Lecture: Et si le temps n’existait pas ? – Carlo Rovell

9782100572731

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Des belles rencontres

Étant loin d’être une spécialiste en physique mais curieuse (et surtout quand c’est un livre que je suis en train d’écrire qui me demande de me rancarder), c’est avec motivation que j’ai commencé la lecture de ce petit (mais efficace) livre de vulgarisation en physique quantique. Car malgré le parcours impressionnant qu’il a connu (et connaît encore – ne dit-on pas souvent que l’expérience apporte la sagesse et l’ouverture d’esprit??), c’est avec beaucoup de pédagogie et une adaptation aux potentiels lecteurs amateurs que Carlo Rovelli s’adresse. C’est en effet à travers le partage de son expérience, de l’histoire de ses recherches et surtout des rencontres qu’elles lui ont permises de faire que Rovelli dresse un panorama de la recherche actuelle ; et pas seulement en physique !

La science en constante transformation : ne pas se reposer sur ses acquis

Car on ne compte pas le nombre de considérations très intéressantes qu’il partage dans ce livre à propos de la science, de l’humanité et de la recherche scientifique. En lisant ce livre, je n’ai pu que m’attacher à ce « petit » bonhomme (du moins se présente-t-il ainsi) qui sait faire de la science (et surtout de la physique théorique) une science vivante et vivifiante, car il ne parle pas tant comme chercheur que comme être humain tentant d’apporter sa modeste contribution à l’élaboration d’un monde plus ouvert et plus tolérant.

«La base même de la science est donc la pensée critique : la conscience forte que nos visions du monde sont toujours partielles, subjectives, imprécises, provinciales et simplistes. Il faut sans cesse chercher à comprendre mieux. À ouvrir les horizons. À trouver un point de vue plus large. Cela n’est ni commode ni naturel car, d’une certaine façon, nous sommes prisonniers de nos pensées. Il est par définition impossible de sortir de notre propre pensée. On ne peut pas la regarder de dehors et la modifier. C’est de l’intérieur de nos erreurs qu’il faut travailler pour découvrir où nous sommes en train de nous tromper. Cela revient, pour utiliser une belle et célèbre image, à reconstruire son bateau tout en naviguant. La science, c’est cela : un effort continu pour reconstruire et restructurer notre propre pensée alors même que nous sommes en train de penser.»

Ou encore « La science ne commence pas à l’université – elle s’enracine dans cette curiosité et cet appétit de connaître qui nous caractérise dès la plus tendre enfance. À quatre ans, nous n’avons pas peur de laisser tomber nos préjugés et de changer notre vision du monde, et nous apprenons donc beaucoup. La société entière peut continuer à apprendre pour autant qu’elle n’ait pas peur de laisser tomber ses innombrables préjugés. Cette recherche est une aventure qui continue. C’est peut-être la plus grande aventure de l’histoire de l’humanité. »

La science et l’enseignement

Ces considérations sont d’ailleurs parmi les parties les plus intéressantes de ce livre : lorsque Carlo Rovelli réfléchit sur la l’éducation de la physique à l’école par exemple : « À l’école, tout au contraire, la science est généralement enseignée comme une liste de « faits vrais » et de « lois vraies », ou comme un entraînement à la résolution de problèmes. Cette façon d’enseigner la science trahit la nature même de la pensée scientifique, l’esprit critique. Je pense que nous devrions enseigner l’esprit critique, et non le respect des manuels. Nous devons apprendre aux étudiants à mettre en doute les idées reçues et les professeurs, et non à les croire aveuglément. C’est de cette façon qu’on aidera les jeunes à croire en l’avenir et que l’on contribuera à former une société vivante et dynamique qui va de l’avant. La science devrait être enseignée pour ce qu’elle est : une aventure humaine fascinante, un enchaînement de périodes de grande confusion, d’exploration patiente de nouvelles solutions, de sauts conceptuels vertigineux, d’éclairs de compréhension où les pièces du puzzle s’assemblent brusquement : la Terre bouge, l’information est stockée dans l’ADN, tous les êtres vivants ont des ancêtres communs, l’espace-temps est courbe… c’est une longue histoire pleine de magie et de beauté. L’enseignement de la science devrait être l’enseignement du doute et de l’émerveillement. »

