#Lecture – Le Nouvel Hollywood

Vous connaissez la vague cinématographique du nouvel Hollywood ? Non ?! Pourtant, vous connaissez forcément certains visages et de nombreux films et même, vous les connaissez très bien. Heureusement, d’ailleurs, que la vague du nouvel Hollywood est passée comme un raz-de-marée dans la production cinématographique des années 60-70, sinon nous en serions encore à La Mélodie du bonheur et autres niaiseries… Si je vous dit aussi que c’est grâce (ou à cause, tout dépend du point de vue, et au vue de certains résultats…) à cette vague que nous avons eu Star Wars et après lui les grosses machines qui n’hésitent pas à toujours aller plus loin dans l’image et les effets spéciaux. Malheureusement, c’est aussi ce travers qui a fini par tuer l’essence de cette vague créatrice.

Car, à la base, il ne s’agissait pas tant de faire de l’argent (et donc de rentabiliser au maximum pour en finir en fait par faire des navets de blockbusters à la pelle qui prennent le spectateur pour un con) que d’être fidèle et intègre à sa créativité qui est alors le mot d’ordre qui rassemble ces jeunes cinéastes. Ils en ont marre des mièvreries, ils en ont marre qu’on fasse croire au spectateur que tout est beau dans le meilleur des mondes alors qu’ils se voient appelés à la guerre du Vietnam à laquelle ils ne comprennent rien, ils en ont marre aussi qu’on dresse un portrait désuet et clairement dépassé de la jeunesse dans lequel ils ne se reconnaissent pas pour un kopek.

C’en est fini de la suprématie des studios et des producteurs qui ont brillés dans les années 50, maintenant la jeune génération a quelque chose à dire, par elle-même, avec ses propres moyens, elle n’a pas besoin d’avoir des mille et des cent pour réaliser un film, et puis pas besoin non plus de décor en studio et de tout ce tralala, ils veulent sortir à la rencontre de la rue, la vraie. Pratiquement tous ont vu (et ont appris par cœur) les films de la nouvelle vague française (Godard, Truffaut, etc.) et ils comptent bien prendre exemple sur ce modèle de libération créative soufflant d’Europe.

Le film qui marque le début du nouvel Hollywood est Bonnie & Clyde d’Arthur Penn (1969) qui montre pour la première fois à l’écran des personnages malveillants, affichant une sexualité trouble, des hors-la-loi, et surtout surtout cette scène finale qui a défrayé la chronique et qui montre en plans rapprochés les impacts de balles au cours d’une séquence de massacre qui dure une bonne dizaine de minutes. Le message est clair : c’est avec violence et virulence qu’il faut briser les codes de l’ancien Hollywood, et avec lui de l’ancienne société. À l’image du vent de libération qui parcourt le pays à la même période, le cinéma se libère.

Violence donc, mais aussi sexualité affirmée et/ou trouble (en tout cas s’affichant sans complexe), drogues, désillusions de la jeunesse, rock’n roll aussi bien souvent (puisqu’un courant de contre-culture ne peut absolument pas se passer de sa bande son forcément rock), un certain grain de folie aussi car tous les acteurs de cette vague sont de fortes têtes : Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Brian De Palma, Jack Nicholson (le visage du nouvel Hollywood), Dennis Hopper, David Lynch, George Lucas,… tous ces noms vous disent bien quelque chose… ? Et tous pratiquement se côtoient, au moins se connaissent et souvent s’entraident (bon à part Dennis Hopper devenu complètement parano à cause d’un surdosage de dope) : Coppola prend Lucas sous son aile et défend American graffiti auprès des producteurs, proposant même de le racheter lui-même pour pouvoir le sortir, Jack Nicholson est pote avec tout le monde, entre De Palma et Scorsese c’est une relation parfois un peu grinçante, mais tous en tous cas sont réunis autour de cette idée : le cinéma est un art, le résultat d’une création et non une simple production commandée par les studios pour faire du chiffre.

De cette vague, sortent de nombreux chef d’œuvres de notre cinéma moderne : Le Lauréat (Nichols, 1967), Rosemary’s baby (Polanski, 1968), Easy rider (Hopper, 1969), MASH (Altman, 1970), Le Parrain (Coppola, 1972), Sœurs de sang (De Palma, 1973), Apocalypse now (Coppola, 1979), Shining (Kubrick, 1979), à peu près tous les De Palma, tous les Coppola, tous les Scorsese de l’époque,… et beaucoup d’autres encore. c’est personnellement mon cinéma préféré (même s’il est malheureusement uniquement composé de mecs) dont ce livre retrace très bien le décor, le contexte, les écarts, les réussites et l’héritage.

