#Lecture: Le Club des incorrigibles optimistes

Le Club des incorrigibles optimistes

Il y a des petits livres (de par leur taille) que l’on côtoie peu de temps mais qui laissent pourtant un puissant souvenir de lecture, et il y en a d’autres, beaucoup plus volumineux, qui nous accompagnent durant un temps (selon la vitesse de lecture, et le temps qu’on se laisse pour rester encore un peu à ses côtés, un temps variant donc de quelques jours à quelques semaines) et dont l’histoire et les personnages s’impriment à nos côtés dans notre quotidien, forment un souvenir de lecture plus intime peut-être. Le Club des incorrigibles optimistes est de ces gros volume (700 pages) qui nous accompagnent un temps et dont les personnages se gravent de manière indélébile dans notre mémoire comme des personnes que nous aurions réellement connues.

La lecture, c’est d’ailleurs l’un des leitmotivs du personnage principal de ce livre, Michel, qui dévore les livres les uns à la suite des autres, entreprend de lire toute l’œuvre d’un auteur, et ce même en marchant sur le chemin du lycée Henri-IV où il est étudiant pendant les années 60.

Histoire inspirée de la vie de l’auteur ? Je ne sais pas et je ne vois pas trop l’intérêt de vérifier. L’intérêt réside avant tout dans cette fresque qui retrace, dans ses nuances et sans manichéisme les années 50-60 en France à travers le parcours initiatique et les rencontres que Michel, cet adolescent de 12 ans (au début du livre), vit le temps de son adolescence dans cette France d’après-guerre (39-45) et ses conséquences encore très présentes, marquée par la guerre d’Algérie et l’immigration. C’est aussi toute une ambiance parisienne qui revit dans ces pages. Les détails, les faits historiques et sociaux, se mêlent à la vie de nombreux personnages, tous d’âge et de milieux différents, à la fois hyper-réalistes et symboliques d’une époque, d’un contexte socio-politique.

Ce club des incorrigibles optimistes – qui n’ont pourtant pas eu toujours de quoi être optimistes – est un club d’échecs composés par des immigrés (qui ont pour la plupart fuient la Russie et la dictature stalinienne) plus ou moins clandestins qui se retrouvent à l’arrière d’un café, le Balto, pour passer leur journée entre amis, à jouer, à éviter de trop parler du passé, un passé peuplé de pertes, d’absences, de déchirements. Auprès d’eux, Michel apprend beaucoup, et surtout l’humanisme, la tolérance, mais aussi l’impossibilité de juger une personne sur les seuls faits passés qui, finalement, ne représentent qu’un pan de sa vie.

En-dehors de ce club, il y a la famille et les relations maternelles souvent tendues, les amis du lycée et le baby-foot, et bien sûr les premiers amours d’adolescence, de ceux dont le souvenir ne se tarit jamais au regard de leur fulgurance temporelle.

Beaucoup de choses donc dans ce roman qui, à travers une narration éclatée dans le temps – des flashbacks qui nous permettent de découvrir petit à petit les mystères et secrets des personnages -, est le réel témoignage d’une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Et si ce doit être un plaisir de retrouver cette époque quand on l’a connu, c’est aussi un plaisir de tout âge de découvrir cette vie quotidienne, ce bout d’histoire à travers une vie de tous les jours pour laquelle, sans l’avoir connu, on ne peut qu’être, d’une certaine manière, nostalgiques, tout en ne regrettant pas pourtant les difficultés et les traumatismes – mais quelle époque n’a pas les siens ?

