#En écho 3

Chambre-fenêtre

Je pense à cette phrase écrite par Michel Diaz : Il est tard dans la nuit quand j’écris ces mots (1) (je me souviens aussi de la dédicace qu’il m’a écrit dans mon exemplaire d’un autre de ses livres : A Justine, ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la littérature, pas plus qu’avec les mauvais, mais avec les vrais et les violents. Je te sais de ce côté-là). Il n’est pas si tard que cela (à peine minuit) mais il est assez rare que je sois ainsi éveillée seule (B. qui est d’habitude l’oiseau de nuit de la maison est couché, un peu malade) et en train d’écrire, avec encore suffisamment de force pour écrire (je ne serais jamais un Kafka à écrire presque toute la nuit puis l’autre travail dans la journée), que j’ai l’impression d’être plongée au cœur de la nuit dans une profonde solitude scripturale (seuls quelques bruits sourds d’une soirée chez des voisins) et comme cela est difficile à appréhender !

Comme je me souviens qu’adolescente, je connaissais de nombreuses insomnies scripturales ! Désormais, je suis peut-être un peu ramollie (ou j’ai tout simplement trouvé mon rythme) et il est très rare que je sois encore éveillée pour avoir l’esprit suffisamment alerte pour l’écriture à cette heure-ci.

Il est tard dans la nuit quand j’écris ces mots (1), cela me rappelle cette autre phrase d’un autre écrivain Longtemps, je me suis couché de bonne heure (2). C’est devenu de plus en plus rare ces formes d’insomnies joyeuses qui me laisse éveillée au milieu de la nuit, enrobée de silence et d’une solitude difficile à appréhender. Je repense aussi à ce film (3) avec Audrey Hepburn, un huis-clos, ce personnage aveugle et cette menace qui pèse autour d’elle, dans la nuit qu’elle ne voit pas. Comme je me souviens que, adolescente, et surtout l’année de mes quinze-seize ans, il était fréquent que je m’endorme épuisée d’avoir longtemps lu au lit, pour me réveiller à peine une heure plus tard peut-être, en nage, le cœur battant : comme je sais que quand j’écrivais […], j’avais toute la langue dans l’oreille (1). Je m’éveillais en sursaut, tournant et retournant dans mon lit trempé, tout sens sachant bien qu’il serait impossible de me rendormir, que si j’avais été éveillée de façon si soudaine, c’était parce qu’il me fallait écrire.

A cette époque, il ne s’agissait encore que d’un journal, mais pas un journal dans lequel je racontais véritablement mes jours mais où je rapportais plutôt des pensées ou des scènes que j’avais pu observer dans la journée (comme ce sac plastique qui dansait parmi les feuilles d’automne dans la cour intérieure et que j’avais observé pendant près d’une demi-heure depuis la fenêtre du couloir de l’immeuble, ce genre de scènes-là). A vrai dire, je les écris moins pour les mots dont je trace les lettres l’une après l’autre – mots dont je sais si peu encore ce qu’ils seront sous ma main, que pour les blancs qui va les séparer, lignes et signes, y dessinant entre eux des interstices, comme autant de fissures tramées dans un bloc de silence (1)

