Pourquoi écrire?

Photo 088Voilà une question qui revient fréquemment dans la bouche de ceux qui n’écrivent pas lorsqu’ils rencontrent ou côtoient un écrivain et c’est tout naturel de la poser, il ne faut pas la prendre à la légère. Les gens sont curieux de cette activité car ils voient aussi  l’implication, l’énergie, la philosophie de vie (une sorte de discipline tout cela) qu’elle impose à la vie d’un écrivain ou que l’écrivain s’impose pour pouvoir écrire.

Mais c’est tout autant une question à laquelle il est difficile de répondre de façon claire. Il y a tellement de raisons d’écrire et bien souvent, on pourrait répondre: « et pourquoi ne pas écrire ? ». Les gens répondent avec humilité qu’ils ne sont pas doués pour cela, qu’ils n’ont pas la fibre ou la sensibilité nécessaire, pas le temps, qu’ils ne sauraient pas quoi dire, mais, je pense que chacun a quelque chose à dire ; ça ne fait certes pas de chacun un écrivain mais ces raisons me paraissent plutôt être des déconvenues.

Car en vérité, écrire est question de volonté et de travail. Il ne faut pas croire qu’on ne peut pas écrire, si on en ressent l’envie, le besoin, la nécessité, la volonté, alors pourquoi pas? Au début, on écrira des choses peut-être plates ou avec un style déplorable mais c’est comme tout travail, ça demande du temps, de l’énergie, un exercice quotidien et de la rigueur. La question qu’il faut surtout se poser, c’est: est-ce que je veux m’engager dans cela, est-ce que j’en ai le courage et la volonté et surtout l’envie ? Si oui, alors il faut y aller à fond, humblement, en acceptant d’avance les erreurs et les ratures et savoir que même Balzac, après des années d’expériences, remplissait des feuilles et des feuilles de mots pour finir par les raturer en entier.

Mais, comme dit Martin Page, il ne faut pas se défiler devant cette question:

Je ne sais pas pourquoi j’écris. Ou plutôt j’ai trop de réponses. J’écris pour me rendre justice. J’écris pour réparer, pour panser, pour guérir. J’écris pour m’appartenir, pour dessiner une vie qui me ressemble, et des pensées qui seront miennes. J’écris pour parler aux autres, inventer un chemin où nous pourrons nous rencontrer. J’écris pour le plaisir de faire concurrence à la réalité, pour récupérer le monde et lui donner une autre direction. J’écris pour que l’on m’aime aussi. Et impressionner ceux que j’aime, celle que j’aime. J’écris pour dédramatiser mes blessures, pour transformer le malheur en joie, et la mort en vie, par résilience, esprit de contradiction, par révolte. J’écris parce que cela m’amuse. J’écris pour découvrir des choses que j’ignore et qui pourtant sont moi, pour être le premier spectateur, lecteur, d’histoires nouvelles, d’idées qui fleurissent, et pour en prendre soin. J’écris pour ne pas sombrer, pour résister à la chute. J’écris pour donner du plaisir. J’écris pour ajouter des choses à la réalité, pour donner naissance et participer à l’embellissement du monde. J’écris pour envoyer des cartes postales, ce que sont les livres, à ceux qui voudront bien être mes correspondants. J’écris pour remplacer du rien par quelque chose. (Pit Agarmen – Genèse d’un roman, p. 8)

J’aurais aimé écrire cela moi-même car presque tout est là. S’il faut absolument trouver des raisons à l’écriture, c’est pour ces choses dont il parle : reconstruire son passé, se trouver soi-même, communiquer avec les autres, découvrir le monde, être le premier lecteur d’une histoire qui découle de nos propres doigts, passer de l’état de fantôme à celui d’un être agissant qui a trouvé sa place dans la société, se trouver une utilité, poser des questions ouvertes et ne jamais avoir de réponse définitive et ainsi rester ouvert, rendre ses mots, et ceux de ceux qui nous ont côtoyer surtout, immortels, laisser une trace, rester ouvert au monde et aux autres car les voir chaque fois, sous la plume, devenir autre chose, révéler des choses essentielles ou anodines, participer au monde et assister à sa transformation dans ses détails, rendre hommage à ceux que nous avons lus et qui nous ont pétris dès le plus jeune âge… ; il y a tellement de raisons d’écrire que la question ne peut avoir de réponse définitive.

