Préface aux échos

En attendant de vous en dire plus un de ces jours à propos de mon troisième roman, Echoes, je vous partage ce qui sera la préface du livre. La dixième version totalement réécrite est en cours de tapuscraphie 😉


Photo by Dan Bøțan on Unsplash

C’est accompagnée d’un café et d’une cigarette que je commence à écrire ces mots, en cette fin d’après-midi au sortir du travail, ce temps de la journée si béni et trop court. Je devrais arrêter la cigarette et le café – et peut-être le travail aussi, celui qui ne concerne pas l’écriture et me vole des heures de concentration et d’énergie inestimables -, assainir un peu ce corps avant de porter un enfant, mais je n’ai jamais la volonté suffisante – pour la cigarette surtout – et je trouve que la vie aujourd’hui impose trop d’interdits pour oser s’appeler encore vie. J’y pense, je me dis que le lendemain, je tenterais de sauter la cigarette du matin qui enclenche toutes les autres et me retrouve pourtant le lendemain matin à rouler ma cigarette en reportant encore au lendemain – si seulement ce qui nous rendait faible ne nous tuait pas ! Tout comme je m’étais promis ce matin de marcher au lieu de prendre le bus pour rentrer à la maison après le travail et que je me retrouve pourtant à attendre le bus et à fixer l’écran aux lumières orange qui décompte les minutes avant son arrivée.

C’est que, bien souvent, plus que la marche qui demande une action physique, prendre le bus me donne l’inspiration, tout comme ce soir où je pensais déjà à ces mots dans le bus en sachant déjà que je ne pourrai pas contrer cette équation naturelle : café, cigarette, écriture.

Et, en écoutant une chanson que j’ai l’habitude de chanter avec A., puis une autre, puis cette autre qui fût pendant une période notre hymne pour nous défouler avec J., cette autre encore me rappelant des scènes de notre vie à deux avec B., une autre faisant revivre des scènes de mon adolescence avec L., et puis celle qui me fait penser à mon frère une guitare à la main, etc., j’ai pensé aussi à ce roman qui me trotte dans la tête depuis des années et à mes deux précédents romans qui dressent le portrait de personnages sombres, souvent malfaisants, toujours désespérés, et comme je veux que ce nouveau roman rende hommage à d’autres types de personnes : des gens comme ces amis auxquels je pense en écoutant mes chansons préférées dans le bus.

Il serait grand temps, me dis-je, de parler un peu de ces gens-là, ceux qui comptent ou ont comptés (mais compterons toujours), et qui parsèment la misère quotidienne ou le lancinement trivial, d’éclats de beauté. Je me dis que nous détruisons beaucoup et nous nous détruisons encore plus, tous autant que nous sommes, mais personne ne peut dire qu’il n’a jamais croisé sur sa route quelqu’un qui, d’une manière ou d’une autre, l’a éclairée et (re)vitalisée. Ils ne le font pas toujours sciemment, ces bonnes gens – c’est ce qui, semble-t-il, rend leurs actes encore plus profonds, cette spontanéité –, ce n’est parfois pas grand-chose, et bien souvent nous ne réalisons leur bienfait qu’à retardement, mais cela ne veut pas dire qu’il faille les oublier.

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C’est justement cet oubli criant qui me donne envie d’écrire ces lignes. J’ai bien souvent, comme tout un chacun, oublié ces éclats de personnes (ces fragments), mais mon travail – le vrai, cette fois – me permet de les faire ressurgir (ces échos infinis), me prenant par surprise. Car j’en passe des heures à me torturer l’âme pour faire sortir sous forme de fictions mon imprégnation du monde, et l’une de mes plus grandes joies concerne ces instants de bienfaits ressurgis de la mémoire pour prêter des mots à la narration en train de se faire sous mes doigts. L’écriture est, la plupart du temps, affaire d’écriture automatique : moins on pense, plus la sincérité se révèle.

