Jauge d’énergie

A bien y réfléchir en fait, j’ai énormément travaillé cette année. J’ai toujours l’impression que ce n’est jamais assez. Mais j’ai travaillé dans de multiples directions. Si bien qu’il a fallu fragmenter également l’énergie (je visualise ma barre d’énergie comme la barre verte de Zelda, cette barre graduée qui se vide rapidement lorsqu’il court et qu’il me faut dispatcher selon les différents projets, chacun sa part, mais forcément le liquide vert contenu n’est jamais aussi grand que ce que j’avais espéré).

Zelda street art by Miso & Ghostpatrol, Melbourne

Aucun projet en cours n’est donc encore abouti cette année, puisque mener de front cette diversité implique que chaque fragment avance indépendamment moins vite.

Mais cela crée une caisse de résonnances, les inter-expérimentations servent à l’un ou à l’autre selon les rencontres. Il y a bien sûr, comme pour toute méthode, des avantages et des inconvénients à l’éparpillement : il nécessite de l’endurance tandis que le corps et/ou l’esprit finissent toujours par être fatigués. Je cherche bien trop souvent à lutter contre ma fatigue, j’essaye d’apprendre en ce moment à me laisser parfois un peu tranquille. « Quand on crée, on fait attention, on garde ses forces pour sa création » (Nin, Anaïs. JA, p. 719).

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Le problème est que bien souvent, l’énergie que je parviens à préserver se déverse presque instinctivement dans la graduation dédiée à l’écriture qui, peu à peu, fini par prendre toute la place ; la vie bien souvent en pâtie. Mais quoi de plus intense pour l’écrivain que cette vie-là, celle qui s’écrit ?


Références: Nin, Anaïs. Journal de l'amour, journal inédit et non expurgé des années 1932-1939. Paris : Librairie générale française, coll. « Le livre de poche : La Pochothèque, classiques modernes », DL 2003, 1402 p. Traduit de l'anglais A Journal of love par Béatrice Commengé. Avant-propos par France Jaigu

En cours d’ébullition (3)…

Alfons Mucha (Gallica)

Journal de bord de mon roman en cours d’écriture Echoes

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15 septembre 2014

Chaque fois que je lis le journal d’un auteur, j’ai moi-même envie d’en écrire un. Non comme je le fais, en pointillés, mais quotidiennement, y dresser les faits et pensées quotidiennes. Je m’y tiens quelques jours, peut-être une semaine, puis finalement je n’y pense plus et me replonge dans mes fictions. Je me l’explique pour différentes raisons.

Le journal est pour moi le support de ma réflexion théorique tout autant que le sont souvent mes discussions avec les autres. Le journal fait parti de ces autres : une personne à qui l’on parle mais celui-ci, le journal, ne répercute que ma propre réflexion, ou celle du moi-écrivain (c’est ce que je préfère voir apparaître par surprise dans le journal). Cela apporte quelque chose d’essentiel et de façon différente qu’avec les personnes humaines.

Utiliser le journal pour y consigner les faits de chaque jour (et même si chaque jour finalement contient des faits qui seraient intéressants à consigner) me paraît une quête nostalgique désespérée pour tout retenir: le temps qui a passé, les gens qui ne seront plus jamais tout à fait les mêmes demain (puisque nous sommes humains et donc en constante transformation), les conversations, les mots…

– En fait, a poursuivi Henry, le problème est arithmétique. Tu ne rattraperas jamais les jours. Et tu ne seras jamais satisfaite de ce que tu pourras écrire sur une journée. Un jour n’est pas tout. Raconter chaque journée est sans fin, et pendant ce temps, des choses plus importantes sont laissées de côté, remises à plus tard, et perdues. Ce sera comme une énorme toile d’araignée qui finira par t’étrangler. L’art requiert une dose d’indifférence. Tu cèdes à ton culte premier pour la vie, à ton adoration de la vie. Et le récit de chaque journée interrompt le flux. Le flux permet de gagner en mystère, de provoquer une explosion, une transmutation. D’autre part, tu es également obsédée par un désir de totalité. Par exemple, tu n’es pas satisfaite de ton portrait d’Edwardo. Il n’est pas « complet », comme celui d’un personnage de Proust. Là, tu parles en artiste.

– Tu vois, j’ai l’impression que dans mon journal, je ne fais le portrait d’Edwardo que s’il prend de l’importance dans ma vie, si notre relation se resserre. Il n’apparaît et ne disparaît qu’en fonction de ses rapports avec moi. C’est un peu comme si on déterrait une statue sans bras ou sans jambes, et qu’il s’agirait de déchiffrer, de comprendre. Alors qu’en réalité, Edwardo a une vie à lui, une vie indépendante, qui devrait faire partie du journal.

