#Extrait 45

Héloïse ne réagit pas. Elle semble anchylosée par le froid. Le feu de cheminée apporte pourtant toute la chaleur nécessaire. De toute façon, Marthe n’est elle-même pas certaine de comprendre ce qu’elle dit, à force d’années de répétition, le sens ne lui appartient plus tout à fait. Elle est toujours là à répéter sans fin le même discours qui parle pourtant de quelque chose de mouvant. Mais elle est immobile. Et c’est comme si le temps se jouait d’elle comme d’une guigne : elle profère des paroles aspirant à la transformation – pas même à l’évolution, elle n’oserait avoir suffisamment d’orgueil pour porter ses espoirs dans un potentiel progrès, mais en tout cas quelque chose de vivant, d’actif – alors que le temps semble la restreindre à un éternel retour. En parlant de l’éternel retour, Nietzsche disait qu’il faudrait vivre chaque jour de sa vie en sorte qu’on aimerait le revivre éternellement, rendre ainsi chaque jour pleinement conscient de son présent et de sa force existentielle.

L’éternel retour de Marthe semble plutôt la réduire de plus en plus sur elle-même, l’y enferme : faire en sorte que le temps s’y réduise à la stricte nécessité. Le passage trop rapide des jours. La volonté nietzschéenne est brimée chez Marthe par son attachement maladif à la nostalgie : il s’agirait chez elle plutôt d’une spirale que d’un élargissement vers le monde. C’est en tout cas ce dont elle s’est persuadée depuis longtemps.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 44

L’appartement de son père, cet enchevêtrement de petites pièces, ces meubles, ces décorations qu’elle avait elle-même choisies, en femme de la maison, la tasse à café qu’il avait posé sur le bar au lieu de la mettre dans le lave-vaisselle – comme elle lui demandait toujours sans qu’il ne le fasse jamais, comme s’il voulait lui signifier que, de toute façon, elle n’avait que ça à faire-, la soufflerie de la VMC que le disque qui venait de s’arrêter ne couvait plus. Même l’air qu’elle savourait quelques minutes auparavant, tous ces objets insignifiants la renvoyèrent à l’être vide qu’elle aurait pu être sans Will ; elle eut tout à coup l’impression d’étouffer. Lise finit de débarrasser le petit déjeuner avec rage, claquant les portes de placard, puis courut aux toilettes, se pencher au-dessus de la cuvette brutalement prise de nausées ; c’est en cet instant peut-être, cette fraction de seconde, que Lise passa de l’ombre à la lumière, de l’état de fantôme dans lequel il l’avait contrainte à ce moi réel révélé soudainement dans toute sa nature. Une nature terrifiante – car inconnue, une étrangère avec laquelle peu à peu elle apprenait à communiquer pour mieux la comprendre – au point de se tétaniser dans le couloir, ce matin-là, black-out complet.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here

#Extrait 43

La machine à café s’enclenche et me fait sursauter ; pendant un moment je n’entends plus les paroles de mon amie. Je vois ses lèvres bouger, sa tête s’agiter, ses yeux me fixer, mais je ne distingue pas le son de sa voix. Ce sont quelques secondes pendant lesquelles je m’amuse à deviner – selon la forme que prend sa bouche –  le sens de ses syllabes étouffées à mes oreilles.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 41

Car, alors même que l’instant prenait corps dans un présent qui semblait pouvoir durer éternellement, je savais ne pouvoir retrouver ces sentiments exactement comme je pouvais les ressentir à ce moment précis et je ne sais pas même si je pourrais les retrouver intacts au moment où j’écris ces lignes alors que trois heures seulement se sont écoulées (je viens tout juste de rentrer). Et voilà que je peine déjà devant mon carnet, voilà que tout m’échappe. Je le savais déjà tout à l’heure, je me voyais déjà bougonner devant mon carnet incapable de retenir les éphémères. Je savais pertinemment que lorsque je tenterais de le décrire, cet instant serait déjà loin, évaporé par un nouvel instant présent – celui de l’écriture, intemporel, hors du temps entre tous -, par de nouvelles impressions qui ne seraient à jamais plus tout à fait les mêmes, mais luttant pourtant contre cette échappée folle, cette vieillesse constante.

Je veux que rien ne s’échappe.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes