#Extrait 57

Chaque jour, à quatorze heures précise, il s’installe à une table et commande un café. Il scrute la salle et écoute les gens s’esclaffer, s’enthousiasmer. Il y a quelques habitués qui jouent aux échecs silencieusement ; il regarde et commente leur jeu pour lui seul en se disant qu’il n’aurait pas déplacé ce pion-là. Il y a également des étudiants bruyants qui veulent conquérir le monde et le changer selon leurs idées ; ça lui rappelle l’époque où lui aussi voulait refaire le monde, les yeux chargés de douces utopies. Les choses ont changées, se dit-il, les jeunes d’aujourd’hui se contentent de refaire le monde le temps d’un café alors que nous cherchions à agir par tous les moyens et pourtant, qu’on parle ou qu’on agisse, rien n’a réellement bougé. Je l’ai fait moi, la guerre, j’ai connu des pertes, la boue, l’inhumanité, l’individualisme, l’obligation de continuer devant ces corps qui s’amoncellent, et mes illusions à moi se sont envolées. Un trio de vieilles femmes entrent en glapissant, s’installent et discutent de la famille et des gens qu’elles ont oubliés, comme elles seront oubliées un jour, se dit-il, comme tout le monde. Elles cherchent à capter l’attention par un léger contact de la main car même entre elles, aucune n’existe déjà plus, elles veulent montrer qu’elles sont toujours là, qu’elles ont encore des choses à dire, une utilité quelconque. Le vieux commence à parler aux jeunes en leur racontant l’Allemagne. Les étudiants ont un petit rictus et se regardent ahuris, devant ce vieillard qui rabâche encore ces histoires déjà trop entendues et trop anciennes pour qu’elles aient encore un intérêt si ce n’est historique. Il finit par se taire et les laisse à leurs rires. Une des jeunes filles est tellement belle, elle lui rappelle sa femme quand il l’a rencontré : elle était comme cette jeune fille, silencieuse, souriante et farouche. Il la fixe un instant et lorsqu’elle finit par le dévisager, sans doute gênée de son regard, il se détourne et observe les passants de la rue. C’est l’hiver, les couples marchent serrés pour se réchauffer, la lumière est blanche, opaque. La rue ne change pas, elle non plus, il se souvient être venu souvent dans ce café étant jeune : lui non plus n’a pas tellement changé, ce sont juste les gens qui se sont succédé mais au final, même discussions, mêmes instants éphémères qui s’échappent aussi vite pour chacun d’entre nous. Il se lève et paye son café. Avant de sortir, il jette un dernier regard aux quelques personnes qu’il a observé.
Les étudiants commencent à parler du petit vieux qui vient de sortir. Soudain, dans la rue, un grand bruit, la serveuse sort pour voir ce qui se passe. Un camion a reculé sans le voir et le petit vieux est étendu là, un sourire aux lèvres. Il ne semble pas avoir souffert, se dit-elle, pauvre vieux ; et voilà, encore un client de moins. Dans le café, les joueurs d’échecs se concentrent, les jeunes étudiants parlent de la manifestation prévue dans l’après-midi, la serveuse sert des cafés aux vieilles dames qui, la larme à l’œil, se taisent un instant en se disant : « au suivant ».


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

#Extrait 43

La machine à café s’enclenche et me fait sursauter ; pendant un moment je n’entends plus les paroles de mon amie. Je vois ses lèvres bouger, sa tête s’agiter, ses yeux me fixer, mais je ne distingue pas le son de sa voix. Ce sont quelques secondes pendant lesquelles je m’amuse à deviner – selon la forme que prend sa bouche –  le sens de ses syllabes étouffées à mes oreilles.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Extrait 31

Elle prend son paquet de filtres sur la table ; d’une main agile et habituée, en sort un du sachet, fait ensuite le même geste pour extraire une feuille et un peu de tabac. Elle le pose sur la table, le rassemble en petit tas, pour ne pas perdre une miette. Je la regarde faire, attentive à la grâce de ses gestes.

J’admire ses mains, l’aisance de ses gestes, quelque chose en elle m’attire, une attraction humaine… Ma perception physique sans aucun doute de notre connexion psychique en cet instant.

Je m’en roule une à mon tour. Un léger moment de silence volatile intervient à nouveau sans gêne.


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