Quelques fragments sur la lecture

#lecture #influence
J’ai commencé à faire des fiches de livres lus pour me constituer un classeur. J’y consigne chaque fois le mois et l’année de la lecture car je vérifie souvent combien la lecture d’un livre a une influence directe sur mes écrits. Je me suis dit qu’il était peut-être intéressant de garder une trace de cet écho. J’imagine souvent quelqu’un en train de farfouiller dans mes écrits, mes carnets, mes cahiers, toutes ces notes griffonnées, tout ce vrac. J’imagine le matériau dont il pourrait avoir besoin pour convoquer tout cet univers gravitationnel, ce dont il aurait besoin pour établir les connexions. Je lui mâche un peu le travail avec mes obsessions de faire des listes, de tout stocker, de tout archiver. De toute façon, ce travail de fiche est aussi intéressant pour moi, il met à jour le système de l’imprégnation et de l’influence de divers échos, les connexions se font.

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Photo by Alexandre Godreau on Unsplash

#citations #influences #journal
Après-midi citations et divagations, éveil par le truchement de la redécouverte de citations oubliées. Envie de me plonger dans cette piscine d’influences et d’engranger. Le carnet de citations s’amplifie encore : presque sept cents pages dactylographiées à ce jour [2016].
Et tout à coup, envie de venir écrire ici. Je remarque aussi que de nombreuses idées et même certains fragments utilisables ressortent de cette liberté d’expression qu’offre le journal.

#lecture #mémoire #transformer le passé
Dans un parc en train de lire. Voilà longtemps que je n’avais pas fait ça et qui plus est dans ce parc tellement gorgés de multiples souvenirs. Je le côtoie depuis plus de dix ans mais j’ai mis du temps avant de pouvoir y revenir, à confronter le dernier souvenir en date… mais les lieux ne sauvegardent pas les souvenirs et ne rappellent pas les heures sombres. Avec le recul, la mémoire ne conserve que ce qui a pu être utile, le reste est évacué, ou, dans mon cas par exemple, fictionnalisé. Ils n’appartiennent donc plus à ma réalité commune mais à une réalité parallèle : catharsis de l’écriture.
Si j’ai pris mon carnet pour écrire au beau milieu de ma lecture, c’est que le livre que je suis en train de lire m’inspire des réflexions. La lecture en extérieur est souvent plus sujette à toucher l’esprit, à l’ouvrir, même si elle aussi inspirante (mais d’une autre manière peut-être) en hiver, dans un bureau ou le soir au lit. En tout cas, comme en lecture, rien ne semble être voué au hasard, il a fallu précisément que je lise ce livre à ce moment précis : Les Livres prennent soin de vous (Régine Detambel).

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Photo by Kinga Cichewicz on Unsplash

#lecture
Je crois qu’il y a des hasards heureux qui nous rendent béats de hasardeuse béatitude. Comme cela tient : que je lise deux romans en parallèle, Les Aventures de Sherlock Holmes et La Course au mouton sauvage dans lequel le personnage est justement en train de lire Les Aventures de Sherlock Holmes.

#citations #lecteur et son intimité #influences
Cette semaine, pour une raison pratique, j’ai commencé à transcrire et rassembler toutes les citations disséminées à l’intérieur de mes carnets, dans un seul et unique fichier de traitement de texte. Une liste à jamais non-exhaustive de tous ces mots que j’ai croisés. Pour le moment, le fichier fait 83 pages (à l’heure où je réécris ces lignes, il en fait 1300, et à l’heure où je publie cet article, j’en suis à 1600). Je compte bien qu’il s’enrichisse encore de ces nombreuses épiphanies de lecture, de ces nombreux moments de fulgurances ressentis au plus intime de mon ventre.
En retraçant mon parcours de lecteur, ce sont aussi des souvenirs qui me reviennent : des contextes dans lesquels je les ai lus, des extraits que j’ai partagé avec telle personne, ces moments où nous les récitions par cœur, les lieux précis (ce fauteuil, ce canapé, ce banc public dans le parc à côté du musée, etc.). Ces citations sont tout autant de gorgées de souvenirs. En ce qui concerne leur sens et leur portée : elles m’évoquent aujourd’hui d’autres échos personnels, elles me parlent et me touchent de façon différente, peut-être pas précisément aux mêmes lignes.

