La voie de l’invisible

C’est étrange. Il y a quelques années encore, même peut-être un an, je parvenais à parler de mon écriture à n’importe qui. Avec les amis nous nous lancions dans des grandes discussions sur l’écriture, je parlais de ce que j’étais en train d’écrire, de certaines scènes de mon roman. Désormais, la voix se bloque. Je ne sais plus comment exprimer avec des mots ce qui s’est passé lors de mon dernier face à face avec l’écriture. J’ai l’impression que vient un moment où l’écriture n’est plus partageable. Y’aurait-il une limite au partage ?

Cela me frustre. Je cherche l’attention de mon entourage alors même que je ne parviens pas à leur exprimer ce qui est essentiel. J’en reste à des constats : le roman avance bien, déjà plus de deux pages, je devrais avoir fini le premier jet avant la fin de l’année, des choses comme ça. Mais plus de détails, plus de précisions. Et l’ami demeure dans l’attente un moment avant que la discussion ne dérive vers autre chose.

Le silence. J’ai toujours craint le silence. Mais je dois bien admettre que, de plus en plus, j’y trouve aussi une certaine forme de repos et d’attirance.

C’est que je visualise un énorme potentiel à travers tous ces projets d’écriture qui ne font encore que se mettre en place. J’entraperçois par exemple que Echoes va être un roman d’une force exceptionnelle. Pas parce que c’est moi qui l’écris (je n’en suis plus là, à cet orgueil de croire que j’y suis vraiment pour quelque chose) mais parce qu’il a une force qui m’oblige moi-même à le poursuivre, une force vitale, tranquille et capable de s’étendre dans la durée.

C’est peut-être cela finalement : après avoir cru quelques temps que je pouvais avoir un poids dans l’édifice, je constate de plus en plus combien l’édifice se construit de toute façon, avec ou sans mon aide. Je constate que mon travail pour placer l’œuvre au centre de l’artisanat pour lequel j’ai tant transpiré, j’ai tant donné, a abouti à mon annihilation. C’est peut-être de ça que parle aussi Liscano, ce constat qu’il fait lui-même de sa propre invisibilité. On est écrivain mais finalement on est rien : c’est le livre qui compte, c’est lui qui sera au centre des attentions et qui demeurera.

« Je. Qui ça ? » écrit Beckett dans L’Innommable. Je. Qui ça ? Puisque écrire c’est faire l’expérience d’une impossible coïncidence avec soi. Puisque écrire c’est éprouver que cette parole qui émerge et que j’écris est à la fois la mienne et pas la mienne, qu’elle ne se laisse pas aisément identifier bien qu’elle en dise plus long sur moi, sans doute, que je ne le voudrais. Parce que, voilà, je suis sûre de mon âme (hélas), de mon métier, je me reconnais à peu près dans les sentiments et les convictions que j’exprime dans la vie courante, mais lorsque j’écris, une part de moi ne se laisse pas cerner, je suis prise de doute. Je. Qui ça? Et ce doute contamine en même temps ma vision tout entière du monde (ce doute dans lequel se glisse, par bonheur, la fiction) (Salvayre, Lydie. « Pour un engagement voluptueux » in Assises du roman, P. 40-41).

L’innommable, c’est peut-être moi en définitif, celui qu’on ne nomme pas, le travail en sous-main qui a contribué mais qu’il n’est plus utile de citer.

Peut-être le temps du fanfaronnage et de la mise en avant est-il révolu. « Tu parles, tu parles », semble me dire mon écrivain, « en attendant, c’est moi qui trime, un jour tu te tairas ».

Mais je sais que ce n’est pas seulement ça. A un moment j’ai commencé à construire un personnage, celui qui écrit. Peu à peu ce personnage s’est emparé de tout et a écrasé l’autre. Il l’a tellement écrasé qu’à présent l’autre n’a plus de place. Tout ce qu’il peut faire, dire, ne pas faire et ne pas dire aura à voir avec le personnage, et non avec l’autre, celui qui est écrasé, en silence […]. (Liscano, Carlos. L’Ecrivain et l’autre. P. 35-36).

C’est encore une histoire de renoncement. Je crois avoir tout récemment accepté que je ne sois, de toutes les manières que je puisse tenter pour contrer cette vérité et à la fois l’incrémenter, rien d’autre que de l’écriture. J’admets désormais face aux autres, non sans une certaine forme de rébellion même devant leur incompréhension, que je ne suis plus rien sans écriture, que je suis écriture et qu’ils ne cherchent pas à me trouver un autre état, une autre façon d’être au monde.

