avance bien, déjà plus de deux pages, je devrais avoir fini le premier jet avant la fin de l’année, des choses comme ça. Mais plus de détails, plus de précisions. Et l’ami demeure dans l’attente un moment avant que la discussion ne dérive vers autre chose.

Le silence. J’ai toujours craint le silence. Mais je dois bien admettre que, de plus en plus, j’y trouve aussi une certaine forme de repos et d’attirance.

C’est que je visualise un énorme potentiel à travers tous ces projets d’écriture qui ne font encore que se mettre en place. J’entraperçois par exemple que Echoes va être un roman d’une force exceptionnelle. Pas parce que c’est moi qui l’écris (je n’en suis plus là, à cet orgueil de croire que j’y suis vraiment pour quelque chose) mais parce qu’il a une force qui m’oblige moi-même à le poursuivre, une force vitale, tranquille et capable de s’étendre dans la durée.

C’est peut-être cela finalement : après avoir cru quelques temps que je pouvais avoir un poids dans l’édifice, je constate de plus en plus combien l’édifice se construit de toute façon, avec ou sans mon aide. Je constate que mon travail pour placer l’œuvre au centre de l’artisanat pour lequel j’ai tant transpiré, j’ai tant donné, a abouti à mon annihilation. C’est peut-être de ça que parle aussi Liscano, ce constat qu’il fait lui-même de sa propre invisibilité. On est écrivain mais finalement on est rien : c’est le livre qui compte, c’est lui qui sera au centre des attentions et qui demeurera.

« Je. Qui ça ? » écrit Beckett dans L’Innommable. Je. Qui ça ? Puisque écrire c’est faire l’expérience d’une impossible coïncidence avec soi. Puisque écrire c’est éprouver que cette parole qui émerge et que j’écris est à la fois la mienne et pas la mienne, qu’elle ne se laisse pas aisément identifier bien qu’elle en dise plus long sur moi, sans doute, que je ne le voudrais. Parce que, voilà, je suis sûre de mon âme (hélas), de mon métier, je me reconnais à peu près dans les sentiments et les convictions que j’exprime dans la vie courante, mais lorsque j’écris, une part de moi ne se laisse pas cerner, je suis prise de doute. Je. Qui ça? Et ce doute contamine en même temps ma vision tout entière du monde (ce doute dans lequel se glisse, par bonheur, la fiction) (Salvayre, Lydie. « Pour un engagement voluptueux » in Assises du roman, P. 40-41).

L’innommable, c’est peut-être moi en définitif, celui qu’on ne nomme pas, le travail en sous-main qui a contribué mais qu’il n’est plus utile de citer.

Peut-être le temps du fanfaronnage et de la mise en avant est-il révolu. « Tu parles, tu parles », semble me dire mon écrivain, « en attendant, c’est moi qui trime, un jour tu te tairas ».

Mais je sais que ce n’est pas seulement ça. A un moment j’ai commencé à construire un personnage, celui qui écrit. Peu à peu ce personnage s’est emparé de tout et a écrasé l’autre. Il l’a tellement écrasé qu’à présent l’autre n’a plus de place. Tout ce qu’il peut faire, dire, ne pas faire et ne pas dire aura à voir avec le personnage, et non avec l’autre, celui qui est écrasé, en silence […]. (Liscano, Carlos. L’Ecrivain et l’autre. P. 35-36).

C’est encore une histoire de renoncement. Je crois avoir tout récemment accepté que je ne sois, de toutes les manières que je puisse tenter pour contrer cette vérité et à la fois l’incrémenter, rien d’autre que de l’écriture. J’admets désormais face aux autres, non sans une certaine forme de rébellion même devant leur incompréhension, que je ne suis plus rien sans écriture, que je suis écriture et qu’ils ne cherchent pas à me trouver un autre état, une autre façon d’être au monde.

Pourquoi cette forme de rébellion d’ailleurs ? Pourquoi avoir besoin d’affirmer cela aux autres ce qui est devenu si évident pour moi ? Peut-être parce que je suis allé trop loin sur ma voie pour eux, que nos chemins sont devenus nécessairement parallèles à partir d’aujourd’hui, depuis que j’ai renoncé à être autre chose, depuis que je ne me débats plus avec mon écrivain, qu’il m’a entièrement consommé, mais que les autres cherchent encore à communiquer avec quelqu’un qui n’existe plus.