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Photo by Aliis Sinisalu on Unsplash

J’aurais aimé tout reprendre à la main. C’est dommage de dématérialisé ces carnets. Je garderais pourtant toujours ceux qui m’ont suivis jusque-là (désolé d’avance pour les futurs déménagements) parce qu’il n’y a plus ce contact corporel avec l’écriture, la transformation de la graphie au fil des années. Mais je ne pourrais tout simplement pas me balader avec mon carnet de plus de mille pages dans mon sac à main, c’est tellement plus pratique quand c’est sur ma tablette. Car la carrière du lecteur est comme celle d’un écrivain : toujours il enrichit, jamais il ne perd, on ne fait toujours qu’additionner.

#Lecture: Réparer les vivants

Réparer les vivants - Maylis de Kérangal

« Au sein de l’hôpital, la réa est un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort. Un domaine de couloirs, de chambres, de salles, que régit le suspense. Révol évolue là, au revers du monde diurne, celui de la vie continue et stable, celui des jours qui s’enquillent dans la lumière vers des projets futurs, œuvre au creux de ce territoire comme on trafique à l’intérieur d’un grand manteau, dans ses plis sombres, dans ses cavités. »

Le topo est simple (une bande de jeunes adolescents fanas de surf ont un accident de voiture sur la route du retour, l’un d’eux ne survivra pas mais ses organes peuvent peut-être sauver de nombreuses vies) mais le thème est très rarement abordé. C’est finalement encore assez tabou de parler de la mort (surtout celle d’un jeune, d’un presque-enfant) dans notre Société et surtout dans cette perspective pragmatique: lui ne va pas survivre mais il peut redonner la vie au moins à quatre autres personnes. C’est encore plus original lorsque l’auteur ne prend pas le partie du pathos mais décide plutôt de représenter l’intériorité de tous les protagonistes, touchés de près ou de loin par cet événement et par la mort du jeune homme.

De la tête de Simon désormais dans un coma dont il ne sortira pas, on passe à la tête du médecin-réa en charge puis de l’infirmier en charge du dossier de don d’organes puis des parents puis des proches de Simon puis des médecins à nouveau puis des receveurs d’organes puis des médecins en charge de la transplantation, etc. Chacun plus ou moins pragmatique, plus ou moins émotif, d’abord -et c’est tout naturel – préoccupé par son rôle dans cette chaîne de vie qui se met en place rapidement et dont on minimise bien souvent le nombre d’acteurs en jeu.

« Enterrer les morts et réparer les vivants. »

L’idée finalement dans tout cela est qu’il faut bien sûr prendre le temps du recueillement et que nous avons tout à fait le droit de pleurer les morts, mais que la vie, inlassablement continue, et que parfois, si on réagit assez vite, c’est quatre vies qui peuvent être sauvées contre une de perdu. Les chiffres ne trompent pas. Peu de sentimentalisme dans ce roman (les parents sont de toute façon trop sous le choc pour être vraiment en phase en cet instant avec leurs sentiments) et le personnel médical doit rester neutre et stoïque. Cette façon d’aborder un événement qui peut paraître trop dramatique, me semble plus vraisemblable et proche de la réalité: l’auteur ne cherche pas à enjoliver des réactions impulsives sur le moment car c’est ainsi que les vrais gens réagissent, rarement en jetant les bras au ciel avec violence ou en éclatant bruyamment en larmes. Ce qui est au plus près de la réalité, c’est ce silence que la mort laisse derrière soi: silence de celui qui est quasiment mort (il ne reste que les organes fonctionnels), silence de ses proches qui accusent le coup, silence des médecins qui doivent agir, pour qu’un jour renaissent la vie et la pulsation d’un nouveau cœur dans la poitrine d’un corps qui aurait pu, sans cela, mourir.


De Kerangal, Maylis. Réparer les vivants. Paris : Verticales, 2013. Ebook.

