#Extrait 53

Combien de temps a-t-elle dormi ? La bougie posée sur la table de fer forgé à côté d’elle lui indique que ça n’a pas dû être très long. Pourtant, elle a la sensation que la pièce s’est extrêmement rafraîchie depuis tout à l’heure et qu’un laps de temps incommensurable a passé entre son endormissement et son réveil. Héloïse remonte le châle sur elle et observe la pièce d’un air inquisiteur, bougonne, comme si cette pièce même l’avait agressée dans son sommeil. Sensation de déjà vu inquiétante. Elle se dit qu’il doit s’agir d’un de ces rêves prémonitoires – comment appeler cela autrement ? -, une seconde vue, qui lui aurait permis d’anticiper cette scène anodine.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 52

Elle connaît déjà le déroulement de leurs retrouvailles, pour l’avoir imaginée quotidiennement, au cours de ses heures d’insomnie, fixant dans son lit, le noir profond du plafond, immobile, perdue dans cet espoir. Oui, finalement, il s’agit peut-être seulement d’un espoir ; Lise aimerait que ce soit prophétique mais elle n’a aucune maîtrise sur cela – les Hommes finalement ne maîtrisent pas grand chose. Mais elle a tout de même anticipé ce tourbillon qui l’entraînerait au moment où le train approcherait de sa destination, le sang bouillonnant dans sa tête, ces tressaillements dans les cuisses, ce regard qui la transcendera, ce baiser scellant leur union à nouveau, cette union avec une part d’eux-mêmes cherchée sur d’autres lèvres en vain.
Et, à cette heure, dans ce train pour le retrouver, elle préfère se persuader qu’elle est pour lui, comme il est pour elle, ce fantasme qui hante ses nuits humides, cet espoir d’un absolu, sur le point de devenir réalité. Mais, peut-être ne sera-t-il pas sur le quai…


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here

#Extrait 51

Lorsque l’été s’immisce dans l’atmosphère, toute la ville est en effervescence : des animaux sortant d’une hibernation trop longue. Le retentissement des klaxons parvient jusqu’à mon mirador ; les gens en tee-shirts colorés marchent à pas lents, assommés par la chaleur. Je les entends se plaindre l’hiver du froid, l’été de la chaleur, l’automne des feuilles d’arbres jonchant le sol, le printemps du pollen qui irrite leur respiration saccadée. Ils paraissent plus apaisés en cette période, mirage d’une illusion : les saisons n’influent pas sur les gens. C’est le fait qu’elles s’écoulent trop vite, à mesure de ces rides cernant les visages, obligeant à accélérer le pas pour rattraper les temps perdus. Ils ont l’air pourtant physiquement excités par la chaleur.

Une femme et son enfant traversent la route, un camion les évite de justesse ; un chauffeur de bus salue celui qui vient en sens inverse ; l’eau jaillit des fontaines dégelées dans un clapotis ambiant ; un groupe de jeunes garçons refuse la partie de foot à une fillette qui s’éloigne le visage baissé. Les enfants sont fascinants : ils ont la cruauté sincère, naturelle, que l’adulte cherche à cacher derrière des apparences bienveillantes. Sans aucun doute, plus nous vieillissons, plus nous cherchons à cacher notre part animale intrinsèque. Á quoi bon la combattre après tout ? Aimer l’humain, n’est-il pas aimer aussi cette part sombre ? Si ce n’est la comprendre, tout au moins l’accepter.

Dans quelques minutes, la circulation va devenir insoutenable à mes oreilles : les gens sortant du travail, rentrant chez eux pour raconter leur journée au conjoint, se mettre devant la télé, puis effectuer un rapide va et vient horizontal pour sombrer ensuite dans les abîmes ; ça recommence chaque jour.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 50

Du haut de sa colline, forgé du même bois qui l’a vu naître, observateur attentif, patient, maître des cycles du temps, manipulant les êtres qui l’ont nourri de leurs vies oxydées par l’immobilité, le Manoir Mansfield esquisse un soupir, apaisé, éternel. Quelques parcelles de lattes en bois à peine s’ébranlent, un souffle diffus fait vibrer les rideaux mités des fenêtres. 1700, date de construction, 1885, 1994, 2015, le manoir Mansfield chaque fois reprend ses droits sur la faible étincelle de vie des habitants qui s’y sont succédés : ont-ils été plusieurs ou un ? Éternels échos des mêmes maux, des mêmes faits, sous des traits à peine différents. Héloïse, Marthe, Elisa, Jacques, Etienne, qu’importe quels aient été leurs noms ; pour lui, ils sont tous idem : des items qu’il déplace sur l’échiquier de son temps. Faibles créateurs qui croyaient pouvoir créer des histoires, l’ayant nourri de leur frustration créatrice, lui, le puissant, l’omnipotent, le seul créateur de son temps depuis des temps immémoriaux. Car il était déjà là bien avant d’être fait de pierres, il était là, ce mal, cette tempête calme, à révéler la folie que tous les hommes en eux tentent de cacher.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 49

La vie n’est pas une continuité de moments importants mais une ligne directrice en pointillés dont la direction même n’est jamais certaine, toujours sujette à la transformation. William se perd dans l’espace-temps. Leur histoire est pour lui faite d’autant de pointillés, de ces fragments d’instantanés, de ces scènes précisément gravées dans sa propre ligne du temps qui sont pourtant des fragments constamment intemporels par l’impression d’une continuité globale sur leur ligne du temps commune. C’est difficile à exprimer en mots, William lui-même peine à mettre de l’ordre dans ses pensées. Lise est pour lui une présence continuelle puisque son passé se dessine dans le flou intemporel de leur relation qui ne s’est jamais conjuguée qu’au présent, et pourtant lorsqu’il fait appel à sa mémoire, ce sont ces instants de vie isolés qui le submergent.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here