Pourquoi cette forme de rébellion d’ailleurs ? Pourquoi avoir besoin d’affirmer cela aux autres ce qui est devenu si évident pour moi ? Peut-être parce que je suis allé trop loin sur ma voie pour eux, que nos chemins sont devenus nécessairement parallèles à partir d’aujourd’hui, depuis que j’ai renoncé à être autre chose, depuis que je ne me débats plus avec mon écrivain, qu’il m’a entièrement consommé, mais que les autres cherchent encore à communiquer avec quelqu’un qui n’existe plus.

Il y a aussi que j’entrevois avec de plus en plus d’acuité visuelle tout l’édifice qui se construit lentement. Il y a eu un premier roman, puis un autre, encore un autre en route et un autre en train de germer, il y a tous ces fragments sur l’écriture, ce travail quotidien. Et je suis encore la seule à pouvoir le deviner, à voir que chacun de mes projets est une pierre de plus à l’édifice mais que seul peut-être dix pour cents de l’édifice est à ce jour abouti. Il est difficile (je n’ose dire impossible, je me laisse l’espoir du possible) d’exprimer aux autres toute la portée possible, je suis la seule à pouvoir anticiper, à avoir suffisamment de clés en main, des clés fantomatiques, fantasmées, immatérielles ; je ne peux pour le moment presque rien leur offrir de palpable.

Je pense aussi à cet ami écrivain qui m’a répondu il y a quelques jours à mon email pour reprendre contact avec lui, prendre des nouvelles de lui et de son travail. Je pense à ce qu’il m’a répondu et qui m’a, je crois, en fait bouleversée. Sa réponse dans une forme de résignation : le recueillement, l’isolement, le face à face avec son écriture dans la solitude. Il m’avouait délibérément laisser le silence s’installer autour de lui. Il me souhaitait bonne route. Une forme d’adieu peut-être, pas parce qu’il ne désire plus d’échange avec moi, mais parce qu’il ne désire tout simplement plus d’échange avec quiconque, comme s’il avait définitivement abdiqué et laissé la voix l’englober tout entier. Je ne crois pas en être là mais j’entraperçois déjà ces signes moi-même, une forme de dévotion totale peut-être. Et, chose étrange, je n’ai même pas peur de disparaître.

Autrefois, je me souviens que cette idée était ce que je craignais le plus, que je me répétais la phrase de The Hours : « J’ai peur qu’elle puisse tout à coup disparaître ». A-t-on vraiment peur de cela finalement ? Ou alors, une fois arrivé tout au bord de la disparition, peut-être devient-elle évidente, voir même séduisante. Pour le moment, cela m’effraie encore un peu, d’où sans doute mes élans de rébellion, peut-être pour ne pas abdiqué encore, faire durer.

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La vieillesse de l’écrivain

Il est déjà trop tard lorsque je commence à écrire ces mots, je devrais, raisonnablement, me coucher pour ma journée de travail de demain. Mais – et c’est de plus en plus vrai -, j’ai l’impression de ne commencer à m’éveiller que lorsque la journée de travail est justement terminée ; la « vraie » journée commence à ce moment-là : lorsque je ferme la porte du bureau pour rejoindre un ami, boire un café, partager un moment avec mon compagnon, et bien sûr, pour écrire, avoir l’esprit libéré pour pouvoir écrire.

Je remarque pourtant qu’il n’y a plus là la même possession de la découverte, de cette époque où, quel que soit le lieu, l’heure, les contingences, je me ruais sur mon carnet pour noter ces quelques phrases qui me passaient par l’esprit et que je reprenais plus tard pour le compte de tel ou tel personnage. Si aujourd’hui je suis toujours autant submergée par ces sortes d’épiphanies scripturales, je ne prends plus forcément le temps de les noter et elles coulent en moi, parfois elles réapparaissent une fois que je suis disposée, c’est-à-dire que je suis dans le lieu adéquat avec le matériel adéquat pour écrire.

Je repense à cette citation de Liscano que j’ai à l’époque surlignée parce qu’elle m’avait interpellée et qui prend plus de sens aujourd’hui : « Difficulté à écrire, plus qu’il y a vingt ans. Sans l’élan, sans l’envie, sans l’innocence avec lesquels j’écrivais autrefois. […] Je me répète, je reviens aux mêmes choses. Enfermé. Je ne sais pas comment sortir de la répétition. Je me dis que la seule façon de s’en sortir ce n’est pas de penser. C’est d’écrire » (p. 14-15). Je me souviens qu’en lisant cela à l’époque je m’étais demandé si cette forme de lassitude, ou plutôt d’habitude, finissait par prendre tous les écrivains au bout d’un certain temps, tout en étant persuadée que cela ne m’arriverait pas, que j’étais bien trop passionnée.

