La petite fille qui criait aux fantômes

Relecture de La Course au mouton sauvage (Haruki Murakami) dont je ne me souvenais pratiquement pas, si ce n’est le début, peut-être parce que la thématique de la rupture retenait toute mon attention à l’époque, mais c’est tout au plus une trentaine de pages du roman.

Je me souviens aussi que c’était mon boyfriend (comme dirait le personnage du roman) de l’époque qui m’avait prêté ce livre qui était pour lui l’objet de grandes louanges. Il s’identifiait au personnage masculin sans aucun doute possible, pas forcément parce qu’il lui ressemblait véritablement mais parce que c’est ainsi qu’il se voyait lui-même (c’est donc tout comme mais à une nuance près) : un solitaire esseulé embarqué dans des aventures abracadabrantes. Il se voyait comme un personnage romanesque. Les livres qu’on prête en disent beaucoup sur nous.

Bref. J’approche de la fin. Le personnage, après une enquête sur un mouton sauvage, est parvenu jusqu’au lieu qu’il cherchait, une maison haut perchée dans la montagne, c1974 (43)complètement coupée du monde l’hiver. Et c’est justement l’hiver qui se prépare tandis que le personnage parvient à la maison dans laquelle il se retrouve isolé. C’est une maison figée dans le temps, de premier abord abandonnée depuis longtemps. Il lance des disques de jazz des années 50 et réfléchit assis sur la canapé auprès du poêle.

Je convoque sans peine toute la scène dans mon esprit, le décor de façon instinctive.

En fait, ce serait plutôt un souvenir, ce décor. Pas parce que j’ai déjà lu ce livre (je ne crois pas avoir convoqué ce souvenir lors de ma première lecture), mais parce que chaque fois que je convoque l’image d’une maison abandonnée, je convoque finalement toujours la même.

C’était, je crois me souvenir, une journée d’été, car mes amis et moi étions en short et nous parcourions la ville sur nos vélos comme nous le faisions souvent l’été (il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire l’été dans cette petite ville de mineurs). Nous avions posé nos vélos derrière la bibliothèque, le temps de partager quelques bonbons que nous venions d’acheter à la boulangerie. L’un d’entre évoqua alors une maison hantée qu’il avait découvert la veille. Il insistait sur les aspects macabres : quelqu’un y était mort sans aucun doute et son fantôme hantait les lieux. La maison n’était d’ailleurs pas loin, à quelques rues derrière la bibliothèque, et nous pouvions tous y aller pour vérifier.

Nous réprimes nos vélos et parcourûmes les quelques rues pour nous arrêter, au bout d’une ruelle, devant une maison d’aspect délabrée, quasi en ruines en fait (je ne sais même pas comment nous avons fait pour ne pas passer à travers le plancher !). La porte d’entrée était condamnée par des planches en bois clouées en croix. Bien sûr, il fallait que nous entrions pour voir. Nous poussâmes la porte derrière les planches, elle était ouverte. Un premier puis un second entra.

Moi, une jambe passée à l’intérieur et l’autre encore à l’extérieur, crevée de trouille forcément, j’inspectais l’intérieur depuis la porte d’entrée. Un petit couloir se divisait en deux : sur la gauche, une porte menant à un sous-sol (une cave certainement), en face, le couloir débouchait sur une cuisine dont il ne demeurait que l’évier recouvert d’un tas d’immondices. Toute la maison était plongée dans la pénombre. Les fenêtres, elles aussi, étaient condamnées par des planches. Plus aucun meuble. Juste cette tapisserie de fleurs délavée pour me permettre de dater approximativement : les années 70, même peut-être avant. Et puis cet évier. Et au-dessus, une étagère présentant des bocaux au verre noirci. Je me persuadais très vite qu’ils contenaient des fœtus humains conservés dans du formole, c’était certain.

Je passais la deuxième jambe et avançais, une de mes amies dans le dos, tout aussi effrayée que moi. Lorsque, parvenue dans la cuisine, feignant de ne pas regarder les bocaux, je tournais vers la droite, un des garçons surgit pour me faire peur. Je hurlais bien sûr tout ce que je savais, accompagnée par la voix off de mon ami derrière moi. Une fois mon cœur revenu dans sa poitrine, je découvrais dans la pièce adjacente une chambre à coucher. Il restait le lit, du moins la monture et le sommier à ressorts.

Cette fois, je fus stoppée par une apparition. Une vieille dame en robe à fleurs avec collerette, les cheveux gris ramenés en un chignon, la peau grise elle aussi, trouée, deux vides béants à la place des yeux, me fit face en tendant une main squelettique vers moi.

Je hurlais encore une fois et couru de toutes mes forces pour rejoindre l’entrée, le plancher grinçant sous mes pas. Les garçons, non moins effrayés que moi c’est certain, me suivirent pour me rejoindre dans la rue en riant de ma frayeur.

Ça, c’est ce dont je crois me souvenir. Mais en fait, je crois que les détails relevés dans cette maison abandonnée (les bocaux de fœtus par exemple) ainsi que l’apparition, me sont venus en rêves ce soir-là, agrémenté par ces quelques films d’horreur que j’aimais déjà regarder à l’époque (« House » par exemple, dont je ne mesurais pas encore l’aspect exagérément comique) et la série « Chair de poule » dont j’attendais impatiemment chaque nouvelle parution.

Je repense à cette citation de Martin Page que j’ai peut-être déjà cité mais peu importe : « Quand j’étais enfant, il y avait des monstres et des fantômes derrière la porte de ma chambre, dans les placards, sous mon lit ; mais l’école, la famille, les autres, moi-même, tout cela n’était pas moins effrayant. J’ai cherché la peur dans les livres pour me défaire de la peur que j’avais du monde extérieur. Par une sorte de transmigration, la lecture m’a permis de découvrir une peur plus positive. Je pouvais y goûter à mon rythme, et ainsi la contrôler » (Manuel de survie et d’écriture, p. 140-141). Je crois qu’il y a beaucoup de cela en effet, beaucoup de choses m’échappaient et me demeuraient incompréhensibles, mais ça, ma peur, je pouvais la maîtriser et en faire un jeu avec les copains.

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Toujours est-il que, quelques jours plus tard, mon amie qui avait hurlé en même temps que moi me confia qu’elle avait vu la même vieille dame. Elle m’en fit une description en tous points similaires. Et lorsque nous retournâmes devant la maison au fond de la ruelle, elle avait disparue. Nous retournâmes alors à notre deuxième endroit préféré : une petite allée ombragée d’arbres entre le terrain de foot de l’école et le cimetière anglais et nous n’en reparlâmes pas.

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