Autofiction illusoire

Autofiction, on n’a plus que ce mot-là à la bouche dans la critique littéraire, ce mot-là ou des synonymes ou quelques tournures qui tendent tous vers cette idée : la littérature c’est mettre sa vie en scène. Comme si la littérature pouvait être réduite à cela ! Comme si on découvrait seulement maintenant que la littérature est la création d’une réalité parallèle à la vie, mais qu’on ne lui permette pas cette légitimité. Comme s’il fallait forcément la rattacher à la réalité de la vie.

Ils voudraient que la littérature ne déroge pas aux règles d’un monde délimité. Ils voudraient qu’on leur dise clairement : « ce passage-là est inventé, cet autre c’est ma vie ». Mais ça ne se passe pas comme ça même lorsque nous écrivons, même l’écrivain ne sait pas ce qui a été vécu ou inventé, tout se brouille. J’ai effectivement vécu ce que j’ai écrit dans mes romans puisque j’ai écrit ces romans, ce sont mes vies parallèles, c’est une expérience de vie inversée si on veut : l’écrit précède la vie. C’est dans ce sens que ça se passe : l’écriture est une expérience de vie, l’expérience de vie n’est pas nécessairement écrite. Bien sûr elle se constitue aussi du moi de la Terre commune, de mes sentiments, de mes émotions, de mes constats, de mes réflexions, de mes rencontres et de mes humeurs, tout autant d’éléments furtifs et existentiels dont je ne peux jamais affirmer qu’ils m’appartiennent.

Et même s’il se trouve certaines anecdotes de mon propre passé, des situations vécues, ressenties, ce qu’il émerge d’elles sur le papier n’est autre qu’une fiction inspirée. Qui serais-je pour affirmer avoir une mémoire infaillible ? Qui serais-je pour croire que le cerveau, le champ de la mémoire, celui de l’émotion à posteriori, les narrations orales que j’ai pu en faire à d’autres, n’ont pas tellement transformés ce passé qu’il en soit devenu fiction ?

On en vient à cette conclusion : l’autofiction n’existe pas, l’autobiographie exacte même est impossible, il ne demeure que la fiction.

« Le Moi n’est pas le mal. Le « narcissisme » n’appartient pas aux autobiographes. Je revendique un narcissisme aussi échevelé que quiconque prétend écrire, à quelque forme que ce soit (et comme si on avait le choix). C’est bien moi que j’ « exprime » dans mes romans les plus fictifs. Moi, mes peurs, mes plaisirs, mes fantômes, mes fantasmes, mes paysages. On ne « parle » pas mieux en autobiographie ou en fiction. On ne pose pas mieux sa parole. Elle est toujours d’un sujet. L’écriture est d’un corps et d’une histoire singulière – pas d’un genre » (Darrieussecq, Marie. Rapport de police: accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, p. 308-309).

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