Pourquoi ne suis-je pas satisfaite du compte rendu d’une journée – peut-être seulement parce qu’il n’est pas assez complet pour contenir l’infini ? Une journée de mon journal devrait former un tout, comme un livre ; et tout ce que je laisse de côté, tous ces bras qui manquent, toutes ces zones non éclairées, parce que je ne les ai pas touchées de mes doigts, pas aimées, ni caressées, tout cela devrait néanmoins se trouver là, dans l’ombre, comme le mystère de la vie elle-même. Quel est ce « quelque chose » de plus grand que j’ai su capter dans le livre sur mon père et qui ne se trouve pas dans mon journal ? (Anaïs Nin, Journal de l’amour, p. 800-801)

Mais, de toute façon, peut-on tout retenir ? Et à quoi cela sert-il si ce n’est pour dire à d’autres qui pourraient être amenés à le lire (je crois que mes journaux finiront un jour par constituer un livre, c’est ce que je souhaite en tout cas, mais sans doute me faudra-t-il attendre ma mort et celle de mon entourage pour ne pas les desservir, souiller leur vie privée) : voyez, j’ai vécu cela. Les gens censés vous direz : et alors ? Est-ce vraiment ce qui s’est passé ? Ou la mémoire s’est-elle déjà évaporée dans l’instant ? Et à quoi bon, alors, retenir ces choses vécues en instants pour ce qu’elles sont, ne peut-on pas les vivre au présent et garder leurs impressions en soi, leur trace impalpable à jamais gravées en nous et qui, chez un écrivain, réapparaissent forcément dans leur fiction ?

Oui, je préfère garder ces instants de partage en moi et laisser le moi-écrivain s’imprégner de ce qu’il voudra prendre lorsqu’il sentira le besoin de prendre la distance (nécessaire pour écrire) par rapport au monde en emportant ce qu’il a imprégné, les fragments qu’il a retenu.

C’est aussi ce qui me donne ces moments de surprise lorsque je relis le premier jet d’un texte pour le réécrire: je suis surprise de retrouver tel fragment vécu à tel instant. Pour moi, le souvenir est alors beaucoup plus fort puisqu’il est gorgé aussi des émotions et sensations qu’il a pu m’offrir à cet instant – au présent – et ensuite – ses conséquences. Ici [dans le journal], je consigne ce type de réflexions, surtout liées à l’écriture. Je jette des fragments en sachant qu’ils ne seront peut-être utiles ni dans ma réflexion quotidienne ni dans une œuvre future. Cela, je crois, fait partie de la théorie du fragment.

En ce moment, je n’écris pas beaucoup, ou peut-être pas suffisamment. C’est ce que je trouve en tout cas: je ne suis peut-être pas objective, je n’en ai jamais assez, il ne faudrait pas dormir, pas vivre, pas perdre du temps à manger, pas avoir de contact avec les autres. C’est sans doute encore une de ces périodes où je vais accumuler les fragments de toutes sortes (réflexions, fragments de fiction, idées), où je produirais beaucoup de choses éparses mais sans avoir de texte réellement en train.

J’ai fini Wish et l’ai donné à lire à … . J’attends, non sans une certaine appréhension, ses critiques objectives ou enthousiastes mais très fines, me permettant de me donner une nouvelle hargne pour reprendre mon texte jusqu’à ce que je le juge fini – non jamais parfait, il peut l’être un instant de ma vie pour m’apparaître finalement trop esquissée ou naïf alors que je me transforme moi-même constamment – mais en tout cas fini comme il doit l’être et accepter qu’il ne m’apparaîtra plus aussi absolu dans quelques années peut-être – mais ne plus y toucher. Car Wish par exemple reflète une étape d’initiation de la vie, un passage à l’âge adulte et le regarder avec des yeux trop adultes briserait l’image que le moi-écrivain a voulu apporter à cet instant.

Comme dirait … : il faut accepter que nous sommes en constante transformation. Et j’ajouterai : accepter aussi que les fragments du chemin qui contribuent/ont contribué à cette transformation soient, eux, figés dans un temps, sur cette ligne de transformation. Je crois en fait que c’est ce que je veux montrer dans mon essai-fiction : comment nos fragments mènent sur une certaine voie de transformation – la mienne propre – et l’harmonie en soit qu’apporte la réalisation d’avoir trouvé sa propre voie de transformation continuelle, ou simplement l’acceptation de cette transformation continuelle.

16 septembre 2014

Je sens que deux projets bouillonnent actuellement, le moi-écrivain est en pleine recherche. Il y a d’abord l’essai-fiction et je ne sais pas encore quelle forme il va avoir, je me noie un peu dans les multiples fragments et citations dont je remplis mon classeur. Je sais que ça parlera beaucoup de l’écriture et de la vie, de faire le lien entre les deux, entrecoupé de mes propres fragments, un peu un exemple de la construction et de la lente transformation (avec son accumulation de fragments) d’un écrivain et en même temps le mûrissement vers une paix intérieure relative. Je n’ai rien de plus précis pour le moment.

