#Extrait 51

Lorsque l’été s’immisce dans l’atmosphère, toute la ville est en effervescence : des animaux sortant d’une hibernation trop longue. Le retentissement des klaxons parvient jusqu’à mon mirador ; les gens en tee-shirts colorés marchent à pas lents, assommés par la chaleur. Je les entends se plaindre l’hiver du froid, l’été de la chaleur, l’automne des feuilles d’arbres jonchant le sol, le printemps du pollen qui irrite leur respiration saccadée. Ils paraissent plus apaisés en cette période, mirage d’une illusion : les saisons n’influent pas sur les gens. C’est le fait qu’elles s’écoulent trop vite, à mesure de ces rides cernant les visages, obligeant à accélérer le pas pour rattraper les temps perdus. Ils ont l’air pourtant physiquement excités par la chaleur.

Une femme et son enfant traversent la route, un camion les évite de justesse ; un chauffeur de bus salue celui qui vient en sens inverse ; l’eau jaillit des fontaines dégelées dans un clapotis ambiant ; un groupe de jeunes garçons refuse la partie de foot à une fillette qui s’éloigne le visage baissé. Les enfants sont fascinants : ils ont la cruauté sincère, naturelle, que l’adulte cherche à cacher derrière des apparences bienveillantes. Sans aucun doute, plus nous vieillissons, plus nous cherchons à cacher notre part animale intrinsèque. Á quoi bon la combattre après tout ? Aimer l’humain, n’est-il pas aimer aussi cette part sombre ? Si ce n’est la comprendre, tout au moins l’accepter.

Dans quelques minutes, la circulation va devenir insoutenable à mes oreilles : les gens sortant du travail, rentrant chez eux pour raconter leur journée au conjoint, se mettre devant la télé, puis effectuer un rapide va et vient horizontal pour sombrer ensuite dans les abîmes ; ça recommence chaque jour.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

Quelques fragments sur l’écriture

daryl-bleach-568607-unsplash
Daryl Bleach sur Unsplash

#enfantement
Écrire et partager son livre c’est aussi accepter qu’il ne sera jamais accueilli de la même manière que je l’ai moi-même accueilli quelques temps, c’est accepter de le laisser partir et qu’il fasse sa propre expérience des autres et de leurs échos, accepter qu’ils n’auront nécessairement pas le même regard sur lui, mais voir de la richesse en cela plutôt que de s’en offusquer.

#foi en l’écriture
La quête de la reconnaissance de son entourage, en tout cas en écriture, est vaine : elle est soit déception soit affrontement face à l’incompréhension. Voilà pourquoi il est nécessaire d’avoir une foi démesurée pour son écriture. C’est s’assurer une certaine lucidité, une certaine auto-critique.

#écrivain #personnages
L’écrivain est émotion. L’écrivain est un agrégateur d’émotions. Il engrange, engrange, jusqu’à ce qu’il soit plein et qu’enfin cette matière soit propulsée sur le papier. Dans la vie de tous les jours, je ne peux exprimer ces émotions avec autant de franchise, jamais aussi librement que dans l’écriture : il y a le respect de l’autre, cet altruisme qui contient les émotions avec l’autre pour permettre d’agir en être social. Avec l’écriture, je peux être animale, et mes personnages n’en sont pas mortifiés. C’est que l’Homme social ne peut accepter trop violemment ou endurer très longtemps cette part de perversité que l’écriture permet d’exprimer sans entrave.

sebastian-leon-prado-547564-unsplash
Photo by Sebastián León Prado on Unsplash

#écrivain et la vie
Première semaine de travail de l’année, la rentrée. Et avec elle cette impression toujours plus omniprésente de gâcher un temps précieux à ne pas écrire, à être perturbée, détournée, par la vie rémunératrice. Si je ne travaillais pas, je serais à même d’être toujours concentrée, je ne ressentirais pas la fatigue de ces journées de travail. J’accorderais uniquement du temps à l’écriture et aux relations humaines. Combien de livres n’aurais-je pas déjà écrit ?! Mais peut-être pas après tout, on veut toujours plus, toujours besoin d’avoir des espoirs et des voies possibles.