Je me demande alors pourquoi il est si difficile de parler de ces gens-là, de ceux qui comptent pour ce qu’ils ont de bon et de faiblesses, en bref d’humanité. Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai cessé d’écrire depuis presque vingt ans ces parts d’ombres humaines qui font aussi parties de nous mais n’en sont (fort heureusement) qu’une facette parmi tant d’autres. Je me souviens de l’effroi de mes premiers lecteurs face à mes premiers écrits : « C’est tellement sombre, ce que tu écris ! Tu ne peux pas écrire quelque chose de plus gai ?! ».

En vérité, si j’ai tenté dans ce roman de rendre hommage à la bienveillance des bonnes gens, mon roman, je le sens, n’en est pas moins sombre, mais peut-être un peu plus apaisé. De toute façon, en tant qu’écrivain je me dois de respecter la sincérité d’un texte et donc de représenter les nuances.

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En vérité, ce roman qui traine depuis si longtemps est beaucoup plus difficile à écrire que les précédents (ou en tout cas, d’une autre manière), justement parce qu’il tente de parler de bonnes gens ou qui tentent de l’être autant qu’ils peuvent, et chacun sait que ce n’est pas toujours facile. De nos jours, même dans les films, la droiture du superhéros, autrefois inébranlable, est sans cesse testée et tentée par la malveillance, c’est pourquoi ils n’en sont que plus humains. Personne n’est inébranlable face au mal, il faut même bien souvent l’expérimenter afin de parvenir à être bon parfois, et gagner la seule certitude : à tout instant, l’équilibre peut se rompre.

Voilà peut-être pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur des personnages malveillants ou désespérés (et lorsque je dis « écrire sur », quiconque se mêle d’écriture sait que cela veut dire « vivre avec ») : être ces personnages le temps de l’écriture, ressentir le plaisir du mal infligé aux autres et à soi. C’était bon, c’était jouissif, je me sentais comme le Joker : euphorique à l’idée de simplement voir le monde brûler, un monde que j’avais créé pour pouvoir le voir brûler.

Alors, bien sûr, c’est difficile aujourd’hui d’écrire sur ceux qui tentent de mettre en œuvre ce qu’ils ont pour éviter que le monde brûle. Avec Echoes, je ne me heurte pas à la difficulté stylistique, pas tant non plus à la fidélité de ce que je rapporte (je ne cherche ni l’exhaustivité ni la représentation figurative) mais à la sincérité de ce qui est furtif, si évanescent, si éparpillé dans la ligne du temps qu’ils se fondent dans la masse compacte des jours tout en parvenant à résonner pour l’éternité.

Mais il reste ça : cet arrière-goût de trop peu et ma frêle capacité d’avoir pris note, en guise d’exemples, de ces petites étincelles de vie qui brillent plus fort que la vie : oh, pas grand-chose, juste ces « petits coups de mains des copains », des échos qui résonneront toujours.

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Fragmentez: écriture et artisanat

Je ne crois pas vous avoir déjà parlé de mon dernier livre en date (un livre fini s’entend), si? Il s’agit d’une sorte d’essai (oui, une sorte parce qu’avec moi, les étiquettes et les cadres, c’est un peu difficile…) qui parle d’écriture, de lecture, et surtout du lecteur et de l’artisanat que chacun de ces acteurs met en place pour créer le livre…

Et puis d’ailleurs, je ne vais pas tout vous réexpliquer ici puisque j’ai concocté pour vous une toute nouvelle page qui présente ce livre: la page du livre et aussi dans Publications et projets.

#Inspiration musicale

Dans le bus tout à l’heure, j’ai réécouté les chansons qui m’ont inspirées de nombreuses scènes de Wish you were here, tout comme hier je me suis prise à réécouter les chansons qui ont constituées le matériau primaire de Fantômes. J’ai vu mis en lumière ce processus récurrent selon lequel une idée floue dans mon esprit s’illumine tout à coup à l’écoute d’une chanson qui, alors même que j’ai l’habitude de l’écouter presque quotidiennement, éveille devant mes yeux, et de façon précise, la scène que je voulais écrire sans oser encore. La musique offre alors une l’envolée émotionnelle dont l’idée avait besoin pour germer en scène. Et, comme un de ces hasards heureux dont on ne pourra jamais avoir la pré-conscience, cette chanson précisément vient à mes oreilles à ce moment précis pour donner l’impulsion qui lui manquait à sa création.