Il y a aussi que j’entrevois avec de plus en plus d’acuité visuelle tout l’édifice qui se construit lentement. Il y a eu un premier roman, puis un autre, encore un autre en route et un autre en train de germer, il y a tous ces fragments sur l’écriture, ce travail quotidien. Et je suis encore la seule à pouvoir le deviner, à voir que chacun de mes projets est une pierre de plus à l’édifice mais que seul peut-être dix pour cents de l’édifice est à ce jour abouti. Il est difficile (je n’ose dire impossible, je me laisse l’espoir du possible) d’exprimer aux autres toute la portée possible, je suis la seule à pouvoir anticiper, à avoir suffisamment de clés en main, des clés fantomatiques, fantasmées, immatérielles ; je ne peux pour le moment presque rien leur offrir de palpable.

Je pense aussi à cet ami écrivain qui m’a répondu il y a quelques jours à mon email pour reprendre contact avec lui, prendre des nouvelles de lui et de son travail. Je pense à ce qu’il m’a répondu et qui m’a, je crois, en fait bouleversée. Sa réponse dans une forme de résignation : le recueillement, l’isolement, le face à face avec son écriture dans la solitude. Il m’avouait délibérément laisser le silence s’installer autour de lui. Il me souhaitait bonne route. Une forme d’adieu peut-être, pas parce qu’il ne désire plus d’échange avec moi, mais parce qu’il ne désire tout simplement plus d’échange avec quiconque, comme s’il avait définitivement abdiqué et laissé la voix l’englober tout entier. Je ne crois pas en être là mais j’entraperçois déjà ces signes moi-même, une forme de dévotion totale peut-être. Et, chose étrange, je n’ai même pas peur de disparaître.

Autrefois, je me souviens que cette idée était ce que je craignais le plus, que je me répétais la phrase de The Hours : « J’ai peur qu’elle puisse tout à coup disparaître ». A-t-on vraiment peur de cela finalement ? Ou alors, une fois arrivé tout au bord de la disparition, peut-être devient-elle évidente, voir même séduisante. Pour le moment, cela m’effraie encore un peu, d’où sans doute mes élans de rébellion, peut-être pour ne pas abdiqué encore, faire durer.

Lecture: Une parfaite journée parfaite – Martin Page

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Du réveil jusqu’au lendemain matin, le personnage d’Une parfaite journée parfaite tente de se suicider. De toutes les manières possibles et imaginables, réalistes et absurdes. Il les fantasme plutôt. Car tout à coup, le suicide a lieu là devant ses yeux au sein d’une normalité apathique.

Malgré le sujet, ce livre ne frôle jamais l’apitoiement ou le négativisme. Bien au contraire, c’est avec un humour fin, noir et décalé, et qui se joue de l’absurde (décalages de tons, incongruité, …) qu’est abordée la journée parfaite du personnage.

Et à travers cette journée, c’est une enfilade de vérités vraies tout au long du livre, de ces phrases si bien trouvées qu’on est obligés de demeurer quelques secondes (au moins) là, à contempler la phrase qui passe dans notre esprit, comme « Pour être heureux, je crois qu’il suffirait que je me balade nu sous une douche portative. Il n’y a pas que chez soi que l’on a besoin de se relaxer, de se débarrasser des puces de stress. Je rêve d’un chouette monde idéal avec des douches partout, dans les salles de classe, le métro, les supermarchés et dans la rue à côté des cabines téléphoniques. » (p. 14) ; avouez qu’on ne peut pas rester de marbre face à ça, on ne peut retenir au moins un rictus et aussi un petit rire étouffé.

Sauf que dans ce court roman (111 pages), ça ne s’arrête jamais. Le rythme est dynamique, condensé, juste et enivrant. On le lit facilement en quelques heures, en une après-midi parfaite de lecture parfaite.

Dans sa postface, Page prévient tout de suite : il ne cherchait aucunement à faire une critique sociale de son contemporain. On peut y voir ce qu’on veut, c’est sûr, mais personnellement je me suis surtout dit que ce livre est un bel hommage à la vie justement.

Le personnage a beau être suicidaire, neurasthénique, vidé et désespéré, la vie toujours révèle sa force tranquille : il va falloir plus que ça pour m’user, mon joli, alors qu’est-ce que tu attends, plutôt que de lutter, pour en profiter ?

