Lecture: Oh hippie days, carnets américains, 1966-1969

Oh-hippie-days-

« La voilà bien mon audacieuse adepte des nouveaux codes de moralité beat : « Toute expérience est bonne à vivre, dans le respect mutuel, au plan physique comme au plan mental, sans tabous ni retenue. N’est libre que celui qui a fait le tour de toutes ces expériences. » Je m’abandonne à cette philosophie – assez éloignée des rigueurs normatives de ma banlieue parisienne. De toute façon, j’ai décidé qu’il ne m’arriverait rien de foncièrement déplaisant. En échange de quoi j’accepterai les cadeaux de la Providence sans les remettre en question. » (p. 20)

Alain Dister y était, il a tout vu, photographié, vécu au rythme des grandes heures de la contre-culture hippie, au sein de son QG : le quartier de Haight Ashbury à San Francisco, et il nous le raconte, partage son expérience éveillée. Ce jeune français qui rêve de liberté et de briser les conventions traditionnelles s’embarque pour le trip de sa vie en juillet 1966 en clamant : « Je ne pars pas en vacances. Je pars pour vivre une aventure, sur la route », tel le hobbit décidant sur un coup de tête de se lancer enfin à la découverte du monde. Et le monde, si on est avide de changement et d’effervescence, à la fin des années 60, c’est vers l’ouest qu’il se tourne : vers l’ouest de la France et vers l’ouest des États-Unis : la Californie. Ainsi commence trois ans de voyage (quelques passages par le New York à l’heure du Village) : la route donc mais toujours, chaque fois, comme un appel qui le ramène vers le haut quartier de San Francisco.

Haight Ashbury, désormais lieu touristique, terre sainte des nostalgiques de la mouvance hippie, ces quelques rues rassemblées autour du croisement entre Haight Street et Ashbury Street, sur sa colline brumeuse et fraîche, fût le lieu emblématique du mouvement avec tout une infrastructure communautaire, au départ attractive et enthousiasmante mais finalement pas assez bien pensée, pas assez pragmatique. Il leur fallait ça, semble nous dire Dister, il leur fallait cette utopie, comme toute utopie est nécessaire pour faire bouger les consciences, tout en sachant très bien qu’elle n’est qu’une utopie, un tremplin. On y croise les groupes Big Brother and the Holding Company (le groupe de Janis Joplin), les Grateful Dead, les Jefferson Airplane, et d’autres encore, qui tous vivent dans ce quartier et enchaînent les concerts gratuits, sortes de longues dérives musicales auréolées de light-shows et de drogues psychédéliques (LSD et marijuana donc mais aussi héroïne). La drogue, ce sera justement le plus gros problème de ce mouvement de la contre-culture qui s’y brûle rapidement les ailes.

C’est donc avec enthousiasme, mais lucidité déjà, qu’Alain débarque à SF et s’installe dans le quartier, créchant chez telle ou telle régulière, partageant une maison avec des dizaines de hippies camés et dans laquelle tournent en boucle les disques psyché. Il est aussi parfois accueilli par quelques couples du Haight qui forment chez eux une communauté ouverte et bienveillante.

Mais dès le départ, et c’est ce qui apporte toute la puissance de ce témoignage, Alain est lucide et clairvoyant. Il relève les apports et les escarres du mouvement avec la même lucidité. Dès son arrivée à SF en 1966, il voit bien les potentielles dérives, les extrémismes, nécessaires, qui vont rapidement entraîner le mouvement à sa perte : les drogues surtout.

« Comment t’as pu avoir un jour, un seul, envie de devenir junkie ? C’était quoi, ton plan ? Coup de blues ? Vieille mytho ? Tu connaissais le tarif, pourtant. La douleur permanente. Le singe cramponné aux épaules. Les tripes nouées, le ventre dur, t’arrive plus à chier. Le manque. T’en veux à la terre entière, tu vois les flics partout, tu vendrais ton sang pour un peu de poudre. La recherche d’argent pour le prochain fix. Le flash est si court… La douleur à nouveau. Et plus de fric. Dieu, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire pour trouver quelques dollars pour un nouveau fix ? Cinq ou six fois par jour, t’as jamais le fric pour ça, alors tu deales ou tu te vends, ton corps flétri, ton cul meurtri, dans le ghetto black pour quelques dollars, juste une dose de plus… T’as fourgué ce que tu possédais, jusqu’à la dernière couverture sur ton matelas. Tu vois comment il est maintenant ? Brûlé par les clopes tombées de ton bras mort, grêlé de taches de sang, souvenirs de seringues oubliées… Le matelas, il n’y a plus que ça dans cette pièce vide, sur ce plancher de misère où cavalent des cancrelats… J’ai l’air d’en rajouter, comme ça, pour la forme, pour essayer de mettre en mots le côté sordide de l’affaire. Ton malheur, ta misère abjecte. Mais tu sais combien c’était pire… » (p. 278-279).

