Préface aux échos

En attendant de vous en dire plus un de ces jours à propos de mon troisième roman, Echoes, je vous partage ce qui sera la préface du livre. La dixième version totalement réécrite est en cours de tapuscraphie 😉


Photo by Dan Bøțan on Unsplash

C’est accompagnée d’un café et d’une cigarette que je commence à écrire ces mots, en cette fin d’après-midi au sortir du travail, ce temps de la journée si béni et trop court. Je devrais arrêter la cigarette et le café – et peut-être le travail aussi, celui qui ne concerne pas l’écriture et me vole des heures de concentration et d’énergie inestimables -, assainir un peu ce corps avant de porter un enfant, mais je n’ai jamais la volonté suffisante – pour la cigarette surtout – et je trouve que la vie aujourd’hui impose trop d’interdits pour oser s’appeler encore vie. J’y pense, je me dis que le lendemain, je tenterais de sauter la cigarette du matin qui enclenche toutes les autres et me retrouve pourtant le lendemain matin à rouler ma cigarette en reportant encore au lendemain – si seulement ce qui nous rendait faible ne nous tuait pas ! Tout comme je m’étais promis ce matin de marcher au lieu de prendre le bus pour rentrer à la maison après le travail et que je me retrouve pourtant à attendre le bus et à fixer l’écran aux lumières orange qui décompte les minutes avant son arrivée.

C’est que, bien souvent, plus que la marche qui demande une action physique, prendre le bus me donne l’inspiration, tout comme ce soir où je pensais déjà à ces mots dans le bus en sachant déjà que je ne pourrai pas contrer cette équation naturelle : café, cigarette, écriture.

Et, en écoutant une chanson que j’ai l’habitude de chanter avec A., puis une autre, puis cette autre qui fût pendant une période notre hymne pour nous défouler avec J., cette autre encore me rappelant des scènes de notre vie à deux avec B., une autre faisant revivre des scènes de mon adolescence avec L., et puis celle qui me fait penser à mon frère une guitare à la main, etc., j’ai pensé aussi à ce roman qui me trotte dans la tête depuis des années et à mes deux précédents romans qui dressent le portrait de personnages sombres, souvent malfaisants, toujours désespérés, et comme je veux que ce nouveau roman rende hommage à d’autres types de personnes : des gens comme ces amis auxquels je pense en écoutant mes chansons préférées dans le bus.

Il serait grand temps, me dis-je, de parler un peu de ces gens-là, ceux qui comptent ou ont comptés (mais compterons toujours), et qui parsèment la misère quotidienne ou le lancinement trivial, d’éclats de beauté. Je me dis que nous détruisons beaucoup et nous nous détruisons encore plus, tous autant que nous sommes, mais personne ne peut dire qu’il n’a jamais croisé sur sa route quelqu’un qui, d’une manière ou d’une autre, l’a éclairée et (re)vitalisée. Ils ne le font pas toujours sciemment, ces bonnes gens – c’est ce qui, semble-t-il, rend leurs actes encore plus profonds, cette spontanéité –, ce n’est parfois pas grand-chose, et bien souvent nous ne réalisons leur bienfait qu’à retardement, mais cela ne veut pas dire qu’il faille les oublier.

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C’est justement cet oubli criant qui me donne envie d’écrire ces lignes. J’ai bien souvent, comme tout un chacun, oublié ces éclats de personnes (ces fragments), mais mon travail – le vrai, cette fois – me permet de les faire ressurgir (ces échos infinis), me prenant par surprise. Car j’en passe des heures à me torturer l’âme pour faire sortir sous forme de fictions mon imprégnation du monde, et l’une de mes plus grandes joies concerne ces instants de bienfaits ressurgis de la mémoire pour prêter des mots à la narration en train de se faire sous mes doigts. L’écriture est, la plupart du temps, affaire d’écriture automatique : moins on pense, plus la sincérité se révèle.

Je me demande alors pourquoi il est si difficile de parler de ces gens-là, de ceux qui comptent pour ce qu’ils ont de bon et de faiblesses, en bref d’humanité. Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai cessé d’écrire depuis presque vingt ans ces parts d’ombres humaines qui font aussi parties de nous mais n’en sont (fort heureusement) qu’une facette parmi tant d’autres. Je me souviens de l’effroi de mes premiers lecteurs face à mes premiers écrits : « C’est tellement sombre, ce que tu écris ! Tu ne peux pas écrire quelque chose de plus gai ?! ».

