#Extrait 60

C’est souvent lorsqu’elle s’offre une marche dans les rues de la ville que Marthe trouve des sources d’aspirations car il lui suffit de descendre simplement dans la rue, de se noyer au mouvement des passants pour être au cœur de la vie humaine et l’observer. Voilà pourquoi Marthe est profondément citadine : la campagne ne revêt pas suffisamment de possibilités de croiser des gens, il n’est pas possible d’observer les relations sociales qui les tissent entre eux, de même que de baigner dans cette effervescence humaine étourdissante – pour elle qui est si vide – qui est, pour Marthe, synonyme de ville et de vie, de vivacité, d’activité, d’hyperactivité, de bouillonnement, d’émotions jaillissant en tous sens. Elle ne pourrait pas se passer de ce bouillonnement trop longtemps, quand bien même elle y soit étrangère. Et même s’il est certes parfois source de stress et de fatigue (suractivité, concentré d’émotions diverses dans une seule rue, nécessité de dominer son empathie), parfois dévastateur même, mais ô combien vivifiant, comme une plongée au cœur de l’humain dans toutes ses nuances, bienfaisantes et destructrices, tout comme la vie.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Echoes

#Extrait 59

Ils décidèrent de s’engouffrer dans cet antre poussiéreux non sans un certain dégoût. William passa le premier, récoltant les toiles d’araignées sur son passage, tâtant le sol meuble pourrissant, respirant des effluves de poussière et de moisissures. Il n’aurait pas été étonné de découvrir un cadavre en décomposition tant la puanteur était entêtante. L’évier d’inox bouché se devinait sous une couche de terre et de cailloux, les toiles en plastique tendue sur les armoires étaient lacérées, certains bouts pendaient mollement dans le vide. L’intérieur de la caravane avait dû être teinté de beige mais, à travers la crasse agglomérée sur les vitres, l’environnement baignait dans un monochrome ocre et sale. Sur le visage de Lise se reflétaient les moisissures recouvrant la fenêtre principale, ces fissures à travers la crasse peignaient des cicatrices fendant son visage en dizaines de morceaux.


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here

#Extrait 58

Dans ma petite vie bien rangée, j’ai appris à simplement me laisser porter. Si j’ouvre les yeux maintenant, je ne pourrais plus suivre le fil de ma vie : tout y serait étranger. Et l’inhabituel fait peur.


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#Extrait 57

Chaque jour, à quatorze heures précise, il s’installe à une table et commande un café. Il scrute la salle et écoute les gens s’esclaffer, s’enthousiasmer. Il y a quelques habitués qui jouent aux échecs silencieusement ; il regarde et commente leur jeu pour lui seul en se disant qu’il n’aurait pas déplacé ce pion-là. Il y a également des étudiants bruyants qui veulent conquérir le monde et le changer selon leurs idées ; ça lui rappelle l’époque où lui aussi voulait refaire le monde, les yeux chargés de douces utopies. Les choses ont changées, se dit-il, les jeunes d’aujourd’hui se contentent de refaire le monde le temps d’un café alors que nous cherchions à agir par tous les moyens et pourtant, qu’on parle ou qu’on agisse, rien n’a réellement bougé. Je l’ai fait moi, la guerre, j’ai connu des pertes, la boue, l’inhumanité, l’individualisme, l’obligation de continuer devant ces corps qui s’amoncellent, et mes illusions à moi se sont envolées. Un trio de vieilles femmes entrent en glapissant, s’installent et discutent de la famille et des gens qu’elles ont oubliés, comme elles seront oubliées un jour, se dit-il, comme tout le monde. Elles cherchent à capter l’attention par un léger contact de la main car même entre elles, aucune n’existe déjà plus, elles veulent montrer qu’elles sont toujours là, qu’elles ont encore des choses à dire, une utilité quelconque. Le vieux commence à parler aux jeunes en leur racontant l’Allemagne. Les étudiants ont un petit rictus et se regardent ahuris, devant ce vieillard qui rabâche encore ces histoires déjà trop entendues et trop anciennes pour qu’elles aient encore un intérêt si ce n’est historique. Il finit par se taire et les laisse à leurs rires. Une des jeunes filles est tellement belle, elle lui rappelle sa femme quand il l’a rencontré : elle était comme cette jeune fille, silencieuse, souriante et farouche. Il la fixe un instant et lorsqu’elle finit par le dévisager, sans doute gênée de son regard, il se détourne et observe les passants de la rue. C’est l’hiver, les couples marchent serrés pour se réchauffer, la lumière est blanche, opaque. La rue ne change pas, elle non plus, il se souvient être venu souvent dans ce café étant jeune : lui non plus n’a pas tellement changé, ce sont juste les gens qui se sont succédé mais au final, même discussions, mêmes instants éphémères qui s’échappent aussi vite pour chacun d’entre nous. Il se lève et paye son café. Avant de sortir, il jette un dernier regard aux quelques personnes qu’il a observé.
Les étudiants commencent à parler du petit vieux qui vient de sortir. Soudain, dans la rue, un grand bruit, la serveuse sort pour voir ce qui se passe. Un camion a reculé sans le voir et le petit vieux est étendu là, un sourire aux lèvres. Il ne semble pas avoir souffert, se dit-elle, pauvre vieux ; et voilà, encore un client de moins. Dans le café, les joueurs d’échecs se concentrent, les jeunes étudiants parlent de la manifestation prévue dans l’après-midi, la serveuse sert des cafés aux vieilles dames qui, la larme à l’œil, se taisent un instant en se disant : « au suivant ».


