Les fantômes de la répétition

Cela ne m’était pas apparu aussi clairement jusqu’à ce matin mais il faut bien se rendre à l’évidence : en écriture, je ne fais que me répéter. C’est peut-être ma relecture de Liscano qui m’a inconsciemment trituré l’esprit, ce passage où il parle justement de la répétition dans son travail d’écriture, de cette impression de toujours ressasser les mêmes choses. Il y a eu ça et il y a eu cette chanson écoutée sous la douche ce matin, que pourtant je réécoute fréquemment – alors pourquoi spécifiquement ce matin ? Parfois, la répétition brise l’habitude. Une chanson que j’écoutais adolescente et qui me touchait tellement que j’avais intitulé mon premier roman « Autour de moi les fous » (Saez. Debbie, 2004).

Et ce matin je repense alors à cette esquisse de premier roman (c’était en 2004 je crois ou 2002 ? Entre ces deux dates en tout cas) construit en fragments (je n’utilisais pas encore ce terme) et qui racontait l’histoire d’une passion amoureuse destructrice étrangement similaire en fait à la trame de Wish you were here !, me dis-je tout à coup. Et même la fin, même la fin que j’ai mis des mois à traquer pour finaliser Wish, même la fin en fait était déjà présente dans « Autour de moi les fous ». Je ne peux qu’admettre donc que Wish you were here n’est pas sorti tout droit de mon imagination en 2012, mais qu’il existait en fait depuis déjà dix ans; il était revenu aussi de façon cyclique au long des années : ces scènes les plus essentielles de Wish finalement écrites de façon épisodiques: 2008, 2009, 2010, et je les avais oublié. Premier constat de répétition.

J’ai pensé ensuite bien sûr à Fantômes, aujourd’hui roman et qui pendant des années (depuis 2004 également) était un recueil de nouvelles sans cesse reprises puis reléguées pour en venir à ce roman, pas encore tout à fait fini mais qui a trouvé sa forme finale en tout cas. Deuxième constat.

Poursuivant ma liste, je me posais alors la question pour Echoes ? Non, Echoes ne semblait pas correspondre à ce cercle vicieux de la répétition. Puis soudain : si, bien sûr ! Il y a eu (vers 2005 peut-être) une esquisse de roman autour de personnages aux prises avec une époque de transformation profonde de leur être, un florilège de personnages qui s’entraidaient et se serraient les coudes pour traverser les passages difficiles de leurs vies et devenir adultes. Bien sûr que cela renvoie à Echoes , c’est même l’idée première du roman. Troisième constat de répétition.

Ils sont là mes fantômes. Toujours derrière moi, attendant leur heure. Pas d’autres livres à questionner pour le moment dans cette liste. Mais je repense aussi à cette discussion une fois avec B., lorsque je lui eut dit que je ne réutiliserais peut-être pas tel fragment que je venais d’écrire et qu’il m’avait répondu que chez moi, dans mon écriture, tout était réutilisé et rien n’était écrit en vain. Faut-il parler de répétition ? Ou simplement d’un travail sur le long terme dont je viens de découvrir encore un nouveau rouage, une clé, mystère de la naissance ? Même un livre qu’on a soi-même écrit n’en fini jamais de nous surprendre et on ne finit jamais de le découvrir.

Il faut bien admettre et considérer alors les livres qu’on écrit comme des êtres vivants qu’on découvre peu à peu, avec une histoire qui nous est étrangère et des parts d’ombre toujours pour nous comme même une mère ne connaît jamais de façon absolue son enfant parce qu’il est une personne indépendante d’elle, qu’il garde forcément sa part d’intimité, toujours.

Je pense forcément à cette réflexion de Duras qui m’a profondément marquée :

« Quand un livre est fini – un livre qu’on a écrit j’entends – on ne peut plus dire en le lisant que ce livre-là c’est un livre que vous avez écrit, ni quelles choses y ont étés écrites, ni dans quel espoir, ni dans quel désespoir ou dans quel bonheur, celui d’une trouvaille ou bien d’une faillite de tout votre être. Parce que, à la fin, dans un livre, rien de pareil ne peut se voir. L’écriture est uniforme en quelque sorte, assagie. Rien n’arrive plus dans un tel livre, terminé et distribué. Et il rejoint l’innocence indéchiffrable de sa venue au monde. Etre seul avec le livre non encore écrit, c’est être encore dans le premier sommeil de l’humanité. C’est ça. C’est aussi être seule avec l’écriture encore en friche. C’est essayer de ne pas mourir. […] » (Duras, Marguerite. Ecrire. Gallimard, cop. 1993, DL 1993, p. 37).

Et je me pose aussi cette question : je n’avais pas écrit d’autres esquisses de livres entre 2002 et 2005, j’ai épuisé toute la ressource existante (en tout cas je crois… ?), quand sera-t-il du prochain roman, le quatrième ? D’où sortira-t-il ? Y aurait-il encore matière à un livre ou suis-je seulement l’auteur de trois romans et rien de plus ? Ah cette peur de la page blanche en fait couler de l’encre !

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