En vérité, si j’ai tenté dans ce roman de rendre hommage à la bienveillance des bonnes gens, mon roman, je le sens, n’en est pas moins sombre, mais peut-être un peu plus apaisé. De toute façon, en tant qu’écrivain je me dois de respecter la sincérité d’un texte et donc de représenter les nuances.

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En vérité, ce roman qui traine depuis si longtemps est beaucoup plus difficile à écrire que les précédents (ou en tout cas, d’une autre manière), justement parce qu’il tente de parler de bonnes gens ou qui tentent de l’être autant qu’ils peuvent, et chacun sait que ce n’est pas toujours facile. De nos jours, même dans les films, la droiture du superhéros, autrefois inébranlable, est sans cesse testée et tentée par la malveillance, c’est pourquoi ils n’en sont que plus humains. Personne n’est inébranlable face au mal, il faut même bien souvent l’expérimenter afin de parvenir à être bon parfois, et gagner la seule certitude : à tout instant, l’équilibre peut se rompre.

Voilà peut-être pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur des personnages malveillants ou désespérés (et lorsque je dis « écrire sur », quiconque se mêle d’écriture sait que cela veut dire « vivre avec ») : être ces personnages le temps de l’écriture, ressentir le plaisir du mal infligé aux autres et à soi. C’était bon, c’était jouissif, je me sentais comme le Joker : euphorique à l’idée de simplement voir le monde brûler, un monde que j’avais créé pour pouvoir le voir brûler.

Alors, bien sûr, c’est difficile aujourd’hui d’écrire sur ceux qui tentent de mettre en œuvre ce qu’ils ont pour éviter que le monde brûle. Avec Echoes, je ne me heurte pas à la difficulté stylistique, pas tant non plus à la fidélité de ce que je rapporte (je ne cherche ni l’exhaustivité ni la représentation figurative) mais à la sincérité de ce qui est furtif, si évanescent, si éparpillé dans la ligne du temps qu’ils se fondent dans la masse compacte des jours tout en parvenant à résonner pour l’éternité.

Mais il reste ça : cet arrière-goût de trop peu et ma frêle capacité d’avoir pris note, en guise d’exemples, de ces petites étincelles de vie qui brillent plus fort que la vie : oh, pas grand-chose, juste ces « petits coups de mains des copains », des échos qui résonneront toujours.

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Les livres sur l’écriture

On dit : à quoi bon lire des livres sur l’écriture ? N’est-ce pas un peu autocentré ? Et qui cela intéresse-t-il de savoir comment s’est fait l’accouchement ? Ça n’intéresse que les écrivains.

Je crois plutôt qu’il s’agit d’un partage d’expérience de vie, au même titre qu’un témoignage, qui, comme toute expérience de vie, peut être intéressante pour peu qu’on s’attarde sur ce qu’elle fait résonner en nous.

Partager son expérience d’écriture, c’est écrire un livre sur l’accouchement : tout le monde ne sera pas amené à vivre l’expérience mais c’est intéressant de savoir comment les choses fonctionnent. Ces auteurs ne nous parlent de rien d’autre. Il y a là quelque chose d’universel, de la vie, de l’humain, une essence.

Les livres sur l’écriture que j’ai pu lire m’ont personnellement toujours beaucoup apporté en tant qu’auteur moi-même mais aussi en tant qu’être : une réflexion sur la vie. Ecrire c’est avant tout être ouvert, curieux, intéressé. Ecrire, c’est vivre.

Partager son expérience d’écriture, tenter de décortiquer ce processus en soi et le partager aux autres, c’est apporter un témoignage.

Ecrire c’est être parent et en tant que parent c’est aussi être confronté à des doutes : est-ce que j’apporte suffisamment à mon enfant ? A-t-il suffisamment de bagages ? Est-il prêt à prendre son indépendance ? Est-ce que je ne vais pas avoir une influence néfaste sur lui à force de le couver et de le protéger ? L’écrivain se pose exactement les mêmes questions. Et c’est peut-être même parfois plus difficile pour lui car l’enfant de l’écrivain est un être immatériel qui ne prend consistance que dans l’esprit des lecteurs qui le liront. On ne peut alors que parier sur une orientation plutôt qu’une autre.