J’ai réécouté tout à l’heure « Anyone’s ghost » (The National) qui m’inspira une scène puissante entre mes deux personnages, Wish you were here, bien sûr, et surtout « Muscle museum », de Muse. Je me souviens de la scène : moi me laissant ballotter dans le bus, le trajet quotidien entre le travail et la maison, cette explosion de violence et de détresse tout à coup dans mes oreilles, et mes visions (devrais-je appelé cela visions ou visualisations ?) de cette scène où tout le roman explose dans un accès de violence et de folie en crescendo. Je me souviens exactement de la rue dans laquelle le bus passait à ce moment-là. Je me souviens aussi avoir tout à coup enclencher le bouton pour demander le prochain arrêt parce que j’avais envie tout à coup de faire le reste du trajet à pied pour réécouter cette chanson en boucle et voir à nouveau cette scène devant mes yeux, lui laisser le temps de prendre sa place dans mon esprit, retarder le moment où, à peine rentrée chez moi, je me jetterais sur mon tas de papier blanc pour tenter de capter ce que je venais de « voir ».

Des souvenirs comme celui-ci n’appartiennent qu’à moi, je les ai vécu au même titre que j’ai vécu physiquement ce trajet : dans un élan de vie intense et criant une vérité qui devait s’imposer sur le papier.

Autofiction illusoire

Autofiction, on n’a plus que ce mot-là à la bouche dans la critique littéraire, ce mot-là ou des synonymes ou quelques tournures qui tendent tous vers cette idée : la littérature c’est mettre sa vie en scène. Comme si la littérature pouvait être réduite à cela ! Comme si on découvrait seulement maintenant que la littérature est la création d’une réalité parallèle à la vie, mais qu’on ne lui permette pas cette légitimité. Comme s’il fallait forcément la rattacher à la réalité de la vie.

Ils voudraient que la littérature ne déroge pas aux règles d’un monde délimité. Ils voudraient qu’on leur dise clairement : « ce passage-là est inventé, cet autre c’est ma vie ». Mais ça ne se passe pas comme ça même lorsque nous écrivons, même l’écrivain ne sait pas ce qui a été vécu ou inventé, tout se brouille. J’ai effectivement vécu ce que j’ai écrit dans mes romans puisque j’ai écrit ces romans, ce sont mes vies parallèles, c’est une expérience de vie inversée si on veut : l’écrit précède la vie. C’est dans ce sens que ça se passe : l’écriture est une expérience de vie, l’expérience de vie n’est pas nécessairement écrite. Bien sûr elle se constitue aussi du moi de la Terre commune, de mes sentiments, de mes émotions, de mes constats, de mes réflexions, de mes rencontres et de mes humeurs, tout autant d’éléments furtifs et existentiels dont je ne peux jamais affirmer qu’ils m’appartiennent.

Et même s’il se trouve certaines anecdotes de mon propre passé, des situations vécues, ressenties, ce qu’il émerge d’elles sur le papier n’est autre qu’une fiction inspirée. Qui serais-je pour affirmer avoir une mémoire infaillible ? Qui serais-je pour croire que le cerveau, le champ de la mémoire, celui de l’émotion à posteriori, les narrations orales que j’ai pu en faire à d’autres, n’ont pas tellement transformés ce passé qu’il en soit devenu fiction ?

On en vient à cette conclusion : l’autofiction n’existe pas, l’autobiographie exacte même est impossible, il ne demeure que la fiction.

