#Extrait 14

Sophie s’interrompt à la vue de la pile de livres poussiéreux laissée sur la petite table ronde à côté du fauteuil dans lequel Martha a dévoré des centaines et des centaines de pages. Sa fille adorait lire, c’est fou tout ce qu’elle pouvait ingurgiter, et tout y passait ! Déjà à son âge, elle pouvait lire des romans, des essais, de la poésie, de tout niveau, sans aucun problème ; elle s’intéressait à tout ; la curiosité même ! Sophie sent son ex-mari étreindre son épaule droite d’une main rassurante.

  • Ça va, le rassure-t-elle en avançant vers le fauteuil.

Elle s’assied, souffle sur le dessus de la pile de livres pour attraper le premier. Il s’agit du Manuel de survie et d’écriture de Martin Page. Ce titre ne lui dit rien mais elle n’est pas une grande lectrice, et puis elle doit avouer que le titre est un hasard assez heureux par rapport à sa situation : manuel de survie, manuel de survie à la mort d’un enfant, c’est un titre qu’elle aurait pu donner à son autobiographie. Et elle, elle est encore là. Elle feuillette le volume d’où s’échappe des volutes de poussière dansantes dans le rayon de soleil qui vient toucher Sophie en pleine poitrine. Sa fille relevait toujours des passages des livres qu’elle lisait avec des crochets encadrant le fragment qui l’avait touché ou interpellée : « En les regardant faire glisser leur main sur le papier, plisser les yeux, sourire, mâcher le capuchon de leur stylo, je pense : nous naissons avec mille bras et mille cœurs et nous n’arrêtons pas d’en perdre tout au long de notre vie. On nous déforeste sans cesse, c’est douloureux, mais nous sommes vastes, personne n’arrivera à bout de nous. Nous sommes une forêt qu’on ne vaincra pas. L’apaisement viendra quand on pourra dire : c’est du passé donc ce n’est pas vrai. Ce qui compte, c’est aujourd’hui. Il faut être fidèle aux blessés, pas aux blessures » (p. 96).

Des larmes chaudes – la reconnaissance – cognent aux paupières de Sophie, elle les laisse sortir naturellement, il n’y a pas de honte. Et elle est certaine que ce ne sont pas seulement les hasards successifs qui ont permis que ce livre et ce fragment tout particulièrement lui tombe sous les yeux aujourd’hui ; c’est le concours et l’œuvre de plusieurs personnes : de l’auteur d’abord – ce Martin Page qu’elle ne connaissait pas jusqu’à ce jour et dont la rencontre sera dès à présent et pour toujours indélébile -, l’éditeur qui lui a permis de publier ce livre, toute la chaîne du livre jusqu’au libraire qui a peut-être conseiller l’achat de ce livre à Martha, et enfin sa fille qui a lu ce livre et l’a marqué, et aussi Hans et Lise qui ont apparemment nettoyer et ranger toute la maison sauf (peut-être inconsciemment, poussé par un aveuglement bienveillant) justement cette pile de livres-là contenant ce livre qui contient cette citation. Admettre que tout cela n’est pas le fruit du hasard, c’est admettre qu’il puisse exister des gens extraordinaires partout, des gens qui méritent une reconnaissance, que chacun quel qu’il soit mérite une part de reconnaissance, ne serait-ce que la reconnaissance d’avoir connu, de loin ou de près, par l’intermédiaire d’un livre, ou pour l’avoir porté en soi, ces gens-là.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments… Ici, c’est un extrait d’Echoes!

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