Je ne dis pas que l’enthousiasme n’est plus là, sinon je ne courrais pas si souvent en fermant la porte du bureau pour rentrer le plus vite possible chez moi et écrire (il y a aussi ça, tiens, d’ailleurs : j’écris maintenant toujours chez moi, presque jamais en extérieur ou dans un bar comme j’ai pu le faire). Je dis simplement que l’écriture est devenue un état permanent, intime et intangible, qu’il n’y a plus vraiment de questions à se poser : si je n’écrivais pas, je ne vivrais pas, je ne serais pas. C’est d’ailleurs aussi la conclusion de Liscano : « Aujourd’hui la littérature c’est la réalité. Je ne peux rien faire d’autre qu’écrire » (p. 23).

Il semble que l’écrivain ait un âge finalement, et une vieillesse. Si la fougue et la soif que procure la découverte du monde des émois à l’adolescence finit par devenir plus sage, quoique non moins enthousiasmant, les émotions impulsives sont plus modérées. Si, il y a quelques années encore, ma découverte d’un moi-écrivain et mon affirmation de ce moi comme étant moi aux yeux des autres était source d’élans emportés, il est aujourd’hui accepté par tout le monde y compris par moi, alors il n’est plus temps des grands emportements : c’est là, c’est définitif, c’est connu et accepté, c’est presque commun et habituel. Et « l’œuvre est là, les livres sont là, par conséquent je dois aussi accepter l’idée que j’existe » (p. 29).

Il y a aussi ça, oui, je le sens depuis quelques temps : ce regard des autres justement. Il n’est pas essentiel, il n’est pas moteur et ne conditionne pas l’écriture, c’est entendu, mais en tant qu’être qui, pour exister, doit aussi exister aux yeux des autres, je regrette peut-être cette période où les autres découvraient que je suis écrivain. Il y avait des débats riches et emportés jusque tard dans la nuit, des cafés pris uniquement pour parler d’écriture et des projets d’écriture, il y avait un intérêt ardant. Aujourd’hui, s’ils me demandent encore presque chaque fois des nouvelles sur l’avancement de mes projets et de mon écriture, il ne s’agit plus de s’attarder, car c’est ainsi : la découverte est toujours plus grisante et on s’habitue à tout, puisque même moi je m’habitue à écrire, il ne s’agit plus d’une lutte personnelle pour l’affirmer mais de faire et donc, nécessairement, d’en parler moins.

Je dois admettre que le roman (le troisième) que je suis en train d’écrire ne me possède pas autant que mon premier roman qui était une possession quotidienne (mais aussi je ne travaillais qu’à mi-temps !) ; et puis cet exorcisme pour me l’arracher des entrailles et m’en séparer, une torture. C’est avec plus de distance et de retenue que j’aborde celui-ci, il n’en sera peut-être que meilleur pour le lecteur, en tout cas moins violent. Il est par contre, malgré la distance, toujours autant essentiel pour moi d’écrire ce roman que d’écrire le premier.

Je dois bien admettre aussi que c’est avec une certaine forme de nostalgie que j’observe l’émergence des nouveaux écrivains – ceux qui découvrent qu’ils le sont mais qui n’osent pas encore affirmer qu’ils le sont, et qui sont transportés par l’euphorie de découvrir leurs capacités et celle du premier roman en cours, parce que l’écriture n’est encore que pour eux seuls, qu’ils n’ont pas encore été lus, qu’ils en sont encore au stade charnel et intime de la relation avec l’ amant, que la relation n’est pas encore officialisée.

Ce qui me fais courir en sortant du bureau pour écrire, je crois, est en fait ce que je dois désormais appeler un élan de vie : me sentir exister. Non, il faudrait même plutôt dire: j’écris donc j’existe.


Références : Liscano, Carlos. L’Ecrivain et l’autre. Paris : ed. 10/18, DL 2011, cop. 2010. Traduit de l’espagnol (Uruguay) El Escritor y el otro (cop. 2007) par Jean-Marie Saint-Lu. Préface de Carina Blixen. 211 p.