La vieillesse de l’écrivain

Il est déjà trop tard lorsque je commence à écrire ces mots, je devrais, raisonnablement, me coucher pour ma journée de travail de demain. Mais – et c’est de plus en plus vrai -, j’ai l’impression de ne commencer à m’éveiller que lorsque la journée de travail est justement terminée ; la « vraie » journée commence à ce moment-là : lorsque je ferme la porte du bureau pour rejoindre un ami, boire un café, partager un moment avec mon compagnon, et bien sûr, pour écrire, avoir l’esprit libéré pour pouvoir écrire.

Je remarque pourtant qu’il n’y a plus là la même possession de la découverte, de cette époque où, quel que soit le lieu, l’heure, les contingences, je me ruais sur mon carnet pour noter ces quelques phrases qui me passaient par l’esprit et que je reprenais plus tard pour le compte de tel ou tel personnage. Si aujourd’hui je suis toujours autant submergée par ces sortes d’épiphanies scripturales, je ne prends plus forcément le temps de les noter et elles coulent en moi, parfois elles réapparaissent une fois que je suis disposée, c’est-à-dire que je suis dans le lieu adéquat avec le matériel adéquat pour écrire.

Je repense à cette citation de Liscano que j’ai à l’époque surlignée parce qu’elle m’avait interpellée et qui prend plus de sens aujourd’hui : « Difficulté à écrire, plus qu’il y a vingt ans. Sans l’élan, sans l’envie, sans l’innocence avec lesquels j’écrivais autrefois. […] Je me répète, je reviens aux mêmes choses. Enfermé. Je ne sais pas comment sortir de la répétition. Je me dis que la seule façon de s’en sortir ce n’est pas de penser. C’est d’écrire » (p. 14-15). Je me souviens qu’en lisant cela à l’époque je m’étais demandé si cette forme de lassitude, ou plutôt d’habitude, finissait par prendre tous les écrivains au bout d’un certain temps, tout en étant persuadée que cela ne m’arriverait pas, que j’étais bien trop passionnée.

Je ne dis pas que l’enthousiasme n’est plus là, sinon je ne courrais pas si souvent en fermant la porte du bureau pour rentrer le plus vite possible chez moi et écrire (il y a aussi ça, tiens, d’ailleurs : j’écris maintenant toujours chez moi, presque jamais en extérieur ou dans un bar comme j’ai pu le faire). Je dis simplement que l’écriture est devenue un état permanent, intime et intangible, qu’il n’y a plus vraiment de questions à se poser : si je n’écrivais pas, je ne vivrais pas, je ne serais pas. C’est d’ailleurs aussi la conclusion de Liscano : « Aujourd’hui la littérature c’est la réalité. Je ne peux rien faire d’autre qu’écrire » (p. 23).

Il semble que l’écrivain ait un âge finalement, et une vieillesse. Si la fougue et la soif que procure la découverte du monde des émois à l’adolescence finit par devenir plus sage, quoique non moins enthousiasmant, les émotions impulsives sont plus modérées. Si, il y a quelques années encore, ma découverte d’un moi-écrivain et mon affirmation de ce moi comme étant moi aux yeux des autres était source d’élans emportés, il est aujourd’hui accepté par tout le monde y compris par moi, alors il n’est plus temps des grands emportements : c’est là, c’est définitif, c’est connu et accepté, c’est presque commun et habituel. Et « l’œuvre est là, les livres sont là, par conséquent je dois aussi accepter l’idée que j’existe » (p. 29).

Il y a aussi ça, oui, je le sens depuis quelques temps : ce regard des autres justement. Il n’est pas essentiel, il n’est pas moteur et ne conditionne pas l’écriture, c’est entendu, mais en tant qu’être qui, pour exister, doit aussi exister aux yeux des autres, je regrette peut-être cette période où les autres découvraient que je suis écrivain. Il y avait des débats riches et emportés jusque tard dans la nuit, des cafés pris uniquement pour parler d’écriture et des projets d’écriture, il y avait un intérêt ardant. Aujourd’hui, s’ils me demandent encore presque chaque fois des nouvelles sur l’avancement de mes projets et de mon écriture, il ne s’agit plus de s’attarder, car c’est ainsi : la découverte est toujours plus grisante et on s’habitue à tout, puisque même moi je m’habitue à écrire, il ne s’agit plus d’une lutte personnelle pour l’affirmer mais de faire et donc, nécessairement, d’en parler moins.

Je dois admettre que le roman (le troisième) que je suis en train d’écrire ne me possède pas autant que mon premier roman qui était une possession quotidienne (mais aussi je ne travaillais qu’à mi-temps !) ; et puis cet exorcisme pour me l’arracher des entrailles et m’en séparer, une torture. C’est avec plus de distance et de retenue que j’aborde celui-ci, il n’en sera peut-être que meilleur pour le lecteur, en tout cas moins violent. Il est par contre, malgré la distance, toujours autant essentiel pour moi d’écrire ce roman que d’écrire le premier.

Je dois bien admettre aussi que c’est avec une certaine forme de nostalgie que j’observe l’émergence des nouveaux écrivains – ceux qui découvrent qu’ils le sont mais qui n’osent pas encore affirmer qu’ils le sont, et qui sont transportés par l’euphorie de découvrir leurs capacités et celle du premier roman en cours, parce que l’écriture n’est encore que pour eux seuls, qu’ils n’ont pas encore été lus, qu’ils en sont encore au stade charnel et intime de la relation avec l’ amant, que la relation n’est pas encore officialisée.

Ce qui me fais courir en sortant du bureau pour écrire, je crois, est en fait ce que je dois désormais appeler un élan de vie : me sentir exister. Non, il faudrait même plutôt dire: j’écris donc j’existe.


Références : Liscano, Carlos. L’Ecrivain et l’autre. Paris : ed. 10/18, DL 2011, cop. 2010. Traduit de l’espagnol (Uruguay) El Escritor y el otro (cop. 2007) par Jean-Marie Saint-Lu. Préface de Carina Blixen. 211 p.

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