Je ne sais si ce sera quelque chose de construit ou de fragmenté, dans la forme même. Et il y a ce roman d’un couple avec ses aléas, son renforcement, un peu à l’image de … et moi mais aussi de tout ce que j’ai pu constater chez d’autres. Et je ne veux pas que ce soit quelque chose de déchirant mais simplement humain avec ses peines, ses forces et ses joies. Des deux projets, je ne sais pas lequel prendra le pas, quoique l’essai-fiction est peut-être plus avancé.

Et en parallèle de tout ça, continuer et tenter d’achever mes deux recueils. Fantômes commence à me peser un peu. Trop longtemps que je travaille dessus. Je voudrais enfin pouvoir passer à autre chose et la critique des éditions Lunatiques m’encourage finalement à ne pas le retravailler autant que je l’envisageais. C’en est fini de le reprendre complètement. En attendant que les gros projets se mettent en place, je vais peut-être essayer de travailler un peu les nouvelles, elles sont finalement toujours la base de mon travail et je reviens toujours à ce genre.

Projet d'art plastique dans mes années lycée

21 septembre 2014

Je ne parviens pas à m’y tenir, insatiable. J’avais dis que je continuerai un peu d’écrire des nouvelles, peut-être de finaliser mes deux recueils, mais je ne peux pas m’en empêcher, il me faut toujours deux types de projet en cours, en parallèle et qui peuvent se répondre aussi mais que je n’écris pas dans les mêmes circonstances, même pas dans le même environnement. [Pour l’instant, ils sont tous un peu comme sur cette image, enfermés en eux-mêmes, dans leur gestation, mais ça les empêche pas déjà de communiquer avec le monde extérieur, le bébé tape bien sur le ventre de la mère pour se faire remarquer.]

C’est comme mon habitude de lire deux livres à la fois : une fiction (ou quelque chose de narratif) et un essai (cinéma, musique, littérature, psychologie), la fiction le soir et l’essai le matin. C’est comme de multiplier les relations humaines et les types de relation (je ne partage pas la même chose ou de la même manière avec chaque personne).

J’aime la diversité au quotidien, les jeux d’échos et de résonances, ce qu’un livre peut apporter à une autre, leurs désaccords également, et les confronter pour extraire l’essence de chacun. Je suis insatiable de fragments divers, je m’engorge ; comme s’il y avait tant de cavités diverses en moi et que je voulais toutes les remplir à la fois mais que d’autres se forment lorsque les autres se comblent. Jeu du vide et du plein ; cette danse dont parle Belinda Cannone dans L’Écriture du désir (voir la page « Ils parlent d’écriture).

Il faudrait écrire comme on danse, dans le même élan, dans la même consciente inconscience, avec la même grâce, la même joie. Pourtant, patience et efforts, ratures (vieux styles – je n’écris  qu’à l’ordinateur), incessantes reprises accompagnant l’écriture. Car c’est plutôt dans son résultat que la prose doit s’approcher de la danse. Alors la lecture peut provoquer la même sensation que le spectacle d’un corps dansant. Mais pour cela, quelque chose dans l’auteur, au-delà des efforts et des reprises (dans le même temps), doit avoir dansé. Je ne sais quoi, au juste – si je le savais, je pourrais expliquer la source de la création, je connaîtrais le lieu où le désir d’écrire prend son origine, le moyen de cet élan, ses figures – je pourrais dire en nous l’être dansant. (Belinda Cannone, L’écriture du désir, p. 63-64)

Mais je n’attends pas forcément que telle ou telle grotte se comble. Ce que j’aime justement, c’est qu’une de mes grottes dont je n’avais peut-être même pas perçu la présence se remplisse tout à coup d’une ou plusieurs vague(s). Et mon ambition n’est pas non plus d’être absolument pleine mais d’avoir toujours de nouvelles choses à découvrir, des choses qui me transforment jusqu’à la fin.

Voilà pourquoi je me tiens plus à avoir d’attentes, voilà pourquoi je ne veux rien espérer, mais plutôt être ouverte à tout ce qui peut arriver, être pleinement tolérante tout en gardant un sens critique, car devant certains fragments que je teste, je peux très bien me dire : « non, celui-là ne me parle pas, je ne tiens pas à le creuser » mais au moins m’y serais-je un peu intéressée. C’est comme les bébés auxquels on fait tout goûter : « goûte au moins, si tu n’aimes pas, ce n’est pas grave, mais tu ne peux pas dire que tu n’aimes pas tant que tu n’as pas goûté ».

A quoi servent les a-prioris ? La vie, comme l’art, n’est-elle pas un gâteau aux multiples couches dont il faut tant apprécier l’ensemble que la saveur de chaque couche ? C’est ce qu’offre de libération ma théorie des fragments, ma philosophie de vie que je choisis en tout libre-arbitre.


Référence des citations:

Nin, Anaïs. Journal de l’amour, journal inédit et non expurgé des années 1932-1939. Le livre de poche, DL 2003, 1402 p.

Cannone, Belinda. L’écriture du désir. Folio, coll. Essais, impr. 2012, 127 p.