Ce blog est aussi pour moi une manière de ne pas rester isolée dans ces questionnements car je sais que chacun peut être amené à se poser des questions : quelle est ma place dans la vie ? Qui suis-je ? Quelle est ma part de créativité, mon apport dans le monde ? Ce n’est pas le genre de questions auxquelles on trouve une réponse seul, isolé dans la pénombre d’un bureau, à griffonner des centaines de feuilles.

Ma propre expérience me dit de partager (cela n’engage donc que moi et d’autres écrivains ne seraient pas d’accord, je les entends déjà), mon écriture s’est développée lorsque j’ai commencé à l’ouvrir aux autres. Elle a pris de l’ampleur, de la consistance.

J’ai commencé à écrire des fictions vers l’âge de quinze ans et j’ai, d’aussi loin que je me souvienne, toujours entretenu un journal intime. J’ai écris près de dix ans sans partager ce que je pouvais extirper de mes entrailles sur le papier. En fait, non c’est faux, je l’ai bien fait lire à deux ou trois personnes proches : mon amie L., mon père d’adoption, ma belle-mère. Je faisais la lecture à L. tandis qu’elle fermait les yeux pour s’imprégner du texte et le dessiner dans sa tête, avec ses propres coups de pinceaux. Elle m’encourageait, elle était très touchée de ce que je pouvais lui lire.

Bien que nous soyions encore en contradiction à l’époque, j’ai aussi fait lire à mon père d’adoption car je sentais qu’il était capable d’avoir un regard objectif mais aussi la sensibilité nécessaire pour me soumettre sa lecture de mes toutes premières nouvelles. Il y a quelques mois, toujours en train de fouiller dans mes anciens carnets, j’ai retrouvé par hasard la critique qu’il m’en avait fait par mail. Un retour très simple mais sincère qui m’a confirmé encore que je devais m’engager sur la voie de l’écriture. Il me confiait que mes nouvelles lui avaient permis de retrouver le goût de sa propre jeunesse. Il m’offrait un merci pour cet instant de lecture que je lui avais procuré. Le reste du contenu de ce mail, je le garde précieusement au fond de moi, pour toujours. J’avais eu besoin à cette époque d’un soutien, doutant encore trop de ce que je pouvais apporter.

Peu à peu, j’ai ouvert à mon entourage : mon frère, assez tôt, mon compagnon, des amis proches, des connaissances. L’ensemble de ces partages m’a énormément apporté et je ne saurais comment remercier ces personnes qui ont pris le temps de me lire et de revenir vers moi en me fournissant une critique ou un simple ressenti. Mon écriture, en conséquence, a fait des bonds de géants.

Voilà pourquoi je fais part de mon expérience ici. Peut-être ne parlera-t-elle à personne, peut-être fournira-t-elle quelques pistes à une poignée de personnes, c’est en tout cas ma façon de concevoir l’écriture et les échanges humains : donner simplement, apporter des pistes, attraper des pistes, et qui voudra/pourra les approfondir et/ou venir m’en parler, la porte est ouverte.

Lecture et détournement: De la pluie – Martin Page

Opus d’une centaine de pages qui, comme son nom l’indique, décline des considérations sur la pluie, mais finalement pas seulement pour parler de la pluie : plutôt le prétexte à égrainer des scènes et des situations, des réflexions personnelles sur la vie quotidienne par le prisme de cet élément quasi omniprésent dans nos journées.

Étant plutôt une adepte du soleil mais déçue et frustrée par ces derniers jours de grisailles et de pluie en plein mois de juillet, lire ce petit opus de Martin Page était pour moi une manière de me faire patienter en attendant que le soleil revienne enfin, comme pour lui faire la guigne : eh bien puisque tu ne reviens pas, je vais me vouer à la pluie.

Mais puisque ce matin le soleil est réapparu, et puisqu’il faut toujours que mon esprit de contrariété fasse des siennes, je me propose de présenter un « anti-De la pluie ».