#Lecture: Kafka sur le rivage

Un jeune garçon de quinze ans, solitaire et esseulé, ayant préparé depuis longtemps son dessin, fugue de son Tokyo natal pour l’île de Shikoku, pratiquement à l’autre bout du pays.

« Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C’est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l’aube. Pourquoi ? Parce que cette tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même, et rien d’autre. »

Ainsi ce jeune homme déjà très mature, presque visionnaire, et en quête d’une essence personnelle que la vie lui a jusque-là refusé, se sent porté vers cette destinée. Après quelques rencontres éclairées, Kafka Tamura parvient enfin à l’endroit qui semble renfermer le secret d’un enchevêtrement de vies dont la sienne semble être un passage intemporel à travers la ligne irrégulière du temps qui se met en place dans ce roman variant sans cesse en aller et retour entre le passé, le présent et le futur.

Cette situation initiale déjà étrange n’est qu’un commencement: en parallèle de la quête de Kafka, un étrange personnage, Nakata, est contraint de commettre un meurtre et sent qu’il doit se mettre en quête d’une énigmatique pierre de l’entrée qui le rapproche de plus en plus des traces du jeune Kafka et de la prophétie qui se dessine progressivement…

Il est difficile de décrire plus précisément le dixième roman de Murakami qui mêle à la réalité une inquiétante étrangeté de plus en plus présente. Pour un lecteur occidental, c’est une certaine fascination aussi qui nous transporte sans interruption vers la poésie de l’inquiétante étrangeté du quotidien dans l’art de vivre japonais. Car rien ne paraît jamais incongru ni absurde. Les personnages n’interrogent jamais le réalisme ou la pertinence de ce qu’ils sont en train de vivre et qui est pourtant de plus en plus étrange. Kafka sur le rivage est une mise en abîme poétique, une variation sur le temps, la concordance de différentes temporalités pourtant toujours reliées avec le temps que nous connaissons; forme de variation à la Philip K. Dick, un univers dans lequel les bornes spatio-temporelles n’ont plus lieu de nous entraver. Et toujours, comme nous en avons désormais l’habitude chez Murakami sans jamais nous lasser, des envolées lyriques d’une puissance intense.

« Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement. »

Je n’ai pour ma part jamais été déçue par Murakami et son univers romanesque: chacun de ses livres est à la fois une invitation au voyage intérieur et extérieur, un miroir poétique du monde qui nous entoure, une réflexion toute orientale qui nous transporte dans un autre dimension.

« Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »

Interpénétrations

Lorsque je lis, je me mets en adéquation avec l’auteur, je partage une part de lui, de son intime. Il n’y a là rien de malsain, je ne le prive pas de son intimité, c’est lui qui m’ouvre une de ses innombrables portes, il a voulu me la partager. Un auteur ne partagera pas ce qu’il ne voudra pas livrer ou, dans ce cas, il déforme jusqu’à ce que ce soit tellement différent qu’il ne reconnaisse plus l’origine.

Et là, je m’arrête. Je ne suis pas vraiment d’accord avec ce que je viens de dire en fait puisque je crois personnellement que celui qui est animé par l’écrivain n’a pas vraiment le loisir d’un tel arbitrage : il ne décide pas de ce qui apparaîtra ou non de sa propre vie, même de manière tellement fictionnelle que ce serait comparer le coq à l’âne.

Publié par Mark Asthoff sur Unspash

Non, ce que je trouve plutôt intéressant de dire à ce sujet a été dit par une de mes femmes (le personnage inventé devenu écrivain, pas la femme en elle-même, je ne la connais pas personnellement et sa vie a peu d’importance pour moi finalement) préférées :

« C’est par la lecture que nous nous rapprochons le plus de cette pénétration de l’esprit d’un autre. […] Lire,  après tout, est une façon de vivre à l’intérieur des mots d’autrui. Sa voix devient, le temps de la lecture, mon narrateur ou ma narratrice. Je conserve, bien entendu, mes facultés critiques personnelles, et je m’interromps pour me dire : Oui, il a raison sur ce point ou Non, il oublie complètement celui-là, ou encore : ça, c’est un cliché, mais plus la voix sur la page est convaincante, plus je perds la mienne » (Hustvedt, Siri. La Femme qui tremble, une histoire de mes nerfs, p. 192).

