A la recherche du fantôme de Robert Johnson – Chronique musicale

Croisement de routes, bien sûr : c’est là toute l’histoire du blues originel. En dehors de Clarksdale, berceau du blues, désormais ville morte où les immeubles et les magasins abandonnées (tels quels, comme figés dans un instante éternel, comme savent si bien faire les img_2815américains, surtout dans cette partie du pays) et qui est pourtant la plus grande ville à des centaines de kilomètres à la ronde, en dehors de Clarksdale donc : des champs à perte de vue parsemés çà et là de petites bicoques en bois écaillé, la plupart au toit effondré, traversés par des lignes de chemin de fer sur lesquelles plus aucun train ne semble passer, et la route toute droite entrecoupée de temps en temps par une autre route à la perpendiculaire, tout aussi droite. Toutes ces routes qui ne semblent mener nulle part, vers d’autres villages ou hameaux où se dressent d’autres bicoques écaillées. A la sortie de Greenwood, nous cherchons le croisement de routes où, selon le plan de la Blues Mississippi Trail Road que j’ai sous les yeux, devrait se trouver la tombe de Robert Johnson.

img_2825Nous nous sommes rendu au mythique croisement des routes 49 et 61 où, selon la légende, Robert s’est rendu par un soir sombre (ces soirs du Mississippi que nous voyons défiler sous nos yeux depuis quelques jours : ces lourds nuages menaçant à tout instant d’un rideau de pluie aveuglant, et cette humidité collante engluant les poumons), s’est endormi pour se réveiller sous l’ombre d’un grand chapeau. L’ombre se baissa pour empoigner la guitare qui accompagnait toujours le musicien, l’accorder et jouer quelques rythmes endiablés avant de la rendre à Robert et de disparaître : le pacte avec le diable. Car à partir de ce jour, Robert a joué avec une dextérité et une rapidité enfiévrées. C’est à un autre bluesman, Tommy Johnson, que Robert reprend cette histoire pour en faire sa légende alors qu’il sillonne ces longues routes désertes aux alentours de Clarksdale. Robert a pris la route pour fuir Robinsonville et sa promesse de travail dans les champs pour mener une vie de musicien vagabond.
img_2818C’était au début des années 30, à cette époque où le croisement des routes 49 et 61 était un espace de terre entouré de champs avant d’entrer dans le cœur de ville : trois ou quatre rues arrimées de bars et de clubs. Aujourd’hui, ce carrefour est désolant : des bâtiments de béton sales se sont érigé tout autour, une station-service et des maisons dont le jardin sert de décharge à toutes sortes d’immondices mécaniques. Et, comme les américains ne peuvent pas s’empêcher d’utiliser le moindre prétexte d’attraction touristique, a été placé au centre du carrefour désormais traversé de dizaines de voitures, un panneau représentant deux guitares entrecroisées et la mention « Crossroads 49-61 » qui achèvent de ridiculiser l’étape : ce n’est pas ici que nous trouverons le fantôme de Johnson et encore moins l’essence du blues – le reste de la ville s’avéra beaucoup plus intéressant à ce sujet.

img_2820C’est à la sortie de Greenwood donc, à la recherche de l’un de ces fameux panneaux bleus de la route du blues qui guide notre traversée, que nous cherchons l’emplacement où doit se trouver le fantôme de Robert Johnson. Je n’ai que cette indication sur mon plan : « CR518 (Money road) » pour nous diriger puisqu’il n’y a de toute façon ici, à perte de vue, que des croisements de routes à travers l’immensité des champs longés de poteaux électriques rudimentaires en bois et de quelques arbres à moitié dévorés par les lierres qui les étouffent.

img_2833Et là, sur notre gauche, s’élève tout à coup une petite église en bois écaillé blanc et le panneau qui signale l’emplacement dédié à Robert. Il ne s’agit même pas d’un croisement de routes en fait mais du croisement de la route CR518 et d’un chemin qui mène à cette église dans laquelle – nous l’apprenons en lisant le panneau – a eu lieu l’enterrement de Johnson : la « little zion M. B. church » apparemment préservée par des donateurs venus se recueillir sur la tombe mais qui semble, en cette fin d’après-midi en tout cas, totalement (et sans doute désormais) désertée.

img_2830img_2842A côté, un carré d’herbe haute ombragé d’arbres et quelques tombes défraîchies, de simples stèles dépassant de l’herbe. Nous avisons les premières tombes au pied de l’arbre près du chemin pour tenter de les déchiffrer. Les écritures sont à peine lisibles sur la pierre polie par le vent salé et humide. L’une d’elle, gravée de façon artisanale, retient notre attention : ne distingue-t-on pas le mot « Robert » ? – Pas sûr, ce sont les yeux de la foi qui parlent je pense, me dit B. avant de s’enfoncer un peu plus au cœur du carré d’herbe haute pour regarder les autres tombes. Je n’ose pas trop le suivre avec mes minces nus pieds, je pense à ces araignées énormes que nous avons vu dans les plantations de coton, avec un corps violacé et des griffes acérées, et à toutes ces sympathiques bestioles du Mississippi potentiellement encore plus présentes dans ce genre d’endroit reculé où la vie humaine discrète trouble rarement la tranquillité du règne animal vénéneux. J’avance à pas lents tandis que B. atteint déjà les arbres les plus reculés et se retourne pour me faire signe qu’il a trouvé.

img_2839Sous un immense noyer centenaire qui la protège de son ombre, se trouve la stèle de Robert Johnson, de cinquante centimètres de haut, entourée de « dons » laissés par ceux qui se sont rendus ici, des hommages : cadavres de bouteilles de vin et de bières, paquets de cigarettes vides, cannettes de bière et mégots de cigarettes, quelques pièces de monnaie et des fleurs séchées enrubannées de tulle.

Sur la tombe, est gravé : « Robert L. Johnson, 8 mai 1911-16 août 1938, musicien et compositeur, il a influencé des millions de gens. « Jésus de Nazareth, roi de Jérusalem,…il m’appellera depuis la tombe », cette dernière mention est écrite de la main de Johnson, une reproduction de ces feuilles volantes sur lesquelles il écrivait ses textes. Celui-ci a été écrit peu de temps avant sa mort et retrouvé dans ses papiers familiaux par sa sœur, Carrie H. Thompson, explique la gravure tombale.

img_2841De l’autre côté de la stèle, il est écrit : « Ce mémorial a été placé au pied de ce vieux noyer selon la volonté de Robert Johnson lui-même, à côté du lieu où s’est déroulé son enterrement »…

En vérité, ce ne sont pas les chiens de l’enfer qui ont ôté le dernier souffle de ce génie charismatique mais le mari d’une de ses nombreuses conquêtes qui aurait empoisonné Robert pour se venger, mais qui sait… ? Je préfère croire qu’il y a un peu de diablerie dans tout cela, c’est aussi un peu le pays qui veut ça : et le fantôme de Robert Joshnson s’est esclaffé dans mon dos à cet instant, et de sa voix lancinante, de ses accords saccadés, a commencé à jouer dans ma tête le blues du Crossroads.

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