Et tiens, une dernière pour la route, parce que j’adore celle-là et qu’elle parle de musique!

« Les ouvrages les plus solides sur Terre, nous assure-t-on, sont les pyramides d’Egypte, rien n’a dépassé leur forme millénaire. Mais ces gigantesques pierres sont constituées de multitudes de grains, et entre ces grains, il n’y a que de l’air. Prenons maintenant le cas de la musique. Une musique est constituée de notes, et entre ces notes, il y a du silence. Comme l’air entre les grains de pierre, ce silence ne peut pas être deviné, il est invisible à nos oreilles, mais ce silence est le ciment des notes, il est leur liaison. Et si l’air peut disparaître, bouger, le silence, lui, est inaltérable. On peut démolir une pyramide ; on ne peut ébrécher la musique. Ce qui fait de la musique la seule architecture qui peut se mesurer à l’infini. » (Paris : Points, DL 2010, cop. 2002, p. 54-55).

Lecture: Mes clandestines – Sylvie Gracia

Mes-clandestines

J’ai lu ce livre en ebook en me disant dès les premières lignes qu’il est appréciable de le lire sous cette forme car je n’aurais pas à recopier à la main (à taper) les nombreux passages que je relève. Car, en effet, je relève beaucoup de passages, des sortes d’envolées lyriques comme dirait N. Voilà encore un autre livre écrit en fragments, une sorte de journal en fait mais écrit dans le but de rendre compte de cette idées des clandestines (c’est-à-dire de la trace des femmes croisées ou/et qui ont marquées une vie, des fantômes dans ce qui est peut-être mon sens préféré du terme); étant donner qu’il y a un travail d’écriture, on ne peut donc plus parler de journal.

C’est en tout cas une littérature de l’intime ici, au sens woolfien du terme, car l’auteur cherche à rendre compte de la façon dont certaines personnes et certains événements se sont gravés dans la psyché (gravés ne voulant pas dire figés). Au lieu de parler de l’auteur, je devrais parler du « je » du livre car je ne sais pas s’il s’agit de l’auteur lui-même et après tout je m’en fous. C’est la réflexion que je me suis faite tout à l’heure en marchant dans le couloir au travail : la littérature de l’intime peut paraître une littérature très personnelle, extrêmement subjective voir auto-centrée ; mais lorsqu’on comprend que ce qui est révélé de personnel a tellement peu d’importance face à ce qu’elle révèle d’existentiel et d’essentiel, bref d’universel, on comprend alors qu’il n’y a pas de littérature où l’auteur peut être plus invisible.

Car savoir si on entend parler l’auteur, s’il rapporte des éléments de sa propre vie, etc. a finalement peu de poids : ce qui se joue dans la littérature de l’intime se joue avant tout dans la pensée et l’esprit du lecteur, c’est cette façon dont il peu faire une expérience du monde, la ressentir et l’expérimenter lui-même, qui importe: l’auteur, le personnage, la technique narrative, tout cela s’efface au profit d’un fragment du monde tel qu’il peut être vécu ; et c’est ce qui fait aussi que la littérature est sans fin car ce « tel qu’il peut être vécu » peuvent se multiplier à l’infini. C’est toujours ce jeu du dehors au dedans puis du dedans au dehors qu’a tout de suite relevé B. dans ma propre écriture. Et la force de cette littérature est ahurissante, chaque fois surprenante, à sa manière et avec un matériau pourtant similaire : la fiction.

Pour revenir à Mes clandestines. Ce livre me transporte car il représente un de ces thèmes qui me sont chers : la trace de l’autre en soi, qu’elle soit bonne ou mauvaise (il n’y a même pas de jugement de valeurs à avoir), l’essentiel étant la trace, c’est-à-dire ce qu’il en résulte, demeure et se transforme en nous pour lui prêter une importance intime et augmenter encore le champs d’expansion de la personnalité.

Le rythme de Mes clandestines est au plus près de la pensée intime, du moins ce genre de pensée : la vitesse, les associations d’idées, les digressions et le retour inopiné sur une idée frôlée lors d’une phrase pensée quelques minutes ou quelques heures auparavant, ce genre de galop à toute vitesse dans le vaste champ des possibles de la libre-association et qu’on ne pourrait énoncé à voix haute, à l’attention de quelqu’un d’autre, avec une telle fluidité ; il faudrait s’expliquer, donner les connecteurs logiques qui, dans notre tête n’ont pas besoin d’être exposés, ils font partis intégrante de notre pensée, de son système personnel.