#lecteur #intégrité
Ne pas céder à la vulgarisation de la littérature. Ne jamais oublier que le lecteur est tout aussi capable que moi de raisonner, de comprendre, de conceptualiser des idées qui pourtant semblent complexes et difficiles. Tout lecteur ne s’arrête pas face à la difficulté et on ne peut les catégoriser. Accepter aussi, pour l’auteur, que mon livre ne soit pas potentiellement lu par tout le monde, qu’il ne s’adresse pas forcément à une élite, pas non plus à son contraire, peu importe ces considérations en fait, il s’agit simplement d’un livre qui s’adresse à un lecteur qui sentira un élan pour ce livre, c’est tout.

annie-spratt-475541-unsplash
Photo by Annie Spratt on Unsplash

#Extrait 50

Du haut de sa colline, forgé du même bois qui l’a vu naître, observateur attentif, patient, maître des cycles du temps, manipulant les êtres qui l’ont nourri de leurs vies oxydées par l’immobilité, le Manoir Mansfield esquisse un soupir, apaisé, éternel. Quelques parcelles de lattes en bois à peine s’ébranlent, un souffle diffus fait vibrer les rideaux mités des fenêtres. 1700, date de construction, 1885, 1994, 2015, le manoir Mansfield chaque fois reprend ses droits sur la faible étincelle de vie des habitants qui s’y sont succédés : ont-ils été plusieurs ou un ? Éternels échos des mêmes maux, des mêmes faits, sous des traits à peine différents. Héloïse, Marthe, Elisa, Jacques, Etienne, qu’importe quels aient été leurs noms ; pour lui, ils sont tous idem : des items qu’il déplace sur l’échiquier de son temps. Faibles créateurs qui croyaient pouvoir créer des histoires, l’ayant nourri de leur frustration créatrice, lui, le puissant, l’omnipotent, le seul créateur de son temps depuis des temps immémoriaux. Car il était déjà là bien avant d’être fait de pierres, il était là, ce mal, cette tempête calme, à révéler la folie que tous les hommes en eux tentent de cacher.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

Quelques fragments sur la lecture

#lecture #influence
J’ai commencé à faire des fiches de livres lus pour me constituer un classeur. J’y consigne chaque fois le mois et l’année de la lecture car je vérifie souvent combien la lecture d’un livre a une influence directe sur mes écrits. Je me suis dit qu’il était peut-être intéressant de garder une trace de cet écho. J’imagine souvent quelqu’un en train de farfouiller dans mes écrits, mes carnets, mes cahiers, toutes ces notes griffonnées, tout ce vrac. J’imagine le matériau dont il pourrait avoir besoin pour convoquer tout cet univers gravitationnel, ce dont il aurait besoin pour établir les connexions. Je lui mâche un peu le travail avec mes obsessions de faire des listes, de tout stocker, de tout archiver. De toute façon, ce travail de fiche est aussi intéressant pour moi, il met à jour le système de l’imprégnation et de l’influence de divers échos, les connexions se font.

alexandre-godreau-445969-unsplash
Photo by Alexandre Godreau on Unsplash

#citations #influences #journal
Après-midi citations et divagations, éveil par le truchement de la redécouverte de citations oubliées. Envie de me plonger dans cette piscine d’influences et d’engranger. Le carnet de citations s’amplifie encore : presque sept cents pages dactylographiées à ce jour [2016].
Et tout à coup, envie de venir écrire ici. Je remarque aussi que de nombreuses idées et même certains fragments utilisables ressortent de cette liberté d’expression qu’offre le journal.

