Le livre s’éparpille

Dans notre monde d’aujourd’hui, le motif du fragment est de pleine actualité. Sur la toile, nous avons appris à nous éparpiller, à rebondir, à sauter du coq à l’âne. Notre cerveau s’est habitué à cette discontinuité. Il était évident que la littérature en vienne à utiliser ces mêmes méthodes. A bas la linéarité, place à l’éclatement, à l’éparpillement, à la digression qui ne revient pas à son point de départ.

Certains se désespèrent : on n’écrit plus de livres comme on pouvait en écrire avant, avec un début, une fin, un cheminement suivi. Eh bien, tant mieux ou tant pis, peu importe. Aujourd’hui, c’est cela, demain ce sera encore autre chose. Qu’un mode de pensée contemporain se retrouve en littérature est rassurant, cela prouve qu’elle est encore et toujours d’actualité, qu’elle est une fenêtre ouverte sur un monde que nous-mêmes ne comprenons pas encore et qu’elle voit, elle, en toute lucidité. Il n’y a que les négationnistes pour penser que le passé doit rester figé.

Les nouveaux outils font toujours peur quand on laisse gagner par la peur du changement. On regarde le passé qui avait l’air tellement mieux, qui drainait des « vraies » valeurs qu’il ne faut pas oublier. Je suis la première à écouter, lire, voir, des chansons, des livres, des films, indifféremment de leur âge, tout simplement parce que ma sélection ne se fait pas sur un critère de date : il y a du bon et du mauvais à toute époque. Cantonner la culture à l’époque de sa création, c’est croire qu’elle n’a pas le pouvoir de traverser le temps, c’est la priver de cette force qui fait d’elle sur Terre peut-être la seule entité à ne pas être soumise au temps. Il y là sans doute une forme de jalousie car notre corps, lui, vieillit à vue d’œil.

« Bien sûr, l’écran de nos ordinateurs a tendance à générer des « distractions exogènes » qui demandent un effort cognitif plus important pour rester focalisé sur un sujet ou un texte. Toutefois ce n’est pas le support en tant que tel qui est en cause, mais bien les distractions qu’il génère. Ce n’est pas lire à l’écran qui nous perturbe : c’est lire connecté, lire en réseau » (Dacos, Martin. Read/Write book, 2010).

Bien sûr, nous sommes perturbés. Bien sûr, il faut un temps d’acclimatation pour s’emparer de nouveaux systèmes, mais pourquoi forcément chercher à les affronter ? Ne faudrait-il pas voir là l’opportunité d’expérimenter et de découvrir autre chose, sans se laisser submergé ? Nous connaissons encore si peu les capacités de nos cerveaux, nous sous-estimons leurs capacités à, d’abord, s’adapter pour mieux, ensuite, s’emparer des outils et ériger leur propre système, les outils redevenant outils, matériaux en attente d’une main humaine pour les faire agir. On oublie trop facilement combien l’expérimentation est au cœur de la vie, et combien le matériel reste une matière inanimée que nous sommes bien les seuls à faire agir. On vit, on est vivant, êtres agissants dans le monde, parce qu’on expérimente.

On aura beau critiquer les Facebook et compagnie, les liseuses, les applications interactives, tout ce qui « pervertit » le livre, ce qu’on critique c’est l’utilisation qui en est faite à ce jour. Eh bien, au lieu de critiquer, proposons une autre utilisation, il y en aura toujours pour critiquer celle-là aussi, car toutes se valent si elles trouvent leur utilité et leur pertinence pour quelqu’un. Le livre change de forme, il n’en est pas moins toujours un livre. La culture ne dépend pas d’un support, elle peut tout au plus utiliser le support pour créer du sens. Ainsi voit-on naître des ebooks interractifs, des livres sous forme de site web, ou d’application, des livres adaptatifs dans lesquels le lecteur choisit son mode de lecture et même la direction de l’histoire.

« Le paradigme du Read/Write Book ne se substitue pas à celui du livre classique, il s’y ajoute. Ils devront désormais cohabiter. Notre thèse est que le livre se situe à un tournant de son histoire et que, malgré les chausses-trapes qui l’attendent, et à condition d’abandonner tout fétichisme, sa vitalité, sa liberté et sa force sont en mesure d’être décuplées avec l’arrivée du numérique en réseau. Révolution de l’accès, bien entendu, mais aussi révolution des usages, qu’ils soient d’écriture, de lecture ou d’inscription. Le livre, donc, sans cesse, se réinvente, et réinvente notre société par la même occasion. […] On retiendra notamment la formule fulgurante d’Hubert Guillaud selon lequel le livre, désormais, est lisible et inscriptible, c’est le Read/Write Book. De Bob Stein, on retiendra que le livre « is a place » : le livre est un lieu, lieu de parcours, parcouru, parcourant » (Dacos, Martin. Read/Write book, 2010).

N’accède-t-on pas ici à un de ces saints que les auteurs et lecteurs des siècles précédents pensaient inaccessible : le livre infini ? Le livre dans lequel on marche. Le livre qui s’étend, s’étire, depuis la tête de l’auteur jusqu’au lecteur et du lecteur jusqu’à l’auteur, cette collaboration devenue possible, encore plus qu’avant (les commentaires des lecteurs sur un blog par exemple ne font-ils pas finalement parti du texte ?). Il serait dommage de chercher à imposer des limites à la littérature. Mais, de toute époque, de toute manière, elle a toujours eu à essuyer de telles tentatives normatives et elle s’en est toujours sortie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s