Symphonie des lieux

En m’endormant hier soir, et étant donné mon état végétatif du moment (maladie, fatigue, mais bon moral et volonté), je laissais ma pensée divaguer sur des sujets pris au hasard. Je repensais à ce rêve que j’ai fait avant-hier ; une nuit très agitée, un sommeil en pointillé. De ces nuits d’inquiétante étrangeté durant lesquelles le corps pourtant exténué ne parvient pas à succomber au sommeil : on se retrouve face à l’obscurité de la chambre, les yeux grands ouverts puis tout à coup à nouveau endormis pour faire des rêves étranges dont le sens souvent nous échappe. J’accorde toujours une certaine importance aux rêves qui persistent bien qu’ils soient assez énigmatiques ; il n’y a pas de suite logique, et les souvenirs qui m’en restent sont de l’ordre du détail.

Je sais qu’il y avait une grande maison aux parois de verre, cerclée d’une terrasse en bois courant tout autour, une maison au bord d’un lac. Pour une fois, je n’ai pas le souvenir que le rêve ait été angoissant, je ne crois pas qu’il s’agissait d’un cauchemar, pas de sentiment de peur ou de perturbation. Je me laissais un peu portée par l’absurdité de l’enchevêtrement des événements avec insouciance. Et… c’est tout ce dont je me souvienne.

Hier soir j’ai donc réfléchis à ce rêve en réalisant que ce n’était vraisemblablement pas la première fois que je voyais cette maison en rêve (je ne sais plus si je l’ai déjà croisée dans la réalité). Elle m’était familière, même dans le rêve, comme si c’eut été une maison d’enfance, un lieu de vacances bien connu ou d’évasion. Un lieu en tout cas porteur d’une positivité, dans lequel je sentais le potentiel d’un bien-être pour l’avoir déjà en partie expérimenté auparavant dans cet endroit. Et je ricoche alors sur cette idée : on garde en mémoire de façon très précise des souvenirs de maison (d’intérieurs le plus souvent, d’extérieurs parfois), on croit se souvenir de façon précise mais sans doute le lieu a-t-il pris la forme de notre mémoire, transformée par le temps et les années incrustées dans le corps.

J’ai repensé aussi à cet autre rêve, un cauchemar cette fois, souvent réactualisé au cours des années (à chaque période de prise de conscience d’une transformation). Je suis enfermée dans la maison de mon enfance, scellée de planches devant les fenêtres, plongée dans l’obscurité. Des bruits de pas et de coups sur les parois de la maison, tout autour de moi. Je sais être poursuivie par des nazis. Je sais aussi qu’il faut que je protège quelqu’un. J’agrippe son bras pour l’entraîner dans la cave de la maison et nous écoutons en silence le bruit des pas qui montent les escaliers au-dessus de nos têtes, nous retenant d’éternuer, le nez irrité par la poussière qui bruisse du plafond. Invariablement, je me réveille toujours à ce moment-là.

Je m’amuse alors à tenter de me souvenir et de voir alors quelles maisons je garde en mémoire, outre celles de l’enfance qui restent, comme pour beaucoup de gens, très distinctement gravée dans ma mémoire comme si ce souvenir renfermait également ceux de l’enfance, de ses sensations, de ses découvertes et de ses origines. J’ai déjà écrit sur la maison d’enfance paternelle et j’ai également un peu écrit sur l’appartement d’enfance maternel partagée avec les frères. Mais je crois que lorsque je convoque des décors pour écrire une scène par exemple, je ne puise pas tant mon inspiration dans ces lieux bien connus que dans ceux que j’ai pu côtoyés de façon plus épisodique.

Je repense par exemple à la maison de la meilleure amie de mon père quand j’étais petite. Je ne sais plus pourquoi mais souvent nous retrouvions cette amie dans cette maison (chez ses parents, je crois qu’elle était elle-même récemment divorcée, et qu’elle était retourné temporairement dans la maison parentale le temps que les choses se tassent). Je ne sais plus si nous avons souvent été dans cette maison mais sa disposition, ses poutres en bois, la sensation d’être coocooner dans cette maison de vieux, avec la cuisine à l’ancienne et les chambres d’enfants depuis longtemps adultes, préservées presque à l’intact. Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à farfouiller dans cette maison, à jouer tranquillement dans le salon comme si j’étais chez moi, de m’y sentir bien et accueillie. C’est aussi dans cette maison, un peu jeune certes, que je goûtais ma première lapée de vin blanc.

Si je prenais le temps de réfléchir encore un peu, d’autres me reviendraient peut-être mais je crois qu’en fait c’est un mélange de plusieurs maisons à la fois, croisées à plusieurs reprises et dont ma mémoire a gardé certains détails pour faire un puzzle. Je pense à cette séquence d’Amélie Poulain dans laquelle elle tente de redonner espoir à sa concierge en assemblant des bouts de lettres de son mari décédé. A chaque nouveau fragment ajouté on entend un son différent. C’est un peu cette idée que je me fais de la mémoire scripturale qui agence comme elle le souhaite des morceaux sélectionnés pour former un tout à son image (à l’image qu’il souhaite), un orchestre symphonique dont chaque fragment est un instrument, une ligne de notes ; ils proviennent d’un peu partout et de nulle part.

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