Ayant l’occasion moi-même de côtoyer quelques chercheurs dans différents domaines, j’ai déjà sensiblement entendu ce discours : ce qui passionne les chercheurs en science et les entraîne à travailler pendant des années sur un sujet, ce n’est pas l’apport financier potentiel que pourront apporter leurs résultats, ce ne sont même pas les résultats eux-mêmes au final (ça c’est ce que leur université leur demande de rendre compte !) mais l’apport idéologique et humain que telle infime découverte pourrait contribuer à apporter à l’espèce humaine. A savoir ensuite si ce qui annihile la curiosité des jeunes chercheurs est cette inaliénable fuite vers le profit (puisque pour avancer des recherches il faut qu’il y ait allocation d’un budget et donc qu’un investisseur accepte de mettre des billes : il n’accepte que s’il est pratiquement assuré d’avoir un retour sur investissement) ou si c’est leur propre curiosité (disons intrinsèque) qui s’est effritée… ? Personnellement, j’aurais tendance à croire en cette capacité humaine à la curiosité et à l’intérêt gratuit (je suis peut-être trop idéaliste), financièrement gratuit mais qui apporte tellement de choses : une vitalité, une essence naturelle et humaine.

La science et le partage

Rovelli fait également l’éloge de la science du partage. Grâce à son parcours parsemé de divers lieux (il a travaillé en Italie, son pays natal, aux États-Unis puis, désormais, en France) et surtout de multiples rencontres avec des collaborateurs et amis, Rovelli est l’exemple parfait du scientifique collaboratif, partisan du « ensemble, on avance plus loin, on élargit ». Il prône également des valeurs qui selon lui sont trop souvent oubliées dans la science : partage, écoute, remise en question/doute, échange d’idées, expérimentations multiples et par différentes personnes,… Au fur et à mesure que je lisais ce livre, j’ai vu combien il ne faut jamais se laisser aller à la facilité de délimiter des domaines de connaissance : autrement dit, je me suis souvent fait la remarque, en surlignant d’innombrables passages : « littérature et science, même combat ». Tout ce qui est dit par Rovelli dans ce texte, sur la conception de l’humanité et du travail, peut être mis en relation avec le domaine littéraire. Et c’est justement ce qui rend la connaissance aussi enthousiasmante : jamais elle ne se laissera imposer de limites, et mieux : plus on s’éparpille, plus les connexions se font entre divers champ plus ou moins à proximité, plus l’esprit humain s’amplifie (et cette amplification est sans bornes tant que l’Homme croit en la connaissance pour l’enrichissement immatériel).

La théorie des boucles

Carlo Rovelli est l’un des hommes qui a contribué à faire émerger la théorie quantique des boucles. Dit comme cela, ça peut paraître un peu complexe, je ne saurais sans doute pas l’expliquer aussi clairement que lui mais… En fait, Carlo Rovelli part de ce constat : « Environ dix ans avant de découvrir la théorie de la relativité générale, Einstein avait déjà compris que le temps et l’espace ne sont pas deux entités séparées, mais plutôt deux aspects d’une même entité. Cette découverte porte le nom de relativité restreinte. Plus précisément, la découverte d’Einstein est la suivante. Nous avons l’habitude de penser que deux événements (l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique et la mort de John Lennon par exemple) sont toujours ordonnés dans le temps, c’est-à-dire que l’un se produit avant et que l’autre se produit après. Nous avons l’habitude de penser que le temps est quelque chose d’universel, et que pour cette raison il y a un sens à se demander ce qui se passe en ce moment précis dans un autre endroit de l’Univers. Mais Einstein a compris que ce n’était pas le cas. » (Personnellement, c’est la première fois que je tombe sur un texte qui me permette de comprendre cette théorie complexe en quelques lignes!)

De là naît donc la théorie quantique des boucles qui représente l’espace-temps non plus comme le champ magnétique d’Einstein mais comme un champ magnétique de boucles qui s’enchevêtrent. Rovelli et ses confrères ont pu représenté cela avec l’aide de ces boucles métalliques qui servent de porte-clés : il en assemblé des centaines les unes dans les autres. Ce qui nous amène à cette conception-ci : si chaque boucle représente un espaces-temps en soi et que les imbrications et superpositions possibles sont infinies, cela veut dire que le temps n’existe pas vraiment : « Chacune de ces histoires [de ces croisements] peut être interprétée comme un morceau d’espace-temps. C’est un peu comme si d’innombrables espaces-temps différents étaient tous présents à la fois. ». La conception linéaire du temps est donc caduque puisque cela signifie que différentes temporalités coexistent potentiellement (Rovelli insiste sur l’utilisation quasi automatique de ce terme) et constamment.

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