Et, en même temps, l’inverse n’est-il pas tout aussi vrai ? Le temps de la lecture, le livre prend ma propre voix et c’est par elle qu’il est animé…

Publié par Arushee Agrawal sur Unsplash

#Lecture: Qu’avons-nous fait de nos rêves?

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Jennifer Egan s’est attelée dans ce roman à un des objectifs les plus complexes que puisse se poser un écrivain : représenter le passage du temps et l’immobilité de la vie à la fois. A travers un florilège de personnages, de leurs prises de conscience présentes et des éclairages de flash-back subrepticement intégrés au présent, c’est toute une frise temporelle qui se dessine devant nous, d’autant plus perturbante qu’il est fouillue, éparpillée, qu’il revient au lecteur de faire les connexions entre les différents personnages (car rien n’est réellement explicité) et polyphonique. Un chapitre, un personnage, son instant présent et, chaque fois, à travers le sien, aussi le passé de tous les autres. L’approche et la lecture sont complexes, et la découverte d’autant plus enthousiasmante qu’elle demande justement au lecteur sa participation active.

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Publié par Uroš Jovičić sur Unsplash

Parler véritablement d’une histoire narrative sera desservir le propos de ce livre qui consiste en une suite d’envolée lyrique en chaîne : prises de conscience existentielles, réflexions sur la vie et ces affects qui nous parsèment tous : nous sommes piqués au vif, parfois contraint de retenir son souffle un instinct face à la véridicité profonde de la pensée d’un personnage qui n’a fait pourtant que quelques lignes.

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Publié par Mike Wilson sur Unsplash

Je voulais relever aussi l’importance de ces quelques paragraphes essentiels du roman, quoique courts et vite relégués (rapidité sans doute qui augmente la force de l’impression qu’ils nous laissent), des paragraphes d’une maîtrise stylistique irréprochable et originale qui parviennent à faire glisser le présent du passé vers l’avenir. Les scènes essentielles du roman, bien qu’elles auraient pu paraître anodines, sont ainsi soulignées avec cette technique : alors que la scène au présent est en train de se dérouler pour le personnage, un regard extérieur vient tout à coup faire un travelling arrière pour coloriser cette scène des teintes du passé et annoncer l’avenir (souvent triste et désastreux) du même personnage ; il ne s’agit pas réellement du point du vue du narrateur mais bien du personnage lui-même dont on file les pensée et qui, par une forme de dédoublement, se transporte dans son moi futur observant la scène que le moi présent ne croyait pas si essentiel. D’ailleurs, n’est-ce pas anodin que Jennifer Egan place son roman sous l’égide d’un Proust et de ses biens connues formules complexes et torturées tentant de reconstituer le temps perdu et retrouvé. Je finirais sur cet exemple pour vous expliciter cela :

« Elle lui prend les mains. Dès qu’ils se mettent à bouger à l’unisson, Rolph sent sa timidité se dissiper miraculeusement, comme s’il grandissait en ce moment précis, sur la piste, pour devenir un garçon capable de se trémousser avec des filles telles que sa sœur. Charlie s’en rend compte. D’ailleurs, ce souvenir le hantera le restant de ses jours, longtemps après que Rolph se sera fait sauter la cervelle, à vingt-huit ans, dans la maison de leur père ; son frère, les cheveux lissés, les yeux pétillants, apprenant à danser. Mais la femme qui se souviendra ne s’appelera plus Charlie ; à la mort de Rolph, elle reprendra son véritable prénom – Charlene -, dissociée à jamais de la fille qui dansait avec son frère en Afrique. Charlene se coupera les cheveux et entrera en fac de droit. Lorsqu’elle aura un fils, elle s’interdira de l’appeler Roplh, malgrè son désir de la faire, à cause du chagrin persistant de ses parents. Aussi lui donnera-t-elle ce nom en privé. » (Egan, Jennifer. Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Paris : Stock, coll. « La cosmopolite », 2012. p. 101)