La maison était en effet silencieuse lorsque je me réveillais. J’avais, il y a quelques heures déjà, entendu le générique du film dans le salon, mes parents éteindre la télé (quoique, à cette époque déjà, je crois qu’il s’agissait souvent de mes père seul (il existe toujours de ces présages annonciateurs dont on ne découvre la signification que bien trop tard, comme j’en ai moi-même connus), ma mère étant déjà couchée depuis une heure et endormie après avoir lu – j’avais vu la lumière s’éteindre sous le jour de ma porte. Je me souviens aussi de la joie et de la fierté que je ressentais lorsque ma mère venait dans ma chambre pour m’emprunter un livre ou me demander des conseils de lecture – j’avais déjà une bibliothèque très fournie et ces mêmes livres aujourd’hui, accompagnés de nouveau, sont la part la plus importante peut-être de ma collection (ce sont eux qui m’ont formés ) et comme j’étais heureuse de partager mes découvertes avec elle, même si, bien souvent, nous n’avions pas les mêmes goûts et qu’elle me rendait le livre à moitié lu puis abandonné). Je me souviens aussi de ces soirées lecture annoncées par ma mère : elle, mon frère et moi, chacun dans nos chambres, en train de lire nos livres très différents, et nous lançant des remarques parfois à travers les couloirs de l’appartement depuis nos lits. J’entendais donc la télé de mon père s’éteindre, puis le silence tout à coup (assez morbide finalement) dans tout l’appartement (mon frère avait été le premier à s’endormir parce qu’à son âge il fallait se coucher tôt), le bruit du cendrier en pierre qu’il posait sur la table en verre, l’interrupteur de la lumière du salon, les pas vers la cuisine pour déposer le verre dans l’évier (j’imaginais mon père scrutant quelques secondes par la fenêtre de la cuisine, la cour intérieure donnant sur le parking d’un supermarché, fuyant sa bouffée de solitude soudaine, oppressé par le silence, réalisant tout à coup qu’il était le seul encore éveillé dans la maison, conscience que le bruit de la télé lui avait caché), puis les pas vers la salle de bain accolée à ma chambre, le brossage des dents, la porte de leur chambre, le craquement du lit, puis, rapidement, le souffle régulier du sommeil.

Pourquoi ai-je commencé à parler de cela déjà ?! Ah oui… dans un bloc de silence, entre lesquelles il faudrait que je laisse s’insinuer quelque chose dont je n’ai retenu que le vague frémissement. Comme une musique (1)… Avant de m’endormir, souvent, dans mon lit, j’écoutais quelques chansons sur mon discman (le plus souvent : Placebo, Saez, Blur, selon les humeurs et le seuil de tristesse ressenti – Saez étant au plus haut -, adolescente passablement neurasthénique et renfermée) en scrutant le reflet des phares des voitures passant dans l’avenue sur la blancheur du plafond, ces reflets lumineux – des ombres de lumières – qui accrochaient certaines imperfections du plafond ou le lustre quelques secondes, puis s’éloignaient et d’autres venaient. Lorsque la chanson faisait écho en moi à des maux que je croyais insurmontables (fatalisme de l’adolescence – et puis il y avait aussi ce garçon, un jeu du chat et de la souris de près de deux ans avant de (re)rencontrer B., notre histoire faite de tant de (re)rencontres qui en fait la complexité et de perpétuelles surprises – tous autant que nous sommes : des êtres tiroirs, toujours plus à découvrir – et de futures (re)rencontres, découvertes de nouveaux fragments), je laissais les larmes rouler toutes droites au coin des yeux et mouiller mon oreille (ne pas pleurer devant les autres, attendre le soir, le silence de la chambre, jamais pleurer devant les autres sauf dans les bras de L., mon amie, et devant A., mon frère dont les yeux me scrutaient, parce qu’il ressentais ma peine et ne comprenais pas, jusqu’à ce que je craque). Dans ces cas-là, je m’endormais souvent exténuée, vidée (je passe les détails spasmophiliques et d’autodestruction corporelle frivoles) pour me réveiller à peine une heure plus tard. L’album était fini, les écouteurs s’étaient emmêlés dans mes cheveux durcis par le sel des larmes. Le cd tournait encore dans un léger crissement, tentait de se relancer puis s’arrêtait et recommençait son frottement métallique : il faut dire que cet engin a bien vécu. (Ça me rappelle aussi ces autres nuits, sensiblement à la même époque mais à des kilomètres de là, après une nuit arrosée dans le quartier Saint-Leu, la tournée des bars avec les « quatre sœurs », mes amies, et le reste de la nuit chez l’une d’elle, l’endormissement au petit matin, avec en fond répétitif, trois albums de Placebo qui tournaient en boucle ; et puis ces autres chansons (Saez cette fois) chantées à tue-tête en descendant dans le quartier Saint-Leu.)