Ma citation préférée :

« L’avis de grand-père Enzo fut décisif. Un dimanche où nous traînions au Louvre, je lui fis part de mon trouble. Je venais de découvrir que Jules Verne était un anticommunard hystérique et un antisémite forcené. Il haussa les épaules et me montra les toiles qui nous environnaient. Que savais-je des peintres dont on admirait le travail ? Si je connaissais vraiment Botticelli, le Greco, Ingres ou Degas, je fermerais les yeux pour ne plus voir leurs toiles. Devrais-je me boucher les oreilles pour ne plus entendre la musique de la plupart des compositeurs ou de ces chanteurs rock que j’aimais tant ? Je serais condamné à vivre dans un monde irréprochable où je mourrais d’ennui. Pour lui, et je ne pouvais le soupçonner de complaisance, la question ne faisait pas débat, les œuvres étaient toujours ce qu’il y avait de plus important. Je devais prendre les hommes pour ce qu’ils faisaient, pas pour ce qu’ils étaient. Comme je n’avais pas l’air convaincu, il me dit avec un petit sourire :
– Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal. Je n’ai pas envie de serrer la main d’Hergé mais j’aime Tintin. Et puis, es-tu toi-même irréprochable ? » (p. 52)


Références: Guenassia, Jean-Michel. Le Club des incorrigibles optimistes. Paris : Le Livre de poche, 2011. 729 p.

#Chronique musicale: The Moody blues

C’était aussi l’époque des Doors, des Stones, des Byrds, des Deep Purple, des Moody Blues. L’air avait je ne sais quoi de mordant, et tout, ou presque, semblait prêt à s’effondrer comme un château de cartes, au premier coup de pied un peu senti. (Murakami, Haruki. La Course au mouton sauvage)

Les Moody blues, de nom, peu de personnes les connaissent encore, mais si je vous dis Nights in white satin, ou que je vous la fait écouter, là votre esprit s’éveille : une merveille, une chanson intemporelle, magique, une chanson qui peut s’écouter à n’importe quel moment de la journée et de notre vie toujours avec émotion.

Et les Moody blues n’ont pas fait que ça. D’ailleurs, même la version originale de Nights in white satin n’est pas tellement connue. C’est la version que l’on trouve sur l’album Days of the futur passed, un ovni comme on en faisait beaucoup en matière musicale dans ces années-là, mais un ovni lui aussi magique. Un voyage dans le temps qui mélange les genres musicaux et éveille à chaque morceau une nouvelle envolée lyrique. Days of the futur passed, deuxième album du groupe paru en 1967, se compose de 7 chansons qui tracent le paysage impressionniste d’une journée, depuis le coucher du jour jusqu’au soir du lendemain (le fameux Nights in white satin) en passant par l’après-midi (The afternoon : forever afternoon).

Un album-concept (parfois considéré comme le premier de l’histoire du rock) donc comme il s’en est fait beaucoup dans les années 60-70 et dont on a malheureusement trop souvent retenu que quelques chansons éparses, laissant aux plus avertis le soin de s’attacher à l’album tout entier et donc à l’histoire qu’il raconte. Il est aussi considéré comme l’un des premiers albums à voir collaborer un groupe de rock avec un orchestre symphonique, ce qui plaça d’emblée le groupe dans la mouvance du courant rock symphonique. « De belles soirées pour l’esprit hein » (Mr Keating dans Le Cercle des poètes disparus). A travers cette journée, c’est aussi un voyage dans la typologie musicale que nous propose les Moody blues, passant du classique au boogie-woogie, de la pop au psychédélique.

Cela ne suffit pourtant pas pour rappeler le bon souvenir de ce groupe oublié aujourd’hui, on ne retient toujours que cette chanson magnifique remise fréquemment au goût du jour au cinéma dont je retiendrais surtout l’ouverture magistrale du Dark shadows de Tim Burton.

Mais sinon, que sait-on encore sur les Moody blues ? Qu’ils doivent leur nom à Mood indigo de Duke Ellington, ce qui les place d’emblée dans l’héritage jazz ? Qu’ils ont créés pas moins de 14 disques et que nombre d’entre eux valent le détour (To Our Children’s Children’s Children par exemple) ? Qu’après une pause de six ans, le groupe s’est reformé en 1978 et qu’il tourne encore aujourd’hui plus ou moins dans l’anonymat (j’avoue ne pas avoir tenté d’écouter leurs derniers albums, par nostalgie peut-être et fidélité aux années glorieuses) ? Après tout, peu importe, le mieux c’est encore de les écouter.