Et cette façon d’écrire l’intime impose aussi un rythme pour le lecteur. (ou peut-être n’est-ce que pour moi, cette impression que la pensée doit aller vite pour ralentir tout à coup face à l’objet d’une contemplation qui me prend par surprise : une phrase, une idée, le partage d’un sentiment ou d’une émotion qui se répercute directement dans mon ventre et m’en fait mesurer la puissance – et sans doute ne seront-ce pas les mêmes ou la même puissance (pour d’autres lecteurs).

Cette lecture m’a bouleverse comme je n’ai pas été bouleversée depuis longtemps par un livre, c’est-à-dire de cette manière-là (lorsque ce que je lit se répercute dans mon ventre – j’ai remarqué que c’est ma façon de ressentir les émotions : dans le ventre, tout en intériorité) ; quand d’autres livres me bouleversent d’autres manières : contemplative, ébahissement devant la technique, compilation de citations qui semblent ouvrir des faisceaux de compréhension existentielle.

Cette fois, c’est la façon dont Sylvie Gracia dresse le portrait de nos solitudes peuplées. Ce qu’elle appelle « clandestines » est dans mon jargon « fantômes », c’est-à-dire ces êtres qui passent, de façon plus ou moins fugace dans nos vies, et dont demeure la présence fantomatique et leurs échos : le fantôme étant peut-être la présence de la personne côtoyée, l’image d’elle qui en demeure, l’écho étant ce qu’elles ont répercuté en nous et qui a épousé nos propres formes (cela vient d’eux mais s’est aggloméré à notre propre forme et n’est donc plus, à proprement parlé, eux). De plus, je ne suis pas en accord avec une forme féminisée « clandestines » (ici, cela sert à l’argument de l’auteur : elle parle de la répercussion des formes entre elles), je préfère le neutre : fantôme, lexicalement n’est ni masculin ni féminin mais les deux ou aucun, puisque c’est un être immatériel et donc libéré de la forme d’un corps sexué.

En approchant de la fin de Mes clandestines, j’approchais alors à pas lents car j’aurais voulu ne pas quitter ce livre – mais ce qui fait la force des livres c’est aussi qu’ils sont contenus dans un tout global, figé ; on pourrait toujours poursuivre un livre, le réécrire, l’augmenter, mais je crois que c’est lorsqu’on en vient à accepter que cette expansion ne puisse avoir lieu que dans la tête d’un lecteur qu’on peut affirmer l’avoir fini (et uniquement dans cette mesure).

Lecture: Magnus – Sylvie Germain

Magnus Sylvie Germain

 

 

Résumé du livre

«D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire?»
Franz-Georg, le héros de Magnus, est né avant la guerre en Allemagne. De son enfance, «il ne lui reste aucun souvenir, sa mémoire est aussi vide qu’au jour de sa naissance». Il lui faut tout réapprendre, ou plutôt désapprendre ce passé qu’on lui a inventé et dont le seul témoin est un ours en peluche à l’oreille roussie : Magnus.
Dense, troublante, cette quête d’identité a la beauté du conte et porte le poids implacable de l’Histoire. Elle s’inscrit au cœur d’une œuvre impressionnante de force et de cohérence qui fait de Sylvie Germain un des écrivains majeurs de notre temps. (Quatrième de couverture)

Ma lecture

J’ai découvert Sylvie Germain à la lecture de son entretien dans la collection « Ecrire, écrire, pourquoi ? » (collection que j’ai dévorée en intégrale en deux semaines) qui m’a beaucoup interpellé notamment sur la question du fragment. Je me suis donc dirigée vers ce livre qu’elle disait justement ne pas avoir eu d’autres choix que de l’écrire en fragments, parce que le livre lui était venu ainsi: « Peut-être que le procédé en fragments correspondait tout particulièrement à ce livre racontant l’histoire de quelqu’un dont la petite enfance a été volée, a disparu, quelqu’un dont les souvenirs sont fracassés et en désordre, ce qui explique aussi que le « fragment 1 » ne prenne sa place que tardivement. C’est la preuve, en apparence biscornue, que tout se tient, quand on écrit un livre ! »

Le thème à vrai dire, même s’il a forcément su éveiller une certaine empathie (car personne ne peut, je crois, demeurer insensible face à une telle thématique), ce n’est pas lui qui m’a happé; je l’ai trouvé finalement assez peu original, peut-être parce que j’ai déjà souvent lu, vu écouté des mots à ce propos (forme d’implacabilité que connaît tout lecteur après des années de pratique de la lecture: on est surpris moins facilement).