« Le Moi n’est pas le mal. Le « narcissisme » n’appartient pas aux autobiographes. Je revendique un narcissisme aussi échevelé que quiconque prétend écrire, à quelque forme que ce soit (et comme si on avait le choix). C’est bien moi que j’ « exprime » dans mes romans les plus fictifs. Moi, mes peurs, mes plaisirs, mes fantômes, mes fantasmes, mes paysages. On ne « parle » pas mieux en autobiographie ou en fiction. On ne pose pas mieux sa parole. Elle est toujours d’un sujet. L’écriture est d’un corps et d’une histoire singulière – pas d’un genre » (Darrieussecq, Marie. Rapport de police: accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, p. 308-309).

Du bénéfice du doute

L’écrivain concentre ce vers quoi j’ai tendu depuis toujours : une ouverture, un bouillonnement, la création. Il est ce vers quoi je tendrais toujours, il me pousse à me surpasser sans cesse, à ne jamais me reposer sur des acquis. En ce sens, c’est en quelque sorte un coach au quotidien qui me pousse sans cesse à voir les choses différemment ; il m’influence forcément : il y a un dialogue constant entre les deux.

Je le considère un peu comme mon « Oh capitaine, mon capitaine », il est celui qui saute sur un bureau pour m’inviter à voir le monde sous un autre angle. Minute, je farfouille un peu dans mon carnet ; ah la voilà !

« Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier qu’on doit s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent. Dès qu’on croit savoir quelque chose, messieurs, il faut l’observer sous un autre point de vue, même si ça paraît inutile ou bête. Il faut essayer. Quand vous lisez, ne laissez pas l’auteur décider pour vous. Non, c’est à vous de décider. Trouvez votre propre voie. Mais il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard, mes amis. Plus vous tarderez, moins votre voix pourra se faire entendre. Thoreau a dit : pour bien des gens, la vie est une lente désespérance, faut pas vous résigner » (Weir, Peter. Le Cercle des poètes disparus).

C’est ça, l’écrivain, c’est celui qui, chaque jour, en toute circonstance, m’oblige à monter sur le bureau.

J’écris pratiquement tous les jours. De la fiction, issue aussi de parcelles déformées de moi. Comme si je voulais échapper à ma totalité, comme si je considérais mes fragments plus importants qu’une totalité, comme si je ne me considérais pas totale. Et finalement, cela me convient mieux que toute autre méthode essayée auparavant, car qu’est-ce que la totalité ? Quel est son intérêt ? Si c’est pour se croire toujours plein, si c’est pour ne plus avoir de buts à atteindre, ne plus avoir de doutes, d’envies, de découvertes potentielles encore, alors non, je ne veux pas de cette totalité.

Je pense à cette phrase de Huston :

« J’en ai fini avec les jamais et les toujours, les tout et les rien. Dorénavant j’embrasserai les mixtures, les choses mitigées, et me contenterai de morceaux de perfection (comme on dit : morceaux de musique) » (Huston, Nancy. Instruments des ténèbres, p. 249).

L’écrivain est l’une des formes d’être la plus libre que je connaisse mais une chose devrait selon moi lui être interdite : la certitude. Se croire détenteur du seul son de cloche valable, oser croire qu’on n’a plus rien à apprendre, penser qu’un livre peut être fini un jour, et qu’on peut le catégoriser; croire à l’extrême c’est être aveugle. La certitude entraîne à l’extrémisme, l’extrémisme entraîne à l’irrespect (de soi, de l’œuvre, de l’autre, ne pas considérer l’autre est un des avatars de la certitude). A sa façon toujours aussi pertinente et frappante, Duras dit : « écrire c’est douter ». C’est aussi ainsi que je veux vivre : dans l’incertitude.

Mes fragments sont aussi des échos qui se répondent en moi et chez d’autres : c’est un jeu joyeux et vivifiant. C’est ne pas se résigner, ne pas rester figé (pétrifié n’est-il pas un synonyme d’ailleurs… ?) quoiqu’il arrive.