#Lecture: Réparer les vivants

Réparer les vivants - Maylis de Kérangal

« Au sein de l’hôpital, la réa est un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort. Un domaine de couloirs, de chambres, de salles, que régit le suspense. Révol évolue là, au revers du monde diurne, celui de la vie continue et stable, celui des jours qui s’enquillent dans la lumière vers des projets futurs, œuvre au creux de ce territoire comme on trafique à l’intérieur d’un grand manteau, dans ses plis sombres, dans ses cavités. »

Le topo est simple (une bande de jeunes adolescents fanas de surf ont un accident de voiture sur la route du retour, l’un d’eux ne survivra pas mais ses organes peuvent peut-être sauver de nombreuses vies) mais le thème est très rarement abordé. C’est finalement encore assez tabou de parler de la mort (surtout celle d’un jeune, d’un presque-enfant) dans notre Société et surtout dans cette perspective pragmatique: lui ne va pas survivre mais il peut redonner la vie au moins à quatre autres personnes. C’est encore plus original lorsque l’auteur ne prend pas le partie du pathos mais décide plutôt de représenter l’intériorité de tous les protagonistes, touchés de près ou de loin par cet événement et par la mort du jeune homme.

De la tête de Simon désormais dans un coma dont il ne sortira pas, on passe à la tête du médecin-réa en charge puis de l’infirmier en charge du dossier de don d’organes puis des parents puis des proches de Simon puis des médecins à nouveau puis des receveurs d’organes puis des médecins en charge de la transplantation, etc. Chacun plus ou moins pragmatique, plus ou moins émotif, d’abord -et c’est tout naturel – préoccupé par son rôle dans cette chaîne de vie qui se met en place rapidement et dont on minimise bien souvent le nombre d’acteurs en jeu.

« Enterrer les morts et réparer les vivants. »

L’idée finalement dans tout cela est qu’il faut bien sûr prendre le temps du recueillement et que nous avons tout à fait le droit de pleurer les morts, mais que la vie, inlassablement continue, et que parfois, si on réagit assez vite, c’est quatre vies qui peuvent être sauvées contre une de perdu. Les chiffres ne trompent pas. Peu de sentimentalisme dans ce roman (les parents sont de toute façon trop sous le choc pour être vraiment en phase en cet instant avec leurs sentiments) et le personnel médical doit rester neutre et stoïque. Cette façon d’aborder un événement qui peut paraître trop dramatique, me semble plus vraisemblable et proche de la réalité: l’auteur ne cherche pas à enjoliver des réactions impulsives sur le moment car c’est ainsi que les vrais gens réagissent, rarement en jetant les bras au ciel avec violence ou en éclatant bruyamment en larmes. Ce qui est au plus près de la réalité, c’est ce silence que la mort laisse derrière soi: silence de celui qui est quasiment mort (il ne reste que les organes fonctionnels), silence de ses proches qui accusent le coup, silence des médecins qui doivent agir, pour qu’un jour renaissent la vie et la pulsation d’un nouveau cœur dans la poitrine d’un corps qui aurait pu, sans cela, mourir.


De Kerangal, Maylis. Réparer les vivants. Paris : Verticales, 2013. Ebook.

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