#Extrait 50

Du haut de sa colline, forgé du même bois qui l’a vu naître, observateur attentif, patient, maître des cycles du temps, manipulant les êtres qui l’ont nourri de leurs vies oxydées par l’immobilité, le Manoir Mansfield esquisse un soupir, apaisé, éternel. Quelques parcelles de lattes en bois à peine s’ébranlent, un souffle diffus fait vibrer les rideaux mités des fenêtres. 1700, date de construction, 1885, 1994, 2015, le manoir Mansfield chaque fois reprend ses droits sur la faible étincelle de vie des habitants qui s’y sont succédés : ont-ils été plusieurs ou un ? Éternels échos des mêmes maux, des mêmes faits, sous des traits à peine différents. Héloïse, Marthe, Elisa, Jacques, Etienne, qu’importe quels aient été leurs noms ; pour lui, ils sont tous idem : des items qu’il déplace sur l’échiquier de son temps. Faibles créateurs qui croyaient pouvoir créer des histoires, l’ayant nourri de leur frustration créatrice, lui, le puissant, l’omnipotent, le seul créateur de son temps depuis des temps immémoriaux. Car il était déjà là bien avant d’être fait de pierres, il était là, ce mal, cette tempête calme, à révéler la folie que tous les hommes en eux tentent de cacher.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

Quelques fragments sur la lecture

#lecture #influence
J’ai commencé à faire des fiches de livres lus pour me constituer un classeur. J’y consigne chaque fois le mois et l’année de la lecture car je vérifie souvent combien la lecture d’un livre a une influence directe sur mes écrits. Je me suis dit qu’il était peut-être intéressant de garder une trace de cet écho. J’imagine souvent quelqu’un en train de farfouiller dans mes écrits, mes carnets, mes cahiers, toutes ces notes griffonnées, tout ce vrac. J’imagine le matériau dont il pourrait avoir besoin pour convoquer tout cet univers gravitationnel, ce dont il aurait besoin pour établir les connexions. Je lui mâche un peu le travail avec mes obsessions de faire des listes, de tout stocker, de tout archiver. De toute façon, ce travail de fiche est aussi intéressant pour moi, il met à jour le système de l’imprégnation et de l’influence de divers échos, les connexions se font.

alexandre-godreau-445969-unsplash
Photo by Alexandre Godreau on Unsplash

#citations #influences #journal
Après-midi citations et divagations, éveil par le truchement de la redécouverte de citations oubliées. Envie de me plonger dans cette piscine d’influences et d’engranger. Le carnet de citations s’amplifie encore : presque sept cents pages dactylographiées à ce jour [2016].
Et tout à coup, envie de venir écrire ici. Je remarque aussi que de nombreuses idées et même certains fragments utilisables ressortent de cette liberté d’expression qu’offre le journal.

#lecture #mémoire #transformer le passé
Dans un parc en train de lire. Voilà longtemps que je n’avais pas fait ça et qui plus est dans ce parc tellement gorgés de multiples souvenirs. Je le côtoie depuis plus de dix ans mais j’ai mis du temps avant de pouvoir y revenir, à confronter le dernier souvenir en date… mais les lieux ne sauvegardent pas les souvenirs et ne rappellent pas les heures sombres. Avec le recul, la mémoire ne conserve que ce qui a pu être utile, le reste est évacué, ou, dans mon cas par exemple, fictionnalisé. Ils n’appartiennent donc plus à ma réalité commune mais à une réalité parallèle : catharsis de l’écriture.
Si j’ai pris mon carnet pour écrire au beau milieu de ma lecture, c’est que le livre que je suis en train de lire m’inspire des réflexions. La lecture en extérieur est souvent plus sujette à toucher l’esprit, à l’ouvrir, même si elle aussi inspirante (mais d’une autre manière peut-être) en hiver, dans un bureau ou le soir au lit. En tout cas, comme en lecture, rien ne semble être voué au hasard, il a fallu précisément que je lise ce livre à ce moment précis : Les Livres prennent soin de vous (Régine Detambel).

kinga-cichewicz-508284-unsplash
Photo by Kinga Cichewicz on Unsplash

#lecture
Je crois qu’il y a des hasards heureux qui nous rendent béats de hasardeuse béatitude. Comme cela tient : que je lise deux romans en parallèle, Les Aventures de Sherlock Holmes et La Course au mouton sauvage dans lequel le personnage est justement en train de lire Les Aventures de Sherlock Holmes.