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#Extrait 56

Sortant d’un diner chez Lise, Sophie et Philippe montent dans la voiture d’un même geste à l’unisson pour rentrer chez eux. Ils ne font plus de commentaires, n’ont plus de ces discussions qu’ils pouvaient avoir avant sur le déroulement de la soirée. Sophie se souvient qu’avant ils adoraient refaire le cours de la soirée, poursuivre rien que tous les deux des discussions qui avaient été abandonnées en cours de route. Maintenant, ils ne décrochent plus aucune parole, perdus chacun dans leur mutisme. Ils se laissent happés par le froid de l’hiver pour ne pas avoir à dire les mots qui tournent en boucle dans leurs têtes respectives depuis des mois : c’est fini.

Philippe se contente de lui confier que la soirée l’a ennuyé – mais tout l’ennui à présent ! – et Sophie de répondre : « Ah bon ? ». Ils font ensuite le reste du trajet dans un silence gênant, irritant. Il n’y a jamais eu de silences positifs entre eux de toute façon. Et Philippe a désormais abandonné, il les a laissé tomber. C’est peut-être ce qu’elle attendait depuis des mois. Ça a capoté aussi à cause d’elle, c’est sûr : elle n’est parvenue, dans toutes ces années qu’ils avaient eu en commun, qu’à lui jeter de-ci de-là des morceaux d’elle qui le ravissaient sur le moment, mais le laissaient finalement de plus en plus déprimé lorsqu’il réalisait qu’ils n’étaient que ça : des fragments à jamais épars.

Philippe n’a rien fait de mal, pas vraiment : il n’a tout simplement rien fait, il l’a seulement trop aimée, aveuglement. Mais il ne suffit pas d’aimer, et l’amour en fait dans un couple compte finalement peu. Peut-être ne retrouvera-t-elle jamais quelqu’un d’aussi amoureux d’elle, mais parfois, souvent, ça ne suffit pas.

Aujourd’hui, dans le vrombissement de la voiture silencieuse, elle est pourtant surprise qu’il capitule. Ou serait-ce un masque dissimulant son désespoir pour la laisser enfin prendre la décision d’agir ? Mais Sophie reste là, frigorifiée dans cette voiture qui avance tandis qu’elle-même stagne. Et son groupe préféré chante dans le poste de radio : « Tu parles et je vois ton regard qui ne me regarde pas. Si c’est bien ce que je pense, c’est moi qui danse sur l’air de ton désarroi. Oublie-moi, jette tes rêves aux orties et la peine partira. Oublie-moi, vides ton cœur immense de toutes les larmes que je n’ai pas. Et tu m’oublieras. » (Debout sur le zinc. « Oublie-moi », La Fuite en avant. 2012)


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Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Echoes