Oh, comme je me souviens de ces nombreuses nuits d’insomnies, et, étrangement, avec une certaine forme de nostalgie. Car je me réveillais en sueur, le cœur haletant avec dans les oreilles comme une musique inaudible d’abord, mais qui ne devait prendre voix et résonance que quand ces pages me signifieront qu’elles sont achevées (1)… Je rallumais la lumière. Les soirs de pleine lune (je ne voulais jamais fermer les volets), j’écrivais dans cette semi-pénombre : le lendemain, je retrouvais dans mon carnet des lignes de texte sinusoïdales, les mots emmêlés, des phrases ectopiques griffonnées en noir sur le blanc (toujours du noir sur le blanc, toujours un stylo noir sur le papier blanc, toute autre couleur sur du papier blanc m’insupporte), je tournais autour des idées, des phrases, tâtonnais (lorsque je relisais quelques jours plus tard, je me trouvais futile, naïve, immature, sans aucun talent, et de toute façon, après Virginia Woolf (je venais de la découvrir), plus personne n’aurait dû avoir le droit d’écrire, d’oser même y penser) ; mais la nuit, au cours de ces insomnies, je n’avais pas le choix : il fallait que des mots – quels qu’ils soient – se forment sur le papier.

Jusqu’à cette nuit d’insomnie (une de mes plus belles nuits) après m’être endormie en écoutant Peeping Tom (I’m careful not to fall, have to climb your wall… I’m weightless…I’m bare, I’m faithless…I’m scared (4)), je m’éveillais au cœur de la nuit et scrutais la fenêtre éclairée de l’immeuble d’en face. M’assurant que tout le monde dormait dans la maison, je calfeutrais le jour de la porte (pour empêcher l’odeur) et montais sur la corniche de la fenêtre de ma chambre (quatre hauts étages de contre-plongée sous mes pieds – ce devait être une nuit de printemps) en refermant le mieux possible la fenêtre derrière moi pour fumer et observer cette fenêtre allumée. J’avais l’impression de voir passer des ombres à l’intérieur. Je retins un hoquet de surprise et d’effroi lorsque l’une d’elle se planta devant la fenêtre, il ne faisait aucun doute qu’elle m’avait vu, qu’elle me regardait. Je revins rapidement dans ma chambre, me remis au lit, replaçais les écouteurs sur mes oreilles pour écouter à nouveau Peeping Tom et pris mon journal pour raconter ce que je croyais avoir vu (aujourd’hui, je ne sais toujours pas si cela a bien été réel). Mais ce qui vint cette nuit-là, peut-être vers les trois heures du matin, après des dizaines d’écoute de la même chanson en boucle, ce fût mon tout premier personnage dont j’imaginais l’histoire (le passé et le présent) au fur et à mesure que les mots se formaient sur le papier de mon carnet ; mon premier personnage : le voyeur.

Comme une musique inaudible d’abord, mais qui ne devait prendre voix et résonance que quand […] ces pages ne seront plus qu’un entrelacs de blancs d’où montera jusqu’à mes yeux une inconsolable clarté (1).


 

(1) Diaz, Michel. Le Gardien du silence. Coaraze : L’Amourier, coll. « Fonds prose : nouvelles »,  impr. 2014, 165 p. Nouvelles « L’invitation » (ici, p. 123) et « Portrait de l’auteur en jeune homme sur une table d’autopsie » (ici, p. 148).

(2) Proust, Marcel. A la recherche du temps perdu.

(3) Young, Terence. Seule dans la nuit. Avec Audrey Hepburn, Alan Arkin,. 1967

(4) http://www.youtube.com/watch?v=1C7tdmrqLaY

Chambre-Trainspotting

Chambre-Saez

Chambre-Femme arbre

Chambre-Bibliothèque

Publicités

#En écho 2

Et si je mélangeais le produit bleu, le produit rouge et le jaune, ça ferait quoi ? Une nuance de mauve semble indiqué le cercle chromatique accroché au mur de la salle de travail – se dit Hector, juché sur sa chaise en osier brinquebalante, au-dessus de la « table d’expérience » : une paillasse blanche sur laquelle sont soigneusement posés les ustensiles de chimie. « Le pudding à l’arsenic nous permet ce pronostic : demain, sur le bord du Nil, que mangeront les crocodiles » ; Hector fredonne la chanson du dessin-animé en se sentant l’âme machiavélique d’un Amonbofis en herbe devant la « table de savant-fou » ou quelque Cortex accompagné de son préparateur Minus pour tenter de conquérir le monde.