#citations #lecteur et son intimité #influences
Cette semaine, pour une raison pratique, j’ai commencé à transcrire et rassembler toutes les citations disséminées à l’intérieur de mes carnets, dans un seul et unique fichier de traitement de texte. Une liste à jamais non-exhaustive de tous ces mots que j’ai croisés. Pour le moment, le fichier fait 83 pages (à l’heure où je réécris ces lignes, il en fait 1300, et à l’heure où je publie cet article, j’en suis à 1600). Je compte bien qu’il s’enrichisse encore de ces nombreuses épiphanies de lecture, de ces nombreux moments de fulgurances ressentis au plus intime de mon ventre.
En retraçant mon parcours de lecteur, ce sont aussi des souvenirs qui me reviennent : des contextes dans lesquels je les ai lus, des extraits que j’ai partagé avec telle personne, ces moments où nous les récitions par cœur, les lieux précis (ce fauteuil, ce canapé, ce banc public dans le parc à côté du musée, etc.). Ces citations sont tout autant de gorgées de souvenirs. En ce qui concerne leur sens et leur portée : elles m’évoquent aujourd’hui d’autres échos personnels, elles me parlent et me touchent de façon différente, peut-être pas précisément aux mêmes lignes.

aliis-sinisalu-70432-unsplash
Photo by Aliis Sinisalu on Unsplash

J’aurais aimé tout reprendre à la main. C’est dommage de dématérialisé ces carnets. Je garderais pourtant toujours ceux qui m’ont suivis jusque-là (désolé d’avance pour les futurs déménagements) parce qu’il n’y a plus ce contact corporel avec l’écriture, la transformation de la graphie au fil des années. Mais je ne pourrais tout simplement pas me balader avec mon carnet de plus de mille pages dans mon sac à main, c’est tellement plus pratique quand c’est sur ma tablette. Car la carrière du lecteur est comme celle d’un écrivain : toujours il enrichit, jamais il ne perd, on ne fait toujours qu’additionner.

Jauge d’énergie

A bien y réfléchir en fait, j’ai énormément travaillé cette année. J’ai toujours l’impression que ce n’est jamais assez. Mais j’ai travaillé dans de multiples directions. Si bien qu’il a fallu fragmenter également l’énergie (je visualise ma barre d’énergie comme la barre verte de Zelda, cette barre graduée qui se vide rapidement lorsqu’il court et qu’il me faut dispatcher selon les différents projets, chacun sa part, mais forcément le liquide vert contenu n’est jamais aussi grand que ce que j’avais espéré).

Zelda street art by Miso & Ghostpatrol, Melbourne

Aucun projet en cours n’est donc encore abouti cette année, puisque mener de front cette diversité implique que chaque fragment avance indépendamment moins vite.

Mais cela crée une caisse de résonnances, les inter-expérimentations servent à l’un ou à l’autre selon les rencontres. Il y a bien sûr, comme pour toute méthode, des avantages et des inconvénients à l’éparpillement : il nécessite de l’endurance tandis que le corps et/ou l’esprit finissent toujours par être fatigués. Je cherche bien trop souvent à lutter contre ma fatigue, j’essaye d’apprendre en ce moment à me laisser parfois un peu tranquille. « Quand on crée, on fait attention, on garde ses forces pour sa création » (Nin, Anaïs. JA, p. 719).

Photo by Naletu on Unsplash

Le problème est que bien souvent, l’énergie que je parviens à préserver se déverse presque instinctivement dans la graduation dédiée à l’écriture qui, peu à peu, fini par prendre toute la place ; la vie bien souvent en pâtie. Mais quoi de plus intense pour l’écrivain que cette vie-là, celle qui s’écrit ?


Références: Nin, Anaïs. Journal de l'amour, journal inédit et non expurgé des années 1932-1939. Paris : Librairie générale française, coll. « Le livre de poche : La Pochothèque, classiques modernes », DL 2003, 1402 p. Traduit de l'anglais A Journal of love par Béatrice Commengé. Avant-propos par France Jaigu

Les livres sur l’écriture

On dit : à quoi bon lire des livres sur l’écriture ? N’est-ce pas un peu autocentré ? Et qui cela intéresse-t-il de savoir comment s’est fait l’accouchement ? Ça n’intéresse que les écrivains.

Je crois plutôt qu’il s’agit d’un partage d’expérience de vie, au même titre qu’un témoignage, qui, comme toute expérience de vie, peut être intéressante pour peu qu’on s’attarde sur ce qu’elle fait résonner en nous.

Partager son expérience d’écriture, c’est écrire un livre sur l’accouchement : tout le monde ne sera pas amené à vivre l’expérience mais c’est intéressant de savoir comment les choses fonctionnent. Ces auteurs ne nous parlent de rien d’autre. Il y a là quelque chose d’universel, de la vie, de l’humain, une essence.