Lecture: Oh hippie days, carnets américains, 1966-1969

Oh-hippie-days-

« La voilà bien mon audacieuse adepte des nouveaux codes de moralité beat : « Toute expérience est bonne à vivre, dans le respect mutuel, au plan physique comme au plan mental, sans tabous ni retenue. N’est libre que celui qui a fait le tour de toutes ces expériences. » Je m’abandonne à cette philosophie – assez éloignée des rigueurs normatives de ma banlieue parisienne. De toute façon, j’ai décidé qu’il ne m’arriverait rien de foncièrement déplaisant. En échange de quoi j’accepterai les cadeaux de la Providence sans les remettre en question. » (p. 20)

Alain Dister y était, il a tout vu, photographié, vécu au rythme des grandes heures de la contre-culture hippie, au sein de son QG : le quartier de Haight Ashbury à San Francisco, et il nous le raconte, partage son expérience éveillée. Ce jeune français qui rêve de liberté et de briser les conventions traditionnelles s’embarque pour le trip de sa vie en juillet 1966 en clamant : « Je ne pars pas en vacances. Je pars pour vivre une aventure, sur la route », tel le hobbit décidant sur un coup de tête de se lancer enfin à la découverte du monde. Et le monde, si on est avide de changement et d’effervescence, à la fin des années 60, c’est vers l’ouest qu’il se tourne : vers l’ouest de la France et vers l’ouest des États-Unis : la Californie. Ainsi commence trois ans de voyage (quelques passages par le New York à l’heure du Village) : la route donc mais toujours, chaque fois, comme un appel qui le ramène vers le haut quartier de San Francisco.

Haight Ashbury, désormais lieu touristique, terre sainte des nostalgiques de la mouvance hippie, ces quelques rues rassemblées autour du croisement entre Haight Street et Ashbury Street, sur sa colline brumeuse et fraîche, fût le lieu emblématique du mouvement avec tout une infrastructure communautaire, au départ attractive et enthousiasmante mais finalement pas assez bien pensée, pas assez pragmatique. Il leur fallait ça, semble nous dire Dister, il leur fallait cette utopie, comme toute utopie est nécessaire pour faire bouger les consciences, tout en sachant très bien qu’elle n’est qu’une utopie, un tremplin. On y croise les groupes Big Brother and the Holding Company (le groupe de Janis Joplin), les Grateful Dead, les Jefferson Airplane, et d’autres encore, qui tous vivent dans ce quartier et enchaînent les concerts gratuits, sortes de longues dérives musicales auréolées de light-shows et de drogues psychédéliques (LSD et marijuana donc mais aussi héroïne). La drogue, ce sera justement le plus gros problème de ce mouvement de la contre-culture qui s’y brûle rapidement les ailes.

C’est donc avec enthousiasme, mais lucidité déjà, qu’Alain débarque à SF et s’installe dans le quartier, créchant chez telle ou telle régulière, partageant une maison avec des dizaines de hippies camés et dans laquelle tournent en boucle les disques psyché. Il est aussi parfois accueilli par quelques couples du Haight qui forment chez eux une communauté ouverte et bienveillante.

Mais dès le départ, et c’est ce qui apporte toute la puissance de ce témoignage, Alain est lucide et clairvoyant. Il relève les apports et les escarres du mouvement avec la même lucidité. Dès son arrivée à SF en 1966, il voit bien les potentielles dérives, les extrémismes, nécessaires, qui vont rapidement entraîner le mouvement à sa perte : les drogues surtout.

« Comment t’as pu avoir un jour, un seul, envie de devenir junkie ? C’était quoi, ton plan ? Coup de blues ? Vieille mytho ? Tu connaissais le tarif, pourtant. La douleur permanente. Le singe cramponné aux épaules. Les tripes nouées, le ventre dur, t’arrive plus à chier. Le manque. T’en veux à la terre entière, tu vois les flics partout, tu vendrais ton sang pour un peu de poudre. La recherche d’argent pour le prochain fix. Le flash est si court… La douleur à nouveau. Et plus de fric. Dieu, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire pour trouver quelques dollars pour un nouveau fix ? Cinq ou six fois par jour, t’as jamais le fric pour ça, alors tu deales ou tu te vends, ton corps flétri, ton cul meurtri, dans le ghetto black pour quelques dollars, juste une dose de plus… T’as fourgué ce que tu possédais, jusqu’à la dernière couverture sur ton matelas. Tu vois comment il est maintenant ? Brûlé par les clopes tombées de ton bras mort, grêlé de taches de sang, souvenirs de seringues oubliées… Le matelas, il n’y a plus que ça dans cette pièce vide, sur ce plancher de misère où cavalent des cancrelats… J’ai l’air d’en rajouter, comme ça, pour la forme, pour essayer de mettre en mots le côté sordide de l’affaire. Ton malheur, ta misère abjecte. Mais tu sais combien c’était pire… » (p. 278-279).

Oh hippie days se parsème également de nombreux portraits, comme si Dister voulait rappeler aussi que le mouvement hippie, c’était avant tout des gens. Ces portraits forment des envolées lyriques, des fulgurances de psychologie et d’observation. Dister a vécu ces années avec distance, toujours, tout en étant au cœur de la mouvance et en profitant bien lui aussi des « plats » qui circulaient, mais sans s’engouffrer dans les failles qui ont perdues de nombreux jeunes de cette époque et parmi ses amis aussi auxquels il rend hommage à travers ces portraits universels.