Oh hippie days se parsème également de nombreux portraits, comme si Dister voulait rappeler aussi que le mouvement hippie, c’était avant tout des gens. Ces portraits forment des envolées lyriques, des fulgurances de psychologie et d’observation. Dister a vécu ces années avec distance, toujours, tout en étant au cœur de la mouvance et en profitant bien lui aussi des « plats » qui circulaient, mais sans s’engouffrer dans les failles qui ont perdues de nombreux jeunes de cette époque et parmi ses amis aussi auxquels il rend hommage à travers ces portraits universels.

« Je t’ai revue, six mois plus tard, dans la communauté de Jon et Maria, sur Waller Street, à San Francisco. Tu avais bien changé. Finies les fringues d’éxecutive lady et les bijoux classe. Tu portais une de ces robes longues et sans forme qu’affectionnaient les hippie chicks. On ne voyait plus les tiennes, de formes. Ton élégance envolée, la tête dans les nuages, tu avouais prendre un peu trop de LSD. Tu étais spaced out – éclatée. Stig, qui était aussi défoncé que toi, semblait affairé à la même quête, et connaissait les mêmes errances, les mêmes échecs amoureux. Vous avez eu une brève histoire. Les réveils ont été durs, parfois, comme les descentes. Et puis tu as disparu, engloutie dans le grand rêve du Haight Ashbury. La dernière fois que je t’ai aperçue, au coin de Calyton, au pied de la Free Clinic – c’était déjà le printemps 68 -, tu hochais la tête en marmonnant « trop de confusion, trop de confusion » (p. 126-127).

Dister a écrit pour le magazine Rock & Folk, et il est aujourd’hui considéré comme le spécialiste français du rock sixties sur lequel il a écrit de nombreux livres ainsi que sur la Beat Generation.

Publicités

Lecture: Demande à la poussière – John Fante


Entre 1938 et 1982, John Fante signe quatre romans (Bandini, Demande à la poussière, La Route de Los Angeles et Rêves de Bunker Hill) centrés autour du personnage semi-autobiographique (on dirait peut-être aujourd’hui biographie romancée), Arturo Bandini, alter-ego de John Fante.

Le Arturo de Demande à la poussière crèche dans les environs du quartier de Bunker Hill à Los Angeles, il parvient difficilement à se payer de quoi dormir et manger, et, en attendant de réussir à percer en tant qu’écrivain, il vit des quelques nouvelles qu’il parvient à vendre pour un magazine et en fait, surtout de la générosité de sa mère qui lui envoie çà et là quelques dollars. Sa vie, c’est au jour le jour, surtout à écumer les trottoirs du quartier et à boire du café dans le bar Columbus où il se rend de plus en plus fréquemment pour reluquer la belle créature qui y œuvre en tant que serveuse et dont il adore la façon qu’elle a de le rembarrer sans ciller : Camilla.

Il ne tient pas à s’attacher mais il faut dire qu’elle lui plaît de plus en plus cette petite tigresse. Seulement, il a beau fantasmer sur elle et se faire les plus grands films romantiques, quand il parvient enfin à retenir son attention et qu’ils partent se dorer sur une plage sauvage, il doit bien se rendre à l’évidence : toute activité physique l’a quitté, il n’a pas d’envie quand il est auprès d’elle, mais à peine la porte fermée que l’envie lui vient, quand elle n’est plus là physiquement et qu’il peut à loisir rêver d’elle. Il est un peu compliqué, Arturo, mais c’est un écrivain et il n’est pas peu fier de sa seule et unique nouvelle publiée à ce jour qu’il oppose à tout bout de champ à quiconque pour prouver qu’il a du talent, il a besoin de croire en ça, il n’y a qu’à l’écriture finalement qu’il puisse vraiment se raccrocher.

Jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à entreprendre quelque chose avec la belle, mais c’est à ce moment-là qu’il découvre qu’elle en aime un autre, qu’elle veut bien coucher avec lui seulement si elle peut imaginer l’autre, et surtout que la marijuana lui a fait péter un bon nombre de boulons dans sa tête en chantier.

John Fante a largement inspiré la vague de la Beat Generation qui a trouvé dans son style direct, dans sa manière de raconter la vie d’un vagabond simplement, dans un langage courant voir souvent familier, qui sent la véridicité de la vie d’un vagabond à Los Angeles dans les années 30. Dans la préface à Demande à la poussière, Bukowski raconte sa première rencontre avec l’univers de Fante et comment, en quelques lignes à peine, il a compris qu’il pouvait y avoir une autre alternative à la littérature contrainte (et exsangue de ces contraintes) : l’expérience. Demande à la poussière, tout particulièrement, est un concentré, tant au niveau de la narration que du style, d’expérience : c’est simplement un mec paumé dans un monde paumé, et c’est de cette façon-là qu’il tient à le rendre dans un livre : tel que c’est vécu.