Publié par Rhendi Rukmana sur Unsplash

Le soleil ! Enfant du soleil. Jamais suffisamment réchauffée, intensité trop courte de la peau pigmentée au contact des rayons qui nous contaminent et nous polluent. Mais je suis en train de lire en ce moment un livre écrit par une amie dans lequel la pluie est acide et chargée de produits chimiques, la science-fiction n’est pas si exagérée que ça. Alors, soleil ou pluie, même combat. Et puis, si nous écoutions tous ces détracteurs de vie pour lesquels la vie est plus dangereuse que la mort (ne pas sortir de chez soi parce que le monde est violent, ne pas fumer, boire, manger bio, faire du sport, ne pas respirer la pollution donc ne pas respirer tout court, etc.), nous vivrions enfermés toute l’année, 24h sur 24, à nous cacher dans des immeubles de béton pour nous protéger du monde et ainsi cesser d’y vivre. En attente, en attente de vivre, en attente de mort.

Moi, personnellement, je suis frigorifiée près de dix mois dans l’année. Je n’y peux rien, c’est comme ça, mon corps est constitué de telle manière qu’il me faut une forte dose de soleil pour qu’il se réchauffe. De même, il n’emmagasine pas la chaleur très longtemps : il lui faut, à intervalles régulières (l’idéal serait chaque semaine) une forte dose de soleil. C’est donc aussi près de dix mois par an à vivre enfermée pour me cacher du froid ; c’est ça ou grelotter et convulser après une quinzaine de minutes passées dehors. Et ce quel que soit le nombre de couches épaisses superposées sur mon corps pour contrer ma perte de chaleur corporelle effarante : il y a toujours un bout de peau qui finit par avoir froid et le froid se propage rapidement dans tout le reste du corps.

La pluie ! N’en parlons pas ! Cette humidité pénétrant le corps, s’insinuant. Comme si nous n’avions déjà pas suffisamment d’eau dans le corps. Et impossible de faire quelque chose dehors. Les plus frustrantes sont les pluies d’été : il fait pourtant chaud dehors, nous pourrions profiter du plein air et des activités en extérieur, ou de simplement flâner sans être couverts de mille couches de vêtements, un peu plus proches de la libre-expression du corps, mais non non, nous ne pouvons pas puisqu’il pleut. Moi je suis comme Rain man, je ne sors pas quand il pleut, parce que l’eau ça mouille et je suis une enfant du soleil. Ça fait rire d’ailleurs les amis quand je leur dis ça, ils s’exclament : mais t’es pas picarde toi ?! Si, justement ! J’ai manqué de soleil pendant l’enfance, comme on dit j’ai manqué d’affection !

Publié par reza shayestehpour sur Unsplash

Le soleil est affection. Chaque pan de peau est bercé de chaleur. Parfois de la sueur bien sûr, mais bon, c’est naturel aussi de transpirer. De nombreuses personnes n’aiment pas le soleil justement parce qu’ils ne supportent pas de transpirer. Mais c’est aussi parce qu’ils ne s’adaptent pas aux saisons. L’été et le soleil imposent un autre rythme. Tandis que j’ai la sensation de courir dans tous les sens en hiver (peut-être pour me réchauffer aussi), même mes pas sont plus lents en été. Et pour moi qui ait une tendance prononcée à l’hyperactivité, le soleil est un ami posant sa main rassérénante sur mon épaule pour me dire de me calmer et de profiter simplement du présent.

J’ai l’impression que les attitudes ont déjà changées depuis la parution du livre de Martin Page (2007). Il dit avoir écrit ce livre aussi par esprit de contradiction, parce que c’était le printemps et qu’il y avait du soleil le jour où il décidait d’écrire sur la pluie, et parce que tout le monde, dit-il, se réjouissait du temps et de pouvoir boire un café en terrasse. Il y a quelques semaines, nous avons eu trois jours de canicule (c’est-à-dire qu’il a fait plus de 35° et que, même la nuit, la chaleur ne baissait pas, il vaut mieux préciser la définition avant que ça ne dérive encore à parler de canicule quand il fait 24°), et depuis les gens sont comme traumatisés : dès qu’il fait plus de 24°, ils crient au scandale et courent s’enfermer chez eux, dans le noir, tous les volets fermés, « pour garder la fraîcheur ».

C’est le soleil désormais qui est le paria ; voilà qui contente mon esprit de contrariété, lui qui était contrarié quand même d’aimer le soleil au même titre que tout le monde, ça ne lui convenait guère. Sans doute les campagnes de prévention contre le réchauffement climatique y sont-elles pour quelque chose. Mais ça ne sert à rien de se miner, entre temps, à force de pluie, nous serons tous devenus des poissons à barboter au fond des mers que la fonte des glaciers aura produit. Que voulez-vous, c’est ça l’évolution.