Alors d’où vient cette attraction vers ce livre qui me l’a fait lire au galop? Je crois que la force du livre tient avant tout de cette forme du roman en fragments qui me happe non seulement personnellement (parce que c’est un motif qui m’importe beaucoup) mais aussi parce que l’effet fonctionne. Il nous est livré des fragments de la voix narrative interne du personnage, un personnage nécessairement fragmenté en lui-même puisqu’il est à la recherche de la constitution de sa psyché à travers des éléments épars qu’il peine à trouver et de sa mémoire (et, de plus, une mémoire n’est-elle pas foncièrement fragmentaire?!) dont des pans entiers manquent. Et c’est à nous, lecteurs, de comprendre, d’anticiper, ou d’imaginer les chaînons manquants.

Les séquences lyriques qui viennent rythmer le roman entre chaque fragment semblent livrer des pistes de compréhension sans que la clarté ne se fasse pour autant – tout comme dans celle du personnage. Cette technique permet de mettre le lecteur dans la posture même du personnage qui est en quête de soi à travers les débris épars et flous du passé ; et rien ne permet au lecteur de pouvoir affirmer à aucun moment en savoir plus que le personnage. Ils sont alors dans la même peau : ils émettent des hypothèses, font volte-face puis reviennent sur une potentielle reconstitution du passé et de l’identité de Magnus ; bref, le lecteur met les mains dans le cambouis avec le personnage et ne peut que supputer.

C’est à la fois une posture inconfortable – parce qu’il n’a pas le choix que de s’immerger dans cette quête ou de refermer le livre et passer à autre chose – et euphorisante – car on est actif, dans l’action avec le personnage et non à l’extérieur, spectateur. Voilà un roman où le romancier lui-même semble être absent du jeu qui se noue : il a livré le texte tel que celui-ci lui est apparu – fragmentaire et peut-être à jamais incompréhensible pour lui – au lecteur qui, pour accéder à ce qui se déroule n’a d’autre possibilité que de pénétrer cette psyché déconstruite, en quête d’une totalité que seul le lecteur peut-être pourra émettre mais jamais affirmer.

Ce roman est donc un exemple riche et humble d’une contribution à toute une littérature de l’intériorité, depuis Proust, Virginia Woolf et James Joyce, bien sûr, mais d’un écart aussi : à la fluidité et la continuité du flux de conscience des années 20, vient s’ajouter la technique du fragment, semblant révéler que l’intériorité de l’ « âme humaine » (comme l’appelait Virginia) est tout à la fois un flux continu de pensées mais se heurtant sans cesse avec la brisure de la personnalité, tel une tête de Janus non plus duelle mais multiple à l’intérieur de laquelle s’harmonise pourtant l’ensemble des fragments par une combinaison qui lui est propre. C’est d’ailleurs la théorie largement exposée déjà par Woolf et à laquelle personne d’autre ne pourra rendre un aussi bel hommage, mais Sylvie Germain livre ici un autre rendu possible de cette théorie de l’intime, et peut-être également plus en rapport avec le monde actuel: car, après tout, au quotidien désormais, nous sommes assaillis de bouts de textes épars, qui nous sautent même parfois littéralement dessus, il faut faire court, rapide, rythmé. La littérature est peut-être encore une fois le lieu qui permette de donner une toute autre temporalité, aller à contre-temps mais à la fois avec son temps, mimétisme de la réalité tout autant que écart (grâce à cette équidistance universalisante que seule permet la littérature).

 

Citation

Tant pis pour le désordre, la chronologie d’une vie humaine n’est jamais aussi linéaire qu’on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d’un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d’une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n’est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

En chacun la voix d’un souffleur murmure en sourdine, incognito – voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu’on tende l’oreille.

Ecrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots. (p. 12)


Références : Germain, Sylvie. Magnus. Paris : Albin Michel, DL 2005, cop. 2005. 274 p.


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