#lecture #mémoire #transformer le passé
Dans un parc en train de lire. Voilà longtemps que je n’avais pas fait ça et qui plus est dans ce parc tellement gorgés de multiples souvenirs. Je le côtoie depuis plus de dix ans mais j’ai mis du temps avant de pouvoir y revenir, à confronter le dernier souvenir en date… mais les lieux ne sauvegardent pas les souvenirs et ne rappellent pas les heures sombres. Avec le recul, la mémoire ne conserve que ce qui a pu être utile, le reste est évacué, ou, dans mon cas par exemple, fictionnalisé. Ils n’appartiennent donc plus à ma réalité commune mais à une réalité parallèle : catharsis de l’écriture.
Si j’ai pris mon carnet pour écrire au beau milieu de ma lecture, c’est que le livre que je suis en train de lire m’inspire des réflexions. La lecture en extérieur est souvent plus sujette à toucher l’esprit, à l’ouvrir, même si elle aussi inspirante (mais d’une autre manière peut-être) en hiver, dans un bureau ou le soir au lit. En tout cas, comme en lecture, rien ne semble être voué au hasard, il a fallu précisément que je lise ce livre à ce moment précis : Les Livres prennent soin de vous (Régine Detambel).

kinga-cichewicz-508284-unsplash
Photo by Kinga Cichewicz on Unsplash

#lecture
Je crois qu’il y a des hasards heureux qui nous rendent béats de hasardeuse béatitude. Comme cela tient : que je lise deux romans en parallèle, Les Aventures de Sherlock Holmes et La Course au mouton sauvage dans lequel le personnage est justement en train de lire Les Aventures de Sherlock Holmes.

#citations #lecteur et son intimité #influences
Cette semaine, pour une raison pratique, j’ai commencé à transcrire et rassembler toutes les citations disséminées à l’intérieur de mes carnets, dans un seul et unique fichier de traitement de texte. Une liste à jamais non-exhaustive de tous ces mots que j’ai croisés. Pour le moment, le fichier fait 83 pages (à l’heure où je réécris ces lignes, il en fait 1300, et à l’heure où je publie cet article, j’en suis à 1600). Je compte bien qu’il s’enrichisse encore de ces nombreuses épiphanies de lecture, de ces nombreux moments de fulgurances ressentis au plus intime de mon ventre.
En retraçant mon parcours de lecteur, ce sont aussi des souvenirs qui me reviennent : des contextes dans lesquels je les ai lus, des extraits que j’ai partagé avec telle personne, ces moments où nous les récitions par cœur, les lieux précis (ce fauteuil, ce canapé, ce banc public dans le parc à côté du musée, etc.). Ces citations sont tout autant de gorgées de souvenirs. En ce qui concerne leur sens et leur portée : elles m’évoquent aujourd’hui d’autres échos personnels, elles me parlent et me touchent de façon différente, peut-être pas précisément aux mêmes lignes.

aliis-sinisalu-70432-unsplash
Photo by Aliis Sinisalu on Unsplash

J’aurais aimé tout reprendre à la main. C’est dommage de dématérialisé ces carnets. Je garderais pourtant toujours ceux qui m’ont suivis jusque-là (désolé d’avance pour les futurs déménagements) parce qu’il n’y a plus ce contact corporel avec l’écriture, la transformation de la graphie au fil des années. Mais je ne pourrais tout simplement pas me balader avec mon carnet de plus de mille pages dans mon sac à main, c’est tellement plus pratique quand c’est sur ma tablette. Car la carrière du lecteur est comme celle d’un écrivain : toujours il enrichit, jamais il ne perd, on ne fait toujours qu’additionner.

#Extrait 49

La vie n’est pas une continuité de moments importants mais une ligne directrice en pointillés dont la direction même n’est jamais certaine, toujours sujette à la transformation. William se perd dans l’espace-temps. Leur histoire est pour lui faite d’autant de pointillés, de ces fragments d’instantanés, de ces scènes précisément gravées dans sa propre ligne du temps qui sont pourtant des fragments constamment intemporels par l’impression d’une continuité globale sur leur ligne du temps commune. C’est difficile à exprimer en mots, William lui-même peine à mettre de l’ordre dans ses pensées. Lise est pour lui une présence continuelle puisque son passé se dessine dans le flou intemporel de leur relation qui ne s’est jamais conjuguée qu’au présent, et pourtant lorsqu’il fait appel à sa mémoire, ce sont ces instants de vie isolés qui le submergent.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here