Les livres sur l’écriture que j’ai pu lire m’ont personnellement toujours beaucoup apporté en tant qu’auteur moi-même mais aussi en tant qu’être : une réflexion sur la vie. Ecrire c’est avant tout être ouvert, curieux, intéressé. Ecrire, c’est vivre.

Partager son expérience d’écriture, tenter de décortiquer ce processus en soi et le partager aux autres, c’est apporter un témoignage.

Ecrire c’est être parent et en tant que parent c’est aussi être confronté à des doutes : est-ce que j’apporte suffisamment à mon enfant ? A-t-il suffisamment de bagages ? Est-il prêt à prendre son indépendance ? Est-ce que je ne vais pas avoir une influence néfaste sur lui à force de le couver et de le protéger ? L’écrivain se pose exactement les mêmes questions. Et c’est peut-être même parfois plus difficile pour lui car l’enfant de l’écrivain est un être immatériel qui ne prend consistance que dans l’esprit des lecteurs qui le liront. On ne peut alors que parier sur une orientation plutôt qu’une autre.

Ce blog est aussi pour moi une manière de ne pas rester isolée dans ces questionnements car je sais que chacun peut être amené à se poser des questions : quelle est ma place dans la vie ? Qui suis-je ? Quelle est ma part de créativité, mon apport dans le monde ? Ce n’est pas le genre de questions auxquelles on trouve une réponse seul, isolé dans la pénombre d’un bureau, à griffonner des centaines de feuilles.

Ma propre expérience me dit de partager (cela n’engage donc que moi et d’autres écrivains ne seraient pas d’accord, je les entends déjà), mon écriture s’est développée lorsque j’ai commencé à l’ouvrir aux autres. Elle a pris de l’ampleur, de la consistance.

J’ai commencé à écrire des fictions vers l’âge de quinze ans et j’ai, d’aussi loin que je me souvienne, toujours entretenu un journal intime. J’ai écris près de dix ans sans partager ce que je pouvais extirper de mes entrailles sur le papier. En fait, non c’est faux, je l’ai bien fait lire à deux ou trois personnes proches : mon amie L., mon père d’adoption, ma belle-mère. Je faisais la lecture à L. tandis qu’elle fermait les yeux pour s’imprégner du texte et le dessiner dans sa tête, avec ses propres coups de pinceaux. Elle m’encourageait, elle était très touchée de ce que je pouvais lui lire.

Bien que nous soyions encore en contradiction à l’époque, j’ai aussi fait lire à mon père d’adoption car je sentais qu’il était capable d’avoir un regard objectif mais aussi la sensibilité nécessaire pour me soumettre sa lecture de mes toutes premières nouvelles. Il y a quelques mois, toujours en train de fouiller dans mes anciens carnets, j’ai retrouvé par hasard la critique qu’il m’en avait fait par mail. Un retour très simple mais sincère qui m’a confirmé encore que je devais m’engager sur la voie de l’écriture. Il me confiait que mes nouvelles lui avaient permis de retrouver le goût de sa propre jeunesse. Il m’offrait un merci pour cet instant de lecture que je lui avais procuré. Le reste du contenu de ce mail, je le garde précieusement au fond de moi, pour toujours. J’avais eu besoin à cette époque d’un soutien, doutant encore trop de ce que je pouvais apporter.

Peu à peu, j’ai ouvert à mon entourage : mon frère, assez tôt, mon compagnon, des amis proches, des connaissances. L’ensemble de ces partages m’a énormément apporté et je ne saurais comment remercier ces personnes qui ont pris le temps de me lire et de revenir vers moi en me fournissant une critique ou un simple ressenti. Mon écriture, en conséquence, a fait des bonds de géants.

Voilà pourquoi je fais part de mon expérience ici. Peut-être ne parlera-t-elle à personne, peut-être fournira-t-elle quelques pistes à une poignée de personnes, c’est en tout cas ma façon de concevoir l’écriture et les échanges humains : donner simplement, apporter des pistes, attraper des pistes, et qui voudra/pourra les approfondir et/ou venir m’en parler, la porte est ouverte.

Symphonie des lieux

En m’endormant hier soir, et étant donné mon état végétatif du moment (maladie, fatigue, mais bon moral et volonté), je laissais ma pensée divaguer sur des sujets pris au hasard. Je repensais à ce rêve que j’ai fait avant-hier ; une nuit très agitée, un sommeil en pointillé. De ces nuits d’inquiétante étrangeté durant lesquelles le corps pourtant exténué ne parvient pas à succomber au sommeil : on se retrouve face à l’obscurité de la chambre, les yeux grands ouverts puis tout à coup à nouveau endormis pour faire des rêves étranges dont le sens souvent nous échappe. J’accorde toujours une certaine importance aux rêves qui persistent bien qu’ils soient assez énigmatiques ; il n’y a pas de suite logique, et les souvenirs qui m’en restent sont de l’ordre du détail.