Du bénéfice du doute

L’écrivain concentre ce vers quoi j’ai tendu depuis toujours : une ouverture, un bouillonnement, la création. Il est ce vers quoi je tendrais toujours, il me pousse à me surpasser sans cesse, à ne jamais me reposer sur des acquis. En ce sens, c’est en quelque sorte un coach au quotidien qui me pousse sans cesse à voir les choses différemment ; il m’influence forcément : il y a un dialogue constant entre les deux.

Je le considère un peu comme mon « Oh capitaine, mon capitaine », il est celui qui saute sur un bureau pour m’inviter à voir le monde sous un autre angle. Minute, je farfouille un peu dans mon carnet ; ah la voilà !

« Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier qu’on doit s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent. Dès qu’on croit savoir quelque chose, messieurs, il faut l’observer sous un autre point de vue, même si ça paraît inutile ou bête. Il faut essayer. Quand vous lisez, ne laissez pas l’auteur décider pour vous. Non, c’est à vous de décider. Trouvez votre propre voie. Mais il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard, mes amis. Plus vous tarderez, moins votre voix pourra se faire entendre. Thoreau a dit : pour bien des gens, la vie est une lente désespérance, faut pas vous résigner » (Weir, Peter. Le Cercle des poètes disparus).

C’est ça, l’écrivain, c’est celui qui, chaque jour, en toute circonstance, m’oblige à monter sur le bureau.

J’écris pratiquement tous les jours. De la fiction, issue aussi de parcelles déformées de moi. Comme si je voulais échapper à ma totalité, comme si je considérais mes fragments plus importants qu’une totalité, comme si je ne me considérais pas totale. Et finalement, cela me convient mieux que toute autre méthode essayée auparavant, car qu’est-ce que la totalité ? Quel est son intérêt ? Si c’est pour se croire toujours plein, si c’est pour ne plus avoir de buts à atteindre, ne plus avoir de doutes, d’envies, de découvertes potentielles encore, alors non, je ne veux pas de cette totalité.

Je pense à cette phrase de Huston :

« J’en ai fini avec les jamais et les toujours, les tout et les rien. Dorénavant j’embrasserai les mixtures, les choses mitigées, et me contenterai de morceaux de perfection (comme on dit : morceaux de musique) » (Huston, Nancy. Instruments des ténèbres, p. 249).

L’écrivain est l’une des formes d’être la plus libre que je connaisse mais une chose devrait selon moi lui être interdite : la certitude. Se croire détenteur du seul son de cloche valable, oser croire qu’on n’a plus rien à apprendre, penser qu’un livre peut être fini un jour, et qu’on peut le catégoriser; croire à l’extrême c’est être aveugle. La certitude entraîne à l’extrémisme, l’extrémisme entraîne à l’irrespect (de soi, de l’œuvre, de l’autre, ne pas considérer l’autre est un des avatars de la certitude). A sa façon toujours aussi pertinente et frappante, Duras dit : « écrire c’est douter ». C’est aussi ainsi que je veux vivre : dans l’incertitude.

Mes fragments sont aussi des échos qui se répondent en moi et chez d’autres : c’est un jeu joyeux et vivifiant. C’est ne pas se résigner, ne pas rester figé (pétrifié n’est-il pas un synonyme d’ailleurs… ?) quoiqu’il arrive.

Symphonie des lieux

En m’endormant hier soir, et étant donné mon état végétatif du moment (maladie, fatigue, mais bon moral et volonté), je laissais ma pensée divaguer sur des sujets pris au hasard. Je repensais à ce rêve que j’ai fait avant-hier ; une nuit très agitée, un sommeil en pointillé. De ces nuits d’inquiétante étrangeté durant lesquelles le corps pourtant exténué ne parvient pas à succomber au sommeil : on se retrouve face à l’obscurité de la chambre, les yeux grands ouverts puis tout à coup à nouveau endormis pour faire des rêves étranges dont le sens souvent nous échappe. J’accorde toujours une certaine importance aux rêves qui persistent bien qu’ils soient assez énigmatiques ; il n’y a pas de suite logique, et les souvenirs qui m’en restent sont de l’ordre du détail.