Lecture: Journal d’un vieux dégueulasse – Charles Bukowski

Bukowski

J’ai replongé.

Il y a sans doute une dizaine d’années maintenant (et pour être gentille…), je dévorais tous les livres que je pouvais trouver en rapport, de près ou de loin, avec la drogue, la marginalité, la culture underground, principalement anglaise et américaine. De ces lectures, sont restés de grands noms toujours autant admirés: Irvin Welsh (Trainspotting), Jack Kerouac (Sur la route), Bret Easton Ellis (American psycho), Hubert Selby Jr. (Requiem for a dream), pour ne citer que ceux-là.

C’est une littérature qui accompagne stylistiquement et visuel les thèmes qu’elle étudie: variations multiples dans la ponctuation, longueur extrême de paragraphe sans ponctuation, vocabulaire oscillant du familier au soutenu dans une même phrase sans ciller, bref la littérature du rien-a-foutre-de-ce-que-penseront-les-biens-pensants.

De cette expérience de lectrice, j’ai retiré des valeurs essentielles pour mon écriture, et avant tout cette idée que la littérature n’appartient ni à des académiciens, ni à des élites, qu’elle n’est pas même dépendante d’une forme grammaticale ou d’une recherche de vocabulaire, que le style n’est pas une chose qui s’ordonne mais qui se sent et s’écrit tel quel. La liberté. J’ai appris que la littérature, et donc l’écriture, n’est soumise à aucune autre règle: la liberté.

C’est la Beat Generation qui a ouvert ce courant littéraire dans les années 50, autour de figures comme Kerouac, Ginsberg, Burroughs, et en marge d’eux mais pourtant dans cette mouvance : Bukowski, le vieux loup solitaire qui ne s’est jamais trop mêlé avec les autres sauf peut-être Neal Cassady dont il est toujours resté admiratif.

Leurs valeurs communes en tout cas : la liberté donc, et aussi l’expérience. Tout ce qui est raconté dans leurs livres doit avoir été vécu. Vous imaginez bien que ce n’est pas à la portée de tout le monde que d’avoir traîné dans tous les coinstots bizarres possibles, d’avoir usé de toutes les drogues possibles, d’avoir baisé et expérimenté toutes sortes de vices et sévices corporels, d’avoir vécu dans la rue, sans le sous, etc.

La Beat generation est aussi à l’origine de toute un imaginaire qu’on a trop tendance à systématiquement accoler au statut d’écrivain (alors qu’ils sont finalement peu à correspondre à cette imagerie) : le dépravé, le désespéré, la vie de bohème, le récit de son propre vécu, etc., mais c’est pas de la faute de ces gars-là, c’est juste que les gens veulent toujours mettre des étiquettes pour représenter une image universelle et caractériser quelque chose qui est, comme tout, composé d’un millier de facettes.

Bon, pour en venir à ce Charles Bukowski. Journal d’un vieux dégueulasse est un recueil de chroniques que Bukowski a publié dans la revue Open city dans les années 60. Bukowski y relate ses déboires, des scènes vécues, dans un style et une imagerie trash à souhait. On y retrouve son phrasé brut, franc, sans majuscules, à peine si les virgules y sont autorisées. Il tente de capter la pensée dans son état le plus primitif possible, constate avec une certaine objectivité la folie ordinaire quotidienne qu’il voit se dérouler autour de lui. Il n’omet pas les scènes de cul triviales, les meurtres, la pestilence, la déroute des gens qu’il croise (et la sienne propre), souvent autour d’un verre, toujours dans des situations hors normes.

« l’écrivain qui s’affiche dans la rue se fait sucer sa substantifique moelle par les imbéciles. il n’y a qu’une chose qui convienne à l’écrivain : la SOLITUDE devant sa machine à écrire. un écrivain qui descend dans la rue est un écrivain qui ne sait rien de la rue. j’ai fréquenté assez d’usines, de bordels, de prisons, de parcs et d’orateurs publics pour remplir la vie de cent hommes. descendre dans la rue quand on a un NOM, c’est choisir la facilité – ils ont tué Dylan Thomas et Brenda Behan avec leur AMOUR, leur whisky, leur idolâtrie et leurs vagins, et ils en ont presque massacré cinquante autres. QUAND VOUS LÂCHEZ VOTRE MACHINE A ÉCRIRE ? VOUS LÂCHEZ VOTRE FUSIL AUTOMATIQUE, ET LES RATS RAPPLIQUENT AUSSITÔT. »

(Bukowski, Charles. Journal d’un vieux dégueulasse. Paris : Le Livre de poche, DL 2006, cop. 1969. p. 91-92)