Je sais qu’il y avait une grande maison aux parois de verre, cerclée d’une terrasse en bois courant tout autour, une maison au bord d’un lac. Pour une fois, je n’ai pas le souvenir que le rêve ait été angoissant, je ne crois pas qu’il s’agissait d’un cauchemar, pas de sentiment de peur ou de perturbation. Je me laissais un peu portée par l’absurdité de l’enchevêtrement des événements avec insouciance. Et… c’est tout ce dont je me souvienne.

Hier soir j’ai donc réfléchis à ce rêve en réalisant que ce n’était vraisemblablement pas la première fois que je voyais cette maison en rêve (je ne sais plus si je l’ai déjà croisée dans la réalité). Elle m’était familière, même dans le rêve, comme si c’eut été une maison d’enfance, un lieu de vacances bien connu ou d’évasion. Un lieu en tout cas porteur d’une positivité, dans lequel je sentais le potentiel d’un bien-être pour l’avoir déjà en partie expérimenté auparavant dans cet endroit. Et je ricoche alors sur cette idée : on garde en mémoire de façon très précise des souvenirs de maison (d’intérieurs le plus souvent, d’extérieurs parfois), on croit se souvenir de façon précise mais sans doute le lieu a-t-il pris la forme de notre mémoire, transformée par le temps et les années incrustées dans le corps.

J’ai repensé aussi à cet autre rêve, un cauchemar cette fois, souvent réactualisé au cours des années (à chaque période de prise de conscience d’une transformation). Je suis enfermée dans la maison de mon enfance, scellée de planches devant les fenêtres, plongée dans l’obscurité. Des bruits de pas et de coups sur les parois de la maison, tout autour de moi. Je sais être poursuivie par des nazis. Je sais aussi qu’il faut que je protège quelqu’un. J’agrippe son bras pour l’entraîner dans la cave de la maison et nous écoutons en silence le bruit des pas qui montent les escaliers au-dessus de nos têtes, nous retenant d’éternuer, le nez irrité par la poussière qui bruisse du plafond. Invariablement, je me réveille toujours à ce moment-là.

Je m’amuse alors à tenter de me souvenir et de voir alors quelles maisons je garde en mémoire, outre celles de l’enfance qui restent, comme pour beaucoup de gens, très distinctement gravée dans ma mémoire comme si ce souvenir renfermait également ceux de l’enfance, de ses sensations, de ses découvertes et de ses origines. J’ai déjà écrit sur la maison d’enfance paternelle et j’ai également un peu écrit sur l’appartement d’enfance maternel partagée avec les frères. Mais je crois que lorsque je convoque des décors pour écrire une scène par exemple, je ne puise pas tant mon inspiration dans ces lieux bien connus que dans ceux que j’ai pu côtoyés de façon plus épisodique.

Je repense par exemple à la maison de la meilleure amie de mon père quand j’étais petite. Je ne sais plus pourquoi mais souvent nous retrouvions cette amie dans cette maison (chez ses parents, je crois qu’elle était elle-même récemment divorcée, et qu’elle était retourné temporairement dans la maison parentale le temps que les choses se tassent). Je ne sais plus si nous avons souvent été dans cette maison mais sa disposition, ses poutres en bois, la sensation d’être coocooner dans cette maison de vieux, avec la cuisine à l’ancienne et les chambres d’enfants depuis longtemps adultes, préservées presque à l’intact. Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à farfouiller dans cette maison, à jouer tranquillement dans le salon comme si j’étais chez moi, de m’y sentir bien et accueillie. C’est aussi dans cette maison, un peu jeune certes, que je goûtais ma première lapée de vin blanc.

Si je prenais le temps de réfléchir encore un peu, d’autres me reviendraient peut-être mais je crois qu’en fait c’est un mélange de plusieurs maisons à la fois, croisées à plusieurs reprises et dont ma mémoire a gardé certains détails pour faire un puzzle. Je pense à cette séquence d’Amélie Poulain dans laquelle elle tente de redonner espoir à sa concierge en assemblant des bouts de lettres de son mari décédé. A chaque nouveau fragment ajouté on entend un son différent. C’est un peu cette idée que je me fais de la mémoire scripturale qui agence comme elle le souhaite des morceaux sélectionnés pour former un tout à son image (à l’image qu’il souhaite), un orchestre symphonique dont chaque fragment est un instrument, une ligne de notes ; ils proviennent d’un peu partout et de nulle part.