Ecrire pour partager

Ecrire c’est donner une opportunité de parole aux autres, lancer un débat qui retiendra l’attention de ceux qui sont intéressés, tandis que d’autres ne le sont pas. Peu importe : l’important quand on écrit c’est ce désir de partager et d’ouvrir des possibilités, à sa manière et avec ses moyens.

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Car « Communiquer est notre principale préoccupation ; la compagnie et l’amitié sont nos principaux plaisirs, et la lecture aussi, non pas pour acquérir de la connaissance, ni pour gagner sa vie, mais pour étendre nos relations au-delà de notre propre époque et de notre propre province. […] Peut-être sommes-nous endormis dans ce monde ; peut-être y en a-t-il un autre, que seuls perçoivent des êtres pourvus d’un sens que nous n’avons pas encore » (Woolf, Virginia. Le Commun des lecteurs, p. 84). Communiquer, pour certains c’est avec la parole. Ce que j’ai trouvé, moi, c’est l’écriture.


Woolf, Virginia. Le Commun des lecteurs. Paris : L’Arche, coll. « Tête-à-tête », impr. 2004, cop. 2004. Traduit de l’anglais The Common reader par Céline Candiard.

On n’aime pas toujours ses personnages

J’ai commencé ce matin à taper Echoes. Le tout premier chapitre représente ce que je cherche à faire dans le reste du roman : fluidité, rythme, flux de pensée, découverte progressive et approfondissement progressif des personnages, échos des pensées entres les personnages.

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Photo by Masaaki Komori on Unsplash

Mais j’aperçois déjà le gros problème que va me poser ce roman, un problème que je n’avais pas encore rencontré jusque-là : je trouve mon personnage principal antipathique, dans ce chapitre en tout cas. Elle m’agace à être en rébellion contre tout et tout le monde, elle m’agace dans son besoin de se sentir au-dessus des autres et de juger parce qu’elle-même n’est tout simplement pas bien dans sa peau. Je sais que ce personnage va évoluer et s’ouvrir au fur et à mesure du livre, que c’est d’ailleurs le thème d’Echoes (la transformation) et qu’il faut sans doute en passer par cette phase d’antipathie pour apprécier ce qu’elle devient ensuite. En tant qu’auteur, je dois me confronter à ce nouvel exercice : me mettre dans la tête de quelqu’un que je n’apprécie pas et ne comprends pas, pis qui m’agace ! Et sans essayer de modifier sa personnalité, c’est ainsi qu’elle doit être, du moins au début, et je dois respecter la construction de ce personnage.

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Je ne dois pas non plus laisser percer mon propre jugement sur ce personnage : il s’agit d’un flux de pensée ce qui exclut que le personnage puisse se juger lui-même avec autant de virulence. Cet exercice devrait être intéressant je pense ! D’autant que Lise tient beaucoup de ce que j’ai pu être à une époque ; c’est sans aucun doute d’ailleurs ce qui me la rend antipathique : personnellement je suis passé à autre chose.

Mais petit à petit, j’ai également l’impression que c’est un autre personnage qui prend la place prépondérante dans ce roman : Anaïs est le personnage clairvoyant, celui qui voit plus loin que tous les autres, qui est à la fois en plein cœur de la vie et en dehors, et je ne cesse pas de penser à elle.

Ecrit le 12 février 2016, lors de l’écriture d’Echoes.

Fabrique-toi un autre toi-même

La médiatisation de la personne qui est écrivain m’a toujours profondément agacée. Je reste pourtant assez à l’écart de toutes ces sources de potins mais j’en ai suffisamment d’exemple, et aussi auprès du public. Mais je trouve que ne pas parvenir à dissocier la personne privée du personnage public relève d’un profond manque de tolérance, d’ouverture d’esprit et d’intelligence.