Je sais qu’il y avait une grande maison aux parois de verre, cerclée d’une terrasse en bois courant tout autour, une maison au bord d’un lac. Pour une fois, je n’ai pas le souvenir que le rêve ait été angoissant, je ne crois pas qu’il s’agissait d’un cauchemar, pas de sentiment de peur ou de perturbation. Je me laissais un peu portée par l’absurdité de l’enchevêtrement des événements avec insouciance. Et… c’est tout ce dont je me souvienne.

Hier soir j’ai donc réfléchis à ce rêve en réalisant que ce n’était vraisemblablement pas la première fois que je voyais cette maison en rêve (je ne sais plus si je l’ai déjà croisée dans la réalité). Elle m’était familière, même dans le rêve, comme si c’eut été une maison d’enfance, un lieu de vacances bien connu ou d’évasion. Un lieu en tout cas porteur d’une positivité, dans lequel je sentais le potentiel d’un bien-être pour l’avoir déjà en partie expérimenté auparavant dans cet endroit. Et je ricoche alors sur cette idée : on garde en mémoire de façon très précise des souvenirs de maison (d’intérieurs le plus souvent, d’extérieurs parfois), on croit se souvenir de façon précise mais sans doute le lieu a-t-il pris la forme de notre mémoire, transformée par le temps et les années incrustées dans le corps.

J’ai repensé aussi à cet autre rêve, un cauchemar cette fois, souvent réactualisé au cours des années (à chaque période de prise de conscience d’une transformation). Je suis enfermée dans la maison de mon enfance, scellée de planches devant les fenêtres, plongée dans l’obscurité. Des bruits de pas et de coups sur les parois de la maison, tout autour de moi. Je sais être poursuivie par des nazis. Je sais aussi qu’il faut que je protège quelqu’un. J’agrippe son bras pour l’entraîner dans la cave de la maison et nous écoutons en silence le bruit des pas qui montent les escaliers au-dessus de nos têtes, nous retenant d’éternuer, le nez irrité par la poussière qui bruisse du plafond. Invariablement, je me réveille toujours à ce moment-là.

Je m’amuse alors à tenter de me souvenir et de voir alors quelles maisons je garde en mémoire, outre celles de l’enfance qui restent, comme pour beaucoup de gens, très distinctement gravée dans ma mémoire comme si ce souvenir renfermait également ceux de l’enfance, de ses sensations, de ses découvertes et de ses origines. J’ai déjà écrit sur la maison d’enfance paternelle et j’ai également un peu écrit sur l’appartement d’enfance maternel partagée avec les frères. Mais je crois que lorsque je convoque des décors pour écrire une scène par exemple, je ne puise pas tant mon inspiration dans ces lieux bien connus que dans ceux que j’ai pu côtoyés de façon plus épisodique.

Je repense par exemple à la maison de la meilleure amie de mon père quand j’étais petite. Je ne sais plus pourquoi mais souvent nous retrouvions cette amie dans cette maison (chez ses parents, je crois qu’elle était elle-même récemment divorcée, et qu’elle était retourné temporairement dans la maison parentale le temps que les choses se tassent). Je ne sais plus si nous avons souvent été dans cette maison mais sa disposition, ses poutres en bois, la sensation d’être coocooner dans cette maison de vieux, avec la cuisine à l’ancienne et les chambres d’enfants depuis longtemps adultes, préservées presque à l’intact. Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à farfouiller dans cette maison, à jouer tranquillement dans le salon comme si j’étais chez moi, de m’y sentir bien et accueillie. C’est aussi dans cette maison, un peu jeune certes, que je goûtais ma première lapée de vin blanc.

Si je prenais le temps de réfléchir encore un peu, d’autres me reviendraient peut-être mais je crois qu’en fait c’est un mélange de plusieurs maisons à la fois, croisées à plusieurs reprises et dont ma mémoire a gardé certains détails pour faire un puzzle. Je pense à cette séquence d’Amélie Poulain dans laquelle elle tente de redonner espoir à sa concierge en assemblant des bouts de lettres de son mari décédé. A chaque nouveau fragment ajouté on entend un son différent. C’est un peu cette idée que je me fais de la mémoire scripturale qui agence comme elle le souhaite des morceaux sélectionnés pour former un tout à son image (à l’image qu’il souhaite), un orchestre symphonique dont chaque fragment est un instrument, une ligne de notes ; ils proviennent d’un peu partout et de nulle part.