Il y a aussi toute une histoire personnelle de la raison d’écrire en chaque écrivain, qui est relié à sa propre histoire, à cet assemblage d’expériences qu’il est, des expériences que chacun peut faire lui-même dans sa vie mais sans qu’elles ne se retrouvent toutes assemblées exactement de la même manière chez telle ou telle personne.

Comment ai-je moi-même commencé à écrire? Et pourquoi?

Je ne me suis jamais posé la question tandis que je lisais des auteurs classiques dès le plus jeune âge, en les mêlant aux auteurs contemporains tout aussi louables et importants ; je ne me suis jamais posé la question en regardant des films, en entendant des mots, des phrases, des dialogues qui me trottaient dans la tête pendant des jours et que je réfléchissais sans cesse ; en apprenant les paroles de chansons par cœur parce que je sentais qu’elles me parlaient à moi et à personne d’autre ; ou lorsque je dessinais pendant des heures en silence sur la table de salon ; je ne me suis jamais posé la question lorsque j’ai commencé à écrire des histoires vers l’âge de dix ans en écoutant mon album préféré de l’époque « Plus de peur » qui compilait des musiques de films d’horreur et que je laissais ma main courir sur la feuille pour écrire instinctivement une histoire en fonction des émotions que je ressentais à l’écoute de ces musiques ; je ne me suis jamais posé la question lorsque j’ai commencé à tenir un journal intime à peu près au même âge ; ni lorsque j’ai écris mon tout premier texte construit et en ayant conscience que ce ne serait pas seulement pour moi mais à destination de quelqu’un, un lecteur, des amis tout du moins ; je ne me suis pas posé la question lorsque assise sur la large gouttière de zinc à la fenêtre de ma chambre qui surplombait le quartier depuis le quatrième étage et que j’ai imaginé quelqu’un en train de me regarder dans l’immeuble d’en face, que je suis revenue dans ma chambre et que j’ai commencé à écrire ce qui deviendrait, des années plus tard, ma première nouvelle ;  je ne me suis pas posé la question lorsque j’ai commencé à écrire des fragments de souvenirs et qu’ils devenaient finalement sur le papier autre chose que des souvenirs, c’étaient des récits et ces récits par lesquels je voulais fonder ma propre histoire, m’approprier mon passé ; je ne me pose jamais la question tandis que je suis tout le temps en train de réfléchir ou d’analyser ce qui m’entoure, de jouer du regard dans un constant va-et-vient entre extérieur et intérieur ; je ne me la pose jamais lorsque je m’installe à ma table pour écrire et que je ne sais même pas encore quel va être le premier mot ; je ne me la pose jamais lorsque je fixe le paysage qui défile à travers les larges vitres du bus en écoutant de la musique et que je pense à une scène pour mon roman en cours…

Bref, je ne me pose pas la question car l’écriture est imbriquée dans ma vie depuis très longtemps et parce que je lui ai donné de l’importance, parce que j’ai senti qu’elle avait toute une vie à m’apporter, qu’elle pouvait aussi être ma vie, et que j’ai toujours eu pour elle la plus grande volonté, la plus grande des assiduités, parce que c’est tout simplement cela qui me fait vivre, me rend vivante, m’a appris à m’accepter, à m’ouvrir au monde et à y vivre parmi les autres, et parmi les morts, dont je lis les mots chaque jour.

Et on écrit.

C’est l’inconnu qu’on porte en soi : écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien.

On peut parler d’une maladie de l’écrit.

Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire là, mais je crois qu’on peut s’y retrouver, camarades de tous les pays.

Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.

C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.

Si on sait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

Écrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.

L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. (Marguerite Duras, Écrire, p. 64-65)

Concours de nouvelles: Nouveaux tableaux parisiens

Revue Rue Saint AmbroiseParticipation à ce concours de nouvelles organisé par la revue Rue Saint Ambroise: check!

Pour ceux que ça intéresse, le règlement se trouve au centre de la page web.

Le sujet:

Les histoires présentées (une seule par candidat) doivent se passer aujourd’hui dans un quartier de Paris et évoquer directement ou indirectement la vie du quartier en faisant mention de quelques lieux caractéristiques (rues, commerces, cafés, monuments, etc.).

Voici quelques idées de nouvelle à titre purement indicatif : Mémoires d’un vendeur de roses (Châtelet, 1er arr.) Un dîner parisien (rue Tiquetonne, 2 ème arr.) Midi trente au café Charlot  (rue de Bretagne, 3ème arr.) Les nuits arc-en-ciel (La Marais, 4ème arr.) Etudiant cherche logement (Quartier latin, 5 ème arr.) Les joueurs d’échecs (Jardin de Luxembourg, 6 ème arr.) La jeunesse dorée du septième (avenue de Breteuil, 7 ème arr.) Sur les traces de la Comédie humaine (Grands boulevards, 9 ème arr.) Une nuit aux urgences (Hôpital Saint-Louis , 10 ème arr.) Cambriolage dans la tour Onyx (place d’Italie, 13 ème arr.)  Sunday dinner chez Jim (rue de la Tombe Issoire, 14 ème arr.) Service des objets trouvés (rue des Morillons, 15 ème arr.) Vingt-quatre heures dans la vie d’une concierge (Passy, 16ème arr.) Qu’est-ce qu’un bobo ? (Quartier Batignolles, 17ème arr.) « Little Jaffna », mon Paris tamoul (La Chapelle, 18 ème arr.) Pique-nique au bord de l’eau (canal de l’Ourcq, 19 ème arr.) Itinéraire d’un sans papiers (Quartier de Belleville, 20ème arr.)

Lorsque j’ai pris connaissance de cet appel à texte dans le courant de décembre, le même jour exactement, un de mes collègues (qui partagent beaucoup de petits clins d’œil avec moi comme des photocopies d’un texte sur le livre, l’écriture ou la lecture laissé sur mon bureau, ou une visite dans mon bureau pour me parler de tel ou tel article qu’il a trouvé intéressant et veut me faire partager) me parla de sa découverte suite à la lecture d’un article en relation avec la ville de Paris (et dont je ne peux pas parler ici sans dévoiler la chute de ma nouvelle). Ce partage m’inspira instantanément. Je fis de nombreuses recherches sur le sujet concerné, essayais de me dépatouiller avec les plans de la ville de Paris pour tracer le parcours de mon personnage (moi qui sait à peine me repérer sur des trajets quotidiens, vous imaginez sur des cartes google maps! obligée de stabiloter le parcours pour m’y retrouver) et, au fur et à mesure, cette nouvelle « Ulysse dans la cité (1er et 4ème arr.) » m’est apparue de façon assez claire dans son déroulement, dans le point de vue adopté, dans la chute et le suspens que je voulais faire planer.

C’est quelque chose de très intéressant de travailler sur des sujets préétablis et fléchés comme pour les concours de nouvelles. C’est aussi pour cela que je m’impose d’en faire quelques-uns de temps en temps car grâce à mes participations aux concours, même si mes nouvelles n’ont encore jamais été retenues, j’ai au moins travaillé sur ces nouvelles et elles ont eu l’occasion de voir le jour alors que je n’y aurais peut-être jamais pensé de façon intuitive. Je fais rarement autant de recherches sur un sujet précis que lorsque je prépare une nouvelle pour un concours. Puisque le sujet est imposé, je cherche donc comment le contourner, le détourner, le rapprocher d’un connotation qui puisse m’inspirer et souvent ça fonctionne assez bien. Et ça ne m’empêche pas, plus tard, de revenir sur ces nouvelles et de pouvoir les augmenter, les retravailler, les épancher (car le nombre de signes autorisé pour ces concours est souvent très restreint, ce qui n’est pas chose aisée lorsqu’on écrit un texte de 17 000 signes et qu’il en faut seulement 7 000…) ou parfois de les intégrer à un roman ou de les fusionner avec d’autres nouvelles.

Aucun travail d’écriture, quel qu’il soit n’est jamais perdu, que ce soit des pensées jetées à la volée dans un coin de cahier, quelques phrases, des fragments, des bouts de textes ou des débuts de récits, tout peut être utilisé et trouve souvent inconsciemment un sens alors qu’on l’avait mis de côté en se disant qu’il ne serait pas utilisable. Et quand bien même il ne serait pas utilisable, l’écriture est un travail d’artisan et c’est en travaillant sa matière qu’on parvient à améliorer son doigté, à découvrir de nouvelles formes sous ses doigts; il faut bien mettre ses mains dans la glaise ou l’argile si on veut en faire sortir une sculpture qu’on a en tête…

Lecture: Tendre est la nuit – Francis Scott Fitzgerald

Tendre est la nuit

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940)

F. Scott Fitzgerald, de son nom complet Francis Scott Key Fitzgerald, né le 24 septembre 1896 à Saint Paul (Minnesota) et mort le 21 décembre 1940 à Hollywood, est un écrivain américain.

Chef de file de la Génération perdue et représentant de L’Ère du Jazz, il est aussi celui qui lance la carrière d’Ernest Hemingway.

Il se marie en 1920 avec Zelda Sayre, une jeune fille du Sud qui sera son égérie (et l’auteure d’un roman autobiographique : Accordez-moi cette valse, publié en 1932). Ils ont une fille, Frances Scott Fitzgerald, qu’ils surnomment « Scottie ».

Il est l’auteur de Gatsby le magnifique (1925), de Tendre est la nuit (1934), et de nombreuses nouvelles parmi lesquelles Un diamant gros comme le Ritz et L’étrange histoire de Benjamin Button, pour ne citer que les plus connus.

Sources: Wikipédia

Tendre est la nuit

Ce quatrième roman de Fitzgerald ne connu aucun succès à sa parution. Il fût inspiré à Fitzgerald par ses années passées sur la Côte d’Azur et surtout par la schizophrénie de sa femme Zelda. Les premières trente page du roman concentre le lecteur sur le point de vue de Rosemary, une jeune actrice qui vient de rencontrer le succès grâce à son dernier film et passe ses vacances chaperonnée par sa mère. Elle remarque sur la plage un groupe de jeunes gens un peu dévergondés, en tout cas festifs, et s’attache à l’un d’eux, Dick, qui est en fait le personnage principal du roman. Dick est marié à Nicole, un mariage basée sur une admiration réciproque mais aussi (nous le découvrons plus tard) sur la maladie de Nicole. Dick est aliéniste dans un hôpital psychiatrique et Dick s’ennuie de plus en plus dans cette vie de soirées mondaines et de petitesse. Il ne se reconnaît plus, ne reconnaît plus sa femme et ce qu’ils sont devenus. D’errances en déboires, nous assistons à la chute d’un couple que tous croyaient inaltérable…

Wikipédia: Le titre du roman est tiré d’un vers d’Ode à un rossignol (Ode to a Nightingale), de John Keats, et fait allusion à la volonté d’échapper à l’éphémère qui obsède ses personnages. Car, au-delà de constituer la chronique d’une génération d’expatriés sur le Vieux Continent, Tendre est la Nuit révèle le mal de vivre d’une génération entière et, mieux, les besoins infinis de l’être humain dans un monde que toute transcendance a quitté.

Impressions à chaud

Il y a des livres comme ça qui restent des années sur nos étagères sans qu’on ne s’y intéresse. On les a pourtant bien achetés et choisis mais tout en sentant que ce n’était pas encore le moment, qu’on n’est sans doute pas assez mûr pour le rencontrer tout de suite et l’ouvrir. Car il s’agit bien souvent de ces classiques dont on reporte toujours l’échéance de lecture mais qu’on se promet de lire un jour parce qu’ils nous paraissent essentiels. On l’a acheté aussi, à un moment donner, parce que c’est une sorte de défi placé là sur notre bibliothèque, qui nous fait la guigne chaque fois qu’on se place devant l’étalage de livres pour choisir le prochain à lire. C’est en tout cas de cette façon que je fonctionne personnellement et Tendre est la nuit fait parti de ces livres que je m’étais promis de lire, et quel éclair visionnaire n’avait-je pas eu! Mais jusqu’à présent, je sentais que ce n’était pas encore l’heure. Je l’avais prête à ma grand-mère il y a quelques années en me disant, grâce à une intuition qu’on ne peut expliquer, que ce livre lui plairait: elle l’avait lu en à peine deux jours au cours d’une nuit d’insomnie et me l’avait rendu, émotive, en me disant que c’était un très beau livre. Et bien voilà qui est fait aujourd’hui: un livre essentiel de plus à ajouter à mes fragments de lecture essentiels et un de moins qui me lorgnera depuis ma bibliothèque.

Comment définir un classique tel que celui-ci? C’est fulgurant, c’est intense. D’une intensité et d’une perspicacité dans la représentation de sentiments humains dans tous leurs contrastes et leurs nuances! Je n’arrivais plus à me détacher de la lecture: le style est tellement fluide, les pensées sont captées sur le vif. On a l’impression de penser avec les personnages, de ressentir en même temps qu’eux. On ne compte plus les nombreux passages de fulgurances, la finesse de l’analyse psychologique des personnages faite au rasoir mais pas forcément dans une complexité exacerbée: l’analyse reste à la portée de l’humain, tellement universalisée à partir d’un exemple (les personnages dans une période de doutes et de déroute comme chacun vit ou sera amené à vivre). Et on ne peut s’empêcher de penser au contexte dans lequel Fitzgerald a écrit ce livre, lui-même perdu dans cette errance de l’amour et de l’âme qu’il vivait avec Zelda et qu’il a su représenter avec tant de perspicacité, de détachement et de visionnalisme (encore un mot que j’invente, oui je sais): cette intuition pour la vie, cette compréhension de l’humain, qui sont la panache des grands écrivains.

On ne s’ennuie jamais dans ce livre. Je n’ai pu que remarquer également les influences de Fitzgerald, ancré dans son époque: connaissance de la psychologie et de la psychanalyse encore toute récente, une ouverture aux nouveaux modes d’écriture qui ne cherche plus à sonder une société mais une âme dans ce  qu’elle a d’individuel et d’universel rendu vivant grâce à des procédés d’échos: on passe de la pensée d’un personnage à un autre, des pensées qui se parlent tandis que le dialogue oral est fait de non-dits et de restrictions. Rien n’est réellement dit directement ou ce n’est que par de brèves sentences fatalistes (le constat que tout est fini, qu’on a trop laisser les liens entre les êtres se détériorer pour que ce soit réparable) mais tout est implicitement compris entre les deux personnages principaux (ce couple en déchéance) qui se sont tellement compris dans leur psychologie la plus intime qu’ils finissent par se dégoûter.

Rien n’est tendre finalement dans ce roman amer qui fait le constat d’un échec cuisant: celui de la passion folle dont on n’est pas parvenu à accepter l’assagissement et que sa puissance puisse se complaire dans une certaine stabilité.

Bref, j’ai été transportée de bout en bout. Et je vois encore une fois combien la lecture des classiques est inaltérable. Je pourrais le relire cent fois pour découvrir chaque fois de nouvelles nuances. Intarissables. Il est beaucoup plus rare que je sorte tellement transformée, tellement admirative, d’un livre contemporain, quoiqu’il y en ait bien sûr. Mais cela confirme encore mon idée que les classiques sont des valeurs sûres, elles élèvent l’âme, l’humain, nous ne pouvons en sortir indemnes que ce soit pour l’écriture elle-même ou pour ce qui est dit, même si l’histoire en elle-même ne nous transporte pas, ne nous plonge pas dans une certaine empathie. Il y a quelque chose de dit là qui est essentiel et qui vous nourrit pour des éternités.

La citation

Il existe dans toute chambre occupée, quelques surfaces réfléchissantes, dont on prend à peine conscience: le bois verni, le cuivre plus ou moins astiqué, l’argent, l’ivoire, auxquelles viennent s’ajouter des milliers de petits endroits, où l’ombre et la lumière peuvent jouer, endroits si innocents en apparence, qu’on ne les soupçonne même pas: le haut d’un cadre, les facettes d’un stylomine, le bord d’un cendrier, un bibelot de cristal ou de porcelaine. C’est l’accumulation de ces divers reflets (entraînant de subtils réflexes optiques, tout en éveillant par association, des fragments d’anciens souvenirs, que notre subconscient semble avoir gardés en réserve comme un ouvrir verrier garde en réserve certaines pièces moins bien façonnées, en se disant qu’il pourra peut-être s’en resservir), c’est donc l’accumulation de ces divers reflets qui explique pourquoi Rosemary put dire, par la suite, qu’avant même de se retourner, elle avait « senti », de façon surnaturelle, qu’elle n’était pas seule dans sa chambre. (p.151)

Et cet extrait fait seulement deux phrases !…


Référence: Fitzgerald, Francis Scott. Tendre est la nuit. Editions Belfond, 414 p. Le livre de poche. DL 1990, cop. 1985 (pour la traduction française)

D’autres critiques dans la catégorie Critiques de livres

En cours d’ébullition (2)…

Alfons Mucha (Gallica)

Journal de bord de mon roman en cours d’écriture Echoes, 2ème post. Voir le premier ici.

Pêle-mêle:

1 décembre 2014

Faire des recherches dans mes livres de psychologie sur la personnalité pour chaque personnage-type.

2 décembre 2014

Ces différents personnalités/personnages pourraient se révéler en fait être une représentation d’un fragment exacerbé de Lise, le personnage principal. Puisqu’en chacun (que ce soit dans la vie ou dans l’écriture – mais n’est-ce pas la même chose à ceci près que l’un est sur du papier, l’autre dans l’air…?) peut se révéler plus ou moins fortement ces différents états et que la personnalité propre d’une personne réside dans son assemblage, non dans ses fragments isolés ou dans une unité monobloc.

4 décembre 2014

Me demande quand-même si je ne vais pas reprendre des éléments de notre vie avec … et de ce qui nous a amené à notre couple actuel et à ce partage, à ce centre d’échos dans lequel nous nous épanouissons. Juste prendre les scènes-clés qui ont marquées cette ligne de transformation (et je m’attends bien sûr à ce que ces scènes représentées dans le roman n’aient finalement plus rien à voir avec celles dont elles seront issues dans ma vie, comme pour tout ce que j’écris). Je ne veux pas forcément représenter notre histoire mais plutôt ce qu’elle a d’existentielle et d’universellement révélateur. Puisque mon roman va être basé sur les liens humains, il faut aussi que je m’attache au lien amoureux.

6 décembre 2014

J’ai discuté avec … ce matin de l’émergence d’une nouvelle idée de roman basé sur ma théorie des fragments, qui en serait une représentation. Il a trouvé cette idée – partir d’une théorie – très bonne et a mit les mots sur ce que je veux faire sans m’en rendre compte : c’est-à-dire montrer la construction de cette théorie et sa construction pas seulement dans la narration mais aussi de la théorie elle-même. En fait, ça recoupe mon idée d’essai-fiction qui relèverait tout autant la théorie que la pratique. Concrètement, cela revient à faire intervenir un autre personnage essentiel : une voix théorique. Sorte de mise en abîme comme a dit … .

Je crois en fait que ce roman (qui à mon avis va être quelque chose de très volumineux) va rassembler tout ce que j’ai pu écrire depuis peut-être un an en pensant créer un essai mais aussi certaines de mes nouvelles que je destinais à un recueil nommé Echoes mais finalement Echoes sera sans doute le roman lui-même. Tout cela est en train de bouillonner avec effervescence et je sens une force incommensurable de création voir peu à peu le jour dans mon esprit. Les connexions commencent à se faire.

Parmi les nouvelles, je vois :

– Un goût de cendres noëllesques

– Echoes

– Quatre murs et un toit

– [nouvelle jalousie]

– Cet être qui me ressemble

– Je suis l’oublié

– Les nuits avec moi

– Retrouvailles

– Satané moi

– Soirée

– Une présence

Tout cela va sans aucun doute multiplier le nombre de personnage ou alors, peut-être vont- ils s’assembler en quelques personnages plus restreints mais plus concentrés et donc plus forts en sens et en présence.

Cette liste de nouvelles est peut-être ambitieuse. Je ne sais pas si elles mériteraient toutes d’être intégrées ou si ça apporterait quelque chose au roman, je verrais en allant.

Je vais continuer mes fiches de personnages, peut-être ajouter d’autres et commencer à constituer un classeur de fragments que mon écrivain jugera intéressants.

7 décembre 2014

Me demander aussi que représente de moi chacun des personnages.

Carnet de citations

Pendant l’adolescence, j’allais partout accompagnée toujours d’un gros sac à main lourd et encombrant. Outre le portefeuille, les lunettes de soleil en été, les gants, les cigarettes, etc, ce qui l’alourdissait surtout était un carnet pour écrire, le livre en cours de lecture, un carnet de citations et un petit carnet intitulé « Mon carnet rouge » que j’avais eu en cadeau chez mon libraire.

Je n’achetais pourtant pas de livre tous les jours mais j’aimais avoir ce carnet rouge à portée de main dans lequel s’allongeait ma liste de livres à lire, et qui révélait également les livres lus (puisque ceux-ci étaient rayés en rouge). Je le sortais parfois de mon sac pour relire les titres s’offrant à moi comme autant de microcosmes à conquérir, dé découvertes, de potentialités, animée par cette vanité adolescente de croire  que tout est à portée de main, que je me trouvais dans un immense champ de fleurs où je n’avais qu’à allonger le bras pour en cueillir une. Je me disais : « j’ai toute la vie pour les lire, mais je veux en lire le plus possible, le plus vite possible, maintenant ». Je voulais absorber indéfiniment, insatiablement.

Cet empressement de la jeunesse relève, par certains côtés, d’une anticipation visionnaire car j’avais raison de me hâter: l’adolescence passée, ce carnet et les titres de livres qu’il contenait, ne me parlèrent plus. Je fis des recherches sur ces titres, pour prendre à nouveau connaissance de l’histoire, de l’auteur, de ce qui m’avait attirée vers ce livre, mais l’étincelle, l’envie de me lancer dans la lecture de ces livres, n’étaient plus. Adulte, je lisais désormais d’autres choses, sans aucun doute plus réalistes, plus ancrées dans la trivialité, moins fantasmagoriques.

Lorsque je me décidais à jeter ce carnet, quasiment vide, dont seules peut-être les cinquante premières pages étaient gribouillées de noms divers, et désormais anonymes pour moi, j’hésitais pourtant, la main tenant le carnet suspendue au-dessus de la poubelle, car c’était cette part à jamais inconnue de moi dont je m’apprêtais à me séparer définitivement. Je ne lirais sans doute jamais ces livres, je ne me souviendrais sans doute jamais avoir eu un intérêt pour tel ou tel titre : c’était aussi accepter que mon adolescence soit pleinement révolue, que j’en sois d’une certaine manière la résultante mais pourtant une toute autre personne. A l’épreuve du temps, je perdais cette part de magie, cette vanité de croire qu’on peut englober le monde. C’était jeter ma croyance en l’éternité.

Je reposai finalement le « carnet rouge » dans la boîte de mes objets souvenirs, quitte, peut-être, à ne jamais la rouvrir, mais au moins resterait-il là, physiquement, vestige symbolique de mon passé. Car, même si je ne croyais plus à l’éternité, c’était bon de garder quelque chose qui puisse me rappeler qu’un jour, j’y avais cru.

Il en fût tout autre de mon carnet de citations (ou plutôt de ces nombreux carnets de citations qui se multiplièrent pendant l’adolescence jusqu’à aujourd’hui). Citations de livres lus, parfois un très long passage du livre que je recopiais à la main avec soin, ou d’autres fois juste une phrase, citations de paroles de chansons, citations de films… Je passais des dimanche après-midi entiers à remplir mes carnets de citations, assise sur le canapé, la famille évoluant autour de moi qui demeurait immobile à dialoguer avec ces auteurs, ces chansonniers, ces cinéastes, vivants ou morts, déconnectée de ce qui pouvait se passer dans l’appartement. Je passais aussi beaucoup de temps à écouter des chansons, seconde par seconde, pour écrire les paroles dans mon carnet (internet n’était pas encore un réflexe et ç’aurait été de toute façon trop facile) ou encore à me repasser des extraits de mes films préférés, la main droite occupée à écrire, l’index de la main gauche sur le bouton « pause » de mon magnétoscope pour capter les voix-off, les dialogues, les reproduire mot à mot sur mon carnet de citation; j’en passais également du temps à traduire les paroles de chansons de mes groupes de rock préférés de l’époque. Cette technique me permettait également d’apprendre certaines citations par cœur, ou au moins d’en retenir certaines tournures, certains ensemble de mots.

Ces carnets de citations n’ont rien d’anodin et révèlent beaucoup de choses sur la personne qui le tient: ils parlent de ses lectures, et donc des livres que la personne a choisit de lire (parce que le livre, l’histoire, une phrase feuilletée pour se décider à l’acheter l’avait interpellé, parce que déjà, avant d’avoir commencé à lire ce livre, la personne savait que ce livre avait été écrit pour elle et pour cet instant précis, cette rencontre), ces carnets de citations parlent donc également de l’état d’esprit de la personne à cet instant, de ce qui a pu l’amener à être attiré par ce livre, ils parlent également de ce que peut ressentir la personne lors d’instants fugaces ou de façon plus pérenne.

Car, si nous faisait le test de faire lire le même livre à plusieurs personnes en leur demandant de relèver les citations qu’elles tireraient de ce livre, certaines citations se recouperaient peut-être (parce que certains fragments de texte relèvent de l’humain, de quelque chose d’universel) mais, pour la plupart, les extraits choisis seront différents pour chacun, et peut-être que s’ils l’avaient lu à un autre moment, elles auraient été également autre. Car un livre nous parle d’un instante, cet instant de vie dans lequel nous sommes et qui ne sera plus tout à fait le même dans quelques semaines, quelques années, voir même quelques jours, mais dont nous nous souviendrons par l’intermédiaire d’un livre qui nous fera dire tout à coup: « oui, ça me rappelle cet instant que j’ai vécu ».

Nous sommes les représentations d’un assemblage d’instants fugaces contenus dans un corps qui, chaque minute, vieillit un peu plus. Et certains extraits des livres que nous lisons nous révèlent tout à coup exactement ce que nous sentons être en train de vivre actuellement, ou exactement ce que nous avons vécu, peut-être pas exactement en fait: avec des mots différents, avec une perception différente, et c’est ça qui est intéressant, car ça nous permet de prendre du recul, de prendre en considération une autre perception que la notre, étriquée dans notre propre conscience: on se dit: « oui, je n’avais pas vu la chose sous cet angle », ça nous permet de relativiser, d’essentialiser nos « petits » événements de la vie.

Mes carnets de citations donc ne m’ont jamais quittés, au grand dame de mon compagnon qui trimbale les cartons de carnets dans les déménagements et peste parce qu’ils pèsent vingt kilos chacun; il râle, juste pour la forme, parce qu’il sait que c’est important pour moi et il le comprend. Ces carnets de citations s’empilent encore aujourd’hui dans mon coffre à trésors dont ils sont l’essence, la base. Sans ces quelques mots volés ça et là au cours de mes lectures, je n’écrirais pas aujourd’hui et je ne serais pas non plus la personne que je suis aujourd’hui. Si je les reprends dans l’ordre chronologique, c’est aussi mon parcours de lecteur, mon parcours de vie, ils révèlent toutes les phases, tous les états par lesquels je suis passée. Ils ne sont jamais restés suspendus au-dessus de la poubelle pendant quelques secondes d’hésitation.

Et cette semaine, pour un aspect pratique autant que pour le plaisir de me replonger dedans, j’ai décidé de les transcrire dans un fichier Word, une liste à jamais non-exhaustive de tous ces mots que j’ai croisé. Pour le moment, le fichier fait 83 pages, je compte bien qu’il s’enrichisse encore de ces nombreuses épiphanies de lecture, de ces nombreux moments de fulgurance ressentis au plus profond de mon ventre lorsque je lis un passage de livre qui me touche tout particulièrement ou fait écho en moi.

En retraçant mon parcours de citation, ce sont aussi des souvenirs qui me reviennent: ces contextes dans lesquels j’ai lu tel ou tel livre, ces extraits que j’ai partagé avec tel ou tel ami, ces moments où nous les récitions par cœur, les endroits précis où je les ai lu (ce fauteuil, ce canapé, ce banc face à la Loire en sortant de la bibliothèque municipale, etc). Ces citations sont toutes autant gorgées de souvenirs que de ce qu’elles m’évoquent aujourd’hui, avec un autre regard, après d’autres expériences vécues, elles me parlent d’une façon différente et ça me touche toujours autant, peut-être pas au même endroit précisément que la première fois que je les ai lus. Et je pense aussi aux personnes qui m’entourent et auxquelles telle ou telle citation pourrait parler précisément en ce moment, précisément parce que je pense qu’elle en a besoin.

Bien sûr, c’est dommage de dématérialiser ces carnets de citations (je les garderais pourtant aussi sous forme manuscrite, désolé d’avance pour les futurs déménagements) parce qu’il n’y a plus l’écriture, l’évolution même de la graphie, la transformation qu’elle révèle mais je ne pourrais pas me balader quotidiennement avec des carnets de citations de 83 pages dans mon sac, c’est tellement plus pratique quand c’est sur une clé usb…