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A quoi bon s’intéresser à la personne privée et aux petits potins qui font sa vie et qui, pris isolément, peuvent toujours permettre de juger (puisqu’on fait croire qu’une facette d’une personne peut la caractériser tout entier – quand je parle de manque d’intelligence…)? N’est-ce pas se raccrocher à ce qu’il a de plus trivial – intercepté plus par le prisme de sources qui ne sont elles-mêmes déjà pas objectives -, fuir finalement la profondeur de l’art, son essence universelle? Je me demande s’il n’y a pas aussi là quelque chose d’une jalousie: « moi je ne suis tenu qu’à mon moi au quotidien, je n’ai pas l’opportunité d’avoir accès à d’autres moi, à d’autres mondes, alors je ne vois pas pourquoi d’autres auraient cette liberté ». Je crois qu’il y a un peu de cette jalousie là envers les artistes car, en travaillant avec acharnement, investissement et endurance (il ne s’agirait pas d’oublier qu’avec volonté et travail, cela est à la portée de tous!), il peut être quelqu’un d’autre, s’inventer des autres vies.

Je crois que cela ne concerne pas uniquement les écrivains mais aussi, par exemple, les acteurs dont on expose largement la vie privée comme pour rappeler constamment que c’est un être humain comme tout le monde – et oui, avec ses faiblesses aussi. Sauf que son personnage public, celui qui est autant son travail que son art, peut incarner des centaines de personnages et vivre des centaines de vies. Je trouve cela plutôt rassurant qu’il soit possible dans nos vies d’avoir l’opportunité parfois de changer de peau pour quelques heures. Ça n’empêche pas de se rappeler notre condition pragmatique d’humain, ça ne fait pas de l’artiste un dieu (sauf peut-être au moment où on écrit, où on invente un monde par la force de sa seule pensée (et d’un stylo!).

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La culture est aujourd’hui soumise à une médiatisation mortifère qui veut détruire la magie que porte en lui l’art: sa capacité de multiplier les vies, les mondes, les identités, la liberté que lui permet d’avoir des échos au sein de mille cœurs et mille têtes. Si nous ne prenons pas garde, la création va disparaître. Il ne nous restera plus que des témoignages, des remakes. Refuser à la personne qui écrit son personnage d’écrivain, c’est lui refuser son espace de liberté. L’art se crée dans l’ombre, le personnage-écrivain en public n’est qu’un commercial. « Fabrique-toi un double de toi-même, a dit [Jean] Marais, qui t’aide à t’affirmer et peut même arriver à te supplanter, à occuper la scène et à te laisser tranquille pour travailler loin du bruit. » (Enrique Vile-Matas. Paris ne finit jamais, 10/18, 2006, p. 175)

Alors, à qui la faute si nous en sommes arrivés là? A un tel point de voyeurisme que seul compte la possibilité de diffamer quelqu’un plutôt que de s’intéresser à l’oeuvre elle-même – c’est tellement plus facile n’est-ce pas? Et puis, d’abord, c’est lui qui l’a voulu puisqu’il a décidé d’être publié, de « vendre » ses œuvres ou de prêter son visage à des personnages dans des films. C’est comme en politique: quand on fait quelque chose qui relève de la scène publique, on devient soi-même, à part entière (toujours cette idée stupide que l’Homme est entier, mais ça c’est encore un autre débat), une personne publique. En d’autres termes: si tu voulais rester tranquille dans ta maison de campagne, t’avais qu’à pas écrire et vouloir être publié.

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Alors, comment en est-on arrivés là? Sont-ce les médias qui cherchent trop à vendre et ont cédé la qualité à la quantité? Ou sont-ce les gens qui lisent, écoutent, regardent ces médias et en redemandent? Ou sont-ce finalement les artistes eux-mêmes qui ont cédés, vendus leur image pour quelques biftons? (Tant que l’esprit ne s’achète pas, il reste un domaine d’espoir)

Je dirais que c’est un cercle vicieux auquel chacun des acteurs a contribué. Quel intérêt d’accuser celui qui aurait commencé?