Oui, mais cela fonctionne avec les peintures acryliques, ce genre de mélange des couleurs, une substance plus compacte et dense, des pigments qui se mélangent. Hector sait, pour l’avoir déjà observer à de nombreuses reprises, que les produits sont stables en eux-mêmes mais que, mélangés à d’autres, c’est comme s’ils perdaient leurs caractéristiques pour fusionner à celle des autres qui perdent eux aussi leurs caractéristiques propres et ne sont plus eux mais bien une tierce substance annihilant ce qu’ils ont pu être indépendamment.

Est-ce que ça marche aussi comme ça pour les humains ?, se demande Hector. Est-ce que les parents sont deux êtres à part entière qui fusionnent pour créer une tierce substance qui annihile ce qu’ils ont été avant d’avoir un enfant ? Hector a beau être petit – c’est du moins ce que sa mère cherche toujours à lui faire croire en l’appelant « le petit » à tout bout de champ -, il comprend bien ce qui se dit dans les discussions d’adultes.

Un soir, sa mère s’est disputé avec sa meilleure amie parce qu’elle a dit : « Tu as changé depuis qu’Hector est arrivé. Tu n’as plus de substance propre. Tu t’es oubliée dans une formule instable vouée à l’explosion ». Sa mère s’était mise à pleurer : « Pourquoi me dis-tu ça maintenant ? » – « Parce que je suis ton amie et que je suis triste de te voir gâché tes talents pour ça… ». Qu’est ce ça ? Voulait-elle parler d’Hector ou était-ce autre chose dont elle avait même peur de prononcer le nom… ?

Hector n’est pas sensé avoir entendu cette discussion mais les murs de sa chambre sont en carton pâte et il passe de nombreuses heures, l’oreille collée au mur, à écouter ce qui se dit dans la pièce d’à côté : les disputes parentales de plus en plus rapprochées, les pleurs de sa mère lorsqu’elle murmure entre deux sanglots : « Je n’en peux plus, je n’en peux plus » et son père qui répond : « Arrêtes ton cirque, t’es pas une femme battue non plus ! ».

Est-il possible de perdre sa substance ? Cette pensée inquiète Hector ; il en fait des cauchemars chaque nuit en imaginant une machine immense dans laquelle on mettrait les gens pour qu’ils ressortent sous forme de gouttes dans des tubes à essai multicolores et qui, mélangés à d’autres, ne retrouveraient jamais leur couleur originelle.

A l’école, il a même repoussé son amoureuse en lui disant : « Vas-t’en, je veux pas que tu me prennes ma substance ». La petite, interloquée et surprise, était partie en pleurant, en criant qu’il était complètement toqué.

Ainsi, Hector veut en avoir le cœur net. Il a subrepticement volé la clé du laboratoire de papa au sous-sol, dans la poche de sa veste sur le porte-manteau noir de l’entrée. Il a attendu que ses parents viennent le border et d’entendre ronfler son père pour sortir de sa chambre sur la pointe des pieds et pénétrer dans l’antre de son père où il n’a jamais eu droit d’aller parce que « c’est un laboratoire de chimie, Hector, il y a des produits très dangereux, tu n’as pas le droit d’y aller. C’est pour mes recherches, tu comprends ? ».

La porte s’ouvre sur l’interdit. Hector descend les quelques marches en bois qui grincent sous son faible poids pour découvrir une immense paillasse blanche immaculée, des becs benzène, des tubes, des dizaines et des dizaines de bidons avec des étiquettes oranges où sont dessinées des têtes de mort effrayantes, des plaques chauffantes, et même une grande cuve sous pression – c’est marqué dessus – dans laquelle Hector perçoit un claquement continu, presque inaudible.

Hector commence donc, juché sur sa chaise, à installer devant lui les instruments dont il aura peut-être besoin. Il n’a jamais fait ça auparavant, il ne sait pas trop comment s’y prendre, alors il laisse parler son intuition – et les séries animées qui passent le mercredi matin sur la 6 – et prépare sur la table différents tubes à essai, des récipients et trois bidons de produits différents : bleu, rouge et jaune. « Je suis mon petit laboratoire, mon sujet d’expérience, je me parsème de tubes à essai et d’éprouvettes. Il faut trouver la formule de celui que l’on est, une formule stable qui ne menace pas d’exploser à tout instant ou de se dissoudre en fumée » (Agarmen, Pit. Genèse d’un roman, p. 14).