« Je t’ai revue, six mois plus tard, dans la communauté de Jon et Maria, sur Waller Street, à San Francisco. Tu avais bien changé. Finies les fringues d’éxecutive lady et les bijoux classe. Tu portais une de ces robes longues et sans forme qu’affectionnaient les hippie chicks. On ne voyait plus les tiennes, de formes. Ton élégance envolée, la tête dans les nuages, tu avouais prendre un peu trop de LSD. Tu étais spaced out – éclatée. Stig, qui était aussi défoncé que toi, semblait affairé à la même quête, et connaissait les mêmes errances, les mêmes échecs amoureux. Vous avez eu une brève histoire. Les réveils ont été durs, parfois, comme les descentes. Et puis tu as disparu, engloutie dans le grand rêve du Haight Ashbury. La dernière fois que je t’ai aperçue, au coin de Calyton, au pied de la Free Clinic – c’était déjà le printemps 68 -, tu hochais la tête en marmonnant « trop de confusion, trop de confusion » (p. 126-127).

Dister a écrit pour le magazine Rock & Folk, et il est aujourd’hui considéré comme le spécialiste français du rock sixties sur lequel il a écrit de nombreux livres ainsi que sur la Beat Generation.

Lecture: Hippie hippie shake – Richard Neville

Oz : une plongée dans la contre-culture

Années 60, en Australie. Le jeune Richard Neville monte un magazine à tendance humoristique et subversive dans son lycée. Rapidement, la tentative est avortée par l’autorité bien-pensante de l’école. Mais qu’à cela ne tienne : Richard a bien envie de créer son propre journal. Comme de nombreux jeunes de sa génération, il en a marre de la morale vieillissante des pères et grands-pères (oui bien sûr, on ne parle même pas des femmes !) qui tente de contraindre une société dans des carcans qui ne demandent qu’à éclater et paraissent de plus en plus en décalage avec le monde actuel. Lui, son langage, comme celui d’une multitude d’autres jeunes enfants fleurs, c’est la contre-culture, pas seulement crise d’adolescence partant du principe qu’on est antitout, mais simplement pour être et vivre de la façon dont il l’entend : liberté, communauté, découverte, ouverture de l’esprit, pour tous et toutes sans distinction.

Richard Neville est donc le fondateur du magazine underground Oz. L’idée ? Simplement dire ce que l’on pense, offrir un lieu d’expression à ce qui active réellement les neurones des gens plutôt que de recouvrir encore des magazines de superficialité et de contingences. On parle donc de tout dans Oz : sexe bien sûr, politique, société, arts et culture, évènements dont on ne parlera jamais dans les journaux « reconnus » et donc « sage », « correcte », etc.

Oz rencontre rapidement quelques problèmes, mais il paraît que sur l’autre continent, en Angleterre, il y a des gens qui bougent, un mouvement communautaire et libertaire dynamique et plus prêt à accueillir la vague du changement sans aucun doute que les frileux australiens. Neville débarque à Londres, s’enchaînent les numéros tous plus « osés » les uns que les autres, « osés » parce qu’il n’y a aucun tabou. A l’avènement de l’année 68, Neville a une idée : et si on laissait parler aussi les très très jeunes ? Il fait passer une annonce et une dizaine de lycéens débarquent dans les locaux d’Oz pour participer et monter ce qui sera le Schoolkids Oz. C’est la première fois qu’ils peuvent vraiment exprimer ce qu’ils ressentent, ce que c’est que d’être jeune dans le monde actuel.

Seulement, voilà, Oz a déjà quelques fois fait l’objet de descentes de flics pour des prétextes divers et variés (en fait parce que ce magazine qui dit ce qu’il pense, ça fait tâche dans la bonne société anglaise), mais là, ils s’agit d’enfants, d’innocence, de préserver la naïveté des plus jeunes, qu’ils rentrent bien dans le moule comme il faut et participer à un magazine comme ça, c’est une atteinte aux bonnes mœurs, et en plus il y a des images de scènes de sexe triviales et écœurantes. Oz est donc attaqué pour atteinte aux bonnes mœurs et obscénité (comme Flaubert à peu près un siècle avant).

Le procès est très long. Richard s’en prend plein la tronche pour pas un rond. C’est inadmissible, c’est obscène, c’est trop, décidément trop libertaire. Le premier verdict tombe : moins d’un an de prison. Prison ?! Personne ne s’attendait vraiment à ça. Pour l’opinion publique, ça a tout l’air d’un abus de pouvoir, comme si on prenait Oz pour donner un exemple. Richard fait appel : la cours d’appel avoue que leurs prédécesseurs y sont allé un peu fort et ont largement débordé des cadres de leur juridiction judiciaire. L’affaire Oz fait jurisprudence, c’est l’un des premiers magazines à faire l’objet de ce type d’accusation, et voilà qui réveille un peu l’opinion publique quant à l’importance de la liberté de la presse.

Richard raconte donc l’histoire de ses jeunes années, des années Oz, et, en filigrane tout au long du récit, c’est un portrait inside de la contre-culture hippie des années 60 avec ses espoirs, ses élans vite réprimés, déçus, ses bilans. Un récit qui se boit et s’écoute sans modération.