Je regardais pourtant hier un documentaire sur Françoise Sagan. Je regardais les journalistes et les personnes interviewées pour parler d’elle comme si la véritable Françoise Sagan, la femme vivant au quotidien, ne pouvait être autre que ce qu’elle renvoyait dans les médias. Je me demandais: qu’en savent-ils? Qui sont-ils pour dire qu’à l’écran de télévision, elle était « elle-même »? Je peux dire tout au plus qu’elle apparaissait fidèle à son personnage-public-d’écrivain et que, peut-être, il y a des points communs avec la personne quotidienne.

(Ce qui est drôle c’est que, à la fois les gens jalousent la liberté des artistes d’être quelqu’un d’autre et tentent de raccrocher toujours au monde pragmatique, et à la fois ils veulent que cette personne publique soit toujours plus extravagante et fournisse de quoi moudre le potin).

Mais si les médias en profitaient et que les spectateurs en redemandaient, le documentaire montre aussi que Sagan elle-même en jouait. Tous le même niveau de responsabilité dans la mascarade.

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A tout artiste, je citerais ces paroles « Faut pas se laisser gagner par l’euphorie de croire que l’on est quelqu’un d’important » (Louise attaque. « Qu’est-ce qui nous tente? », Comme on a dit, 2000)

Je crois qu’il convient de trouver un juste milieu: l’artiste, comme tout être humain, n’est pas un Homme important, cela ne signifie pas pour autant qu’il est moins que rien. Il apporte quelque chose – une modeste contribution – au monde: son oeuvre. C’est la façon qu’il a trouvé, lui, pour y contribuer, comme d’autres construisent des maisons ou travaillent le fer. Mais ce qu’il apporte est uniquement son oeuvre. Il ne devrait pas oublier que sans elle, il n’est rien, tout comme le lecteur/spectateur ne devrait pas rejeter l’essentiel (et le constat simple que le personnage public ne lui apporte rien quand l’oeuvre l’a transporté), tout comme le journaliste ne devrait pas céder à l’intox et aux strass au prix de l’information et de sa transmission. Tout le monde est fautif.

Il s’agirait de laisser de nouveau la place à la rébellion.

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Quelques fragments sur l’écriture

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Daryl Bleach sur Unsplash

#enfantement
Écrire et partager son livre c’est aussi accepter qu’il ne sera jamais accueilli de la même manière que je l’ai moi-même accueilli quelques temps, c’est accepter de le laisser partir et qu’il fasse sa propre expérience des autres et de leurs échos, accepter qu’ils n’auront nécessairement pas le même regard sur lui, mais voir de la richesse en cela plutôt que de s’en offusquer.

#foi en l’écriture
La quête de la reconnaissance de son entourage, en tout cas en écriture, est vaine : elle est soit déception soit affrontement face à l’incompréhension. Voilà pourquoi il est nécessaire d’avoir une foi démesurée pour son écriture. C’est s’assurer une certaine lucidité, une certaine auto-critique.

#écrivain #personnages
L’écrivain est émotion. L’écrivain est un agrégateur d’émotions. Il engrange, engrange, jusqu’à ce qu’il soit plein et qu’enfin cette matière soit propulsée sur le papier. Dans la vie de tous les jours, je ne peux exprimer ces émotions avec autant de franchise, jamais aussi librement que dans l’écriture : il y a le respect de l’autre, cet altruisme qui contient les émotions avec l’autre pour permettre d’agir en être social. Avec l’écriture, je peux être animale, et mes personnages n’en sont pas mortifiés. C’est que l’Homme social ne peut accepter trop violemment ou endurer très longtemps cette part de perversité que l’écriture permet d’exprimer sans entrave.

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#écrivain et la vie
Première semaine de travail de l’année, la rentrée. Et avec elle cette impression toujours plus omniprésente de gâcher un temps précieux à ne pas écrire, à être perturbée, détournée, par la vie rémunératrice. Si je ne travaillais pas, je serais à même d’être toujours concentrée, je ne ressentirais pas la fatigue de ces journées de travail. J’accorderais uniquement du temps à l’écriture et aux relations humaines. Combien de livres n’aurais-je pas déjà écrit ?! Mais peut-être pas après tout, on veut toujours plus, toujours besoin d’avoir des espoirs et des voies possibles.

#lecteur #intégrité
Ne pas céder à la vulgarisation de la littérature. Ne jamais oublier que le lecteur est tout aussi capable que moi de raisonner, de comprendre, de conceptualiser des idées qui pourtant semblent complexes et difficiles. Tout lecteur ne s’arrête pas face à la difficulté et on ne peut les catégoriser. Accepter aussi, pour l’auteur, que mon livre ne soit pas potentiellement lu par tout le monde, qu’il ne s’adresse pas forcément à une élite, pas non plus à son contraire, peu importe ces considérations en fait, il s’agit simplement d’un livre qui s’adresse à un lecteur qui sentira un élan pour ce livre, c’est tout.

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Photo by Annie Spratt on Unsplash

L’inutilité de l’auteur

Je me demande pourquoi le lecteur cherche à déceler l’auteur derrière le texte, pourquoi nombre de lecteurs ne parvient pas à concevoir texte et auteur comme deux entités différentes. Je crois que la notion d’ « autofiction » a fait beaucoup de ravages dans la réception de la littérature, que ce besoin de catégoriser certains livres dans ce cadre auto-fictionnel a fait émerger aux yeux du lecteur quelque chose qui ne le regardait finalement pas. La littérature finit toujours par pâtir de classifications, quand bien même ces classifications n’étaient à la base que des réflexions (des ouvertures donc) que d’autres ont fini par ériger en normes. Je ne suis pas sûre, par exemple, que Roland Barthes cherchait à établir une norme lorsqu’il avança que l’auteur était mort ; il réfléchissait justement à quelque chose d’essentiel en littérature : l’indépendance du texte.

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Avec l’autofiction, il semble que notre conception de la littérature ait régressée, en cherchant à tout prix à rattacher le cordon ombilical qui a unit le texte et l’auteur. C’est accorder finalement bien peu de crédit au texte que de ne pas le considérer comme une entité propre. C’est faire face à quelqu’un en affirmant qu’il n’existe pas, que son existence n’est légitime qu’à travers une filiation. C’est comme cette coutume de chercher toujours les traits de ressemblance d’un enfant avec le parent, brimant ainsi toute potentialité d’être par lui-même.

Je n’accuse pas tant le lecteur dans cette quête acharnée de l’auteur que l’auteur lui-même qui accepte qu’on catégorise son livre. Je crois qu’il y a là quelque chose d’une forme d’irrespect envers le texte, comme une abdication à la dépendance : une forme de perversion narcissique à vouloir toujours ramener à soi tout en portant un masque (« Je vous rappelle que c’est une autobiographie romancée, hein ! »), éviter d’assumer pleinement. Parce que l’auteur se rend bien compte que c’est là une infidélité qu’il fait au texte en lui refusant le départ du foyer familial.

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Pour ce qui est du lecteur maintenant, je dirais simplement que c’est bien dommage de réduire sa lecture d’un texte à la quête de l’autre alors que l’essence même de la littérature est d’être confronter à soi-même. L’autofiction lui permet alors ne pas faire directement face au texte. C’est toujours plus facile de regarder les autres. C’est ne pas admettre que la force de la littérature réside dans cette opportunité qu’elle offre  d’expérimenter le monde en étant soi-même et tout autre à la fois.

Certains auteurs ont fini par en faire un jeu et tourner l’autofiction en dérision, une manière de dire : « Ah, vous voulez savoir qui je suis, eh bien, essayez de démêler ça, on verra bien si vous me trouver ». Chloé Delaume a inventé un personnage qui raconte son autobiographie et qu’elle incarne de temps à autre. Devant un tel texte, le lecteur passif est bien embêté : qui va-t-il bien pouvoir chercher ? L’écrivain ? Le personnage qui est aussi écrivain et qui écrit son autobiographie ? De l’art de faire tourner le lecteur en bourrique.

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Car après tout, cette quête du lecteur analytique a parfois de quoi faire rire, d’autant plus lorsqu’on sait, en tant que lecteur soi-même et qu’auteur, que la réalité « telle qu’elle a été » est souvent barbante et qu’on n’écrit pas pour s’ennuyer.