Hector lit cette inscription sur la plaque accrochée au mur en face de la paillasse à côté de l’illustration du cercle chromatique. Bon eh bien, allons-y, se dit-il, en posant un grand récipient devant lui et en mélangeant d’un seul geste les trois produits qui se confondent alors dans le cul du verre.

Une lourde fumée commence à se former à la surface du mélange qui n’est d’ailleurs pas du tout mauve mais plutôt vert caca et devient de plus en plus noir. La lourde fumée s’épaissit, devient de plus en plus solide et commence à déborder du récipient, se répand sur la paillasse, coule au sol pour s’y solidifier tout à fait et former des cristaux transparents.

Hector saute de sa chaise pour ne pas être touché par cette substance étrange qui n’a plus rien des caractéristiques propres qui constituaient chacun des composants. Mais tout à coup, le mélange répandu au sol commence à faire des étincelles, Hector en reçoit une : courts-circuits dans son corps. Les étincelles sortent maintenant de ses doigts, c’est tout son corps qui devient translucide. La fumée du récipient se met en mouvement et forme un visage horrifique, comme le méchant Grinch du film qu’il regarde tous les ans à noël avec sa mère : tout frippé, tout verdâtre, méchant et sale…

  • Hector, Hector mon chéri, chut ça va, ça va, ce n’était qu’un mauvais rêve, lui dit sa mère assise sur le bord du lit et qui lui caresse la tête.

  • Oh maman ! J’ai eu peur, j’ai eu si peur ! J’avais perdu ma substance !

  • Qu’est-ce qui lui arrive ?, demande son père, bougeon, en passant la tête par l’entrebâillement de la porte.

  • Il a fait un cauch…

  • Je suis entré dans ton laboratoire papa !

  • Un laboratoire ? Quel laboratoire ?

  • Mais… Mais…

  • Oh je vois !, s’exclame son père. Je crois que c’est à cause de la série policière que nous avons regardé hier : y’avait un chimiste…

  • Combien de fois je t’ai dis de ne pas montrer ça au petit ! Bravo ! Voilà le résultat !

  • Mais alors, tu fais pas de métamphétamines dans le sous-sol, papa ? Parce que j’ai entendu un monsieur qui a sonné ce matin et qui te demandait si tu avais pas des cristaux à lui vendre… J’entends tout à travers le mur de ma chambre…


Le livre de Pit Agarmen est gratuitement téléchargeable. Et c’est une vraie pépite!


La série #En écho sur l’Echo scriptural, qu’est-ce que c’est?

#En écho 1

Vivant. Je suis bel et bien vivant. Pourquoi, par quel mystérieux tour de magie, ressentais-je cela en cet instant précis ? Il ne s’était rien passé d’exceptionnel. J’étais simplement là, au milieu d’une soirée dans laquelle je m’étais retrouvé par je ne sais quel enchevêtrement des circonstances, avec cette impression quotidienne d’être posé là, en plein milieu d’une foule en mouvement alors que je reste paralysé, avec cette impression tellement quotidienne qu’elle finissait par prendre les contours de ma personnalité, qu’elle finissait par être ma personnalité : cette imperméabilité, cette potentialité d’existence latente qui ne se révélerait jamais. Une ombre.

Je regardais les groupes se former autour de conversations communes, un brouhaha de conversations lointaines, des sourires charmeurs, des verres multicolores à la main qu’on portent aux lèvres de temps à autre, le temps qu’un autre finisse de monopoliser la parole.

J’avais toujours remarqué ce processus : il y en a toujours un qui monopolise la parole plus que les autres, qui semble aimer s’entendre parler et il y en a toujours un, plus discret, profondément attentif, qui intervient parfois pour prêter une  nouvelle dynamique à la conversation qui s’épuise puis il se mure à nouveau dans le silence d’une écoute imprégnatrice.

Je n’entendais pas même le son de leurs voix : impression d’autisme dans ce flot de paroles constantes qui me noient à travers un flux continu dans lequel je n’ai aucune place à la parole, pas même pour intervenir de temps à autre et prêter moi aussi une nouvelle dynamique.

J’ai toujours eu ma propre dynamique : la paralysie, de l’autre côté de la vitre.

Et puis, j’ai perçu tout à coup quelques notes de guitare que je n’avais pas entendues depuis des années et qui me replongèrent dans ma chambre d’adolescent, assombrie de ses lourds rideaux bleu marine et recouverte de part et d’autre de pochette d’albums de rock progressif grâce auxquelles dans mon lit le soir je parcourais des paysages intérieurs et silencieux.

Une pochette jaune, un désert en fond, l’image d’un chameau parasitée, striée, une mélodie au synthétiseur qui se répète comme prise dans une spirale, et une guitare lourde, une main qui vient agresser toutes les cordes d’un seul geste, et des roulements de batterie en boucle, comme si c’était tout à coup ce mirage qui apparaissait devant les yeux, puis cette fracture du rythme alors tout à coup et une guitare plus mélodique, aérienne. Oh my lady fantasy.

Je me rapprochais alors de la source de cette musique – une chaîne-hifi posée sur une table haute – pour mieux entendre et me plaçais juste devant en observant le mouvement continu des bâtons bleus fluorescents bougeant au rythme de la musique. « Ça me rappelle des souvenirs cette chanson ».

Je croyais avoir parlé dans ma tête lorsque je sentis une main m’effleurer l’épaule : « Moi aussi ça me rappelle des souvenirs », murmuré par une voix cristalline et fluette. Je suis vivant, me dis-je alors. Je suis vivant parce qu’on m’entend, parce qu’on peut me toucher. « C’était comme si j’étais passé à travers une vitre pour rejoindre la fête, après être resté des années dans un cimetière à imaginer que j’étais vivant »[1].


 

[1] Cunningham, Michaël. La maison du bout du monde. Paris : Ed. 10/18, coll. « Domaine étranger », DL 2003, cop. 1999. 424 p. Traduit de l’américain A Home at the end of the world par Anne Damour (cop. 1990).


La série #En écho sur l’Echo scriptural, qu’est-ce que c’est?

#En écho

Dans cette nouvelle série, je me propose de partager avec vous un exercice d’écriture pour le fun: des très courtes nouvelles imaginées et construites à partir d’une chanson et d’une citation en miroir qui se font écho, résonnent alors entre elles à travers le texte qu’elles créent. Et si l’envie vous en dit, vous pouvez également me proposer une chanson et/ou une citation sur lesquelles je pourrais écrire une courte nouvelle, et vous faire ainsi participer à la création, confronter un peu nos résonances…

De nombreux livres se construisent autour d’une chanson ou d’un album et rares sont les auteurs qui ne se revendiquent pas de l’influence d’autres livres qui ont peuplé leur imaginaire et leur univers. L’écrivain ne naît pas du néant, il n’y a pas de génie absolu. C’est en rencontrant et en imprégnant personnellement des livres, des films, des chansons, des univers artistiques, qu’un jour j’ai eu envie d’apporter mes propres mots. L’art n’est pas un édifice que nous construisons seuls, chacun apporte sa contribution, aucune n’est à renier; il n’y a pas d’échelle de valeur sinon celle du travail et de l’artisanat. L’écrivain ne naît pas du néant, il est un agglomérat; il est ce personnage premier que l’écrivain crée à partir de rencontres qu’il a faites, et de ces échos qui se sont bousculés en lui pour créer un écrivain avec son univers propre, c’est-à-dire sa propre façon d’assembler les résonances entre elles. De cet écrivain naissent ensuite des livres ou des écrits (pour ne pas donner trop de poids au côté « totalité » de la chose)

Alors, en attendant vos propositions, retrouvez bientôt une nouvelle issue de cet exercice que j’appellerai ici « En écho » mettant donc en regard une chanson et une citation pour créer un texte bref, juste pour le plaisir de les faire se rencontrer le temps de quelques lignes…

A suivre…