Lecture: Mes clandestines – Sylvie Gracia

Mes-clandestines

J’ai lu ce livre en ebook en me disant dès les premières lignes qu’il est appréciable de le lire sous cette forme car je n’aurais pas à recopier à la main (à taper) les nombreux passages que je relève. Car, en effet, je relève beaucoup de passages, des sortes d’envolées lyriques comme dirait N. Voilà encore un autre livre écrit en fragments, une sorte de journal en fait mais écrit dans le but de rendre compte de cette idées des clandestines (c’est-à-dire de la trace des femmes croisées ou/et qui ont marquées une vie, des fantômes dans ce qui est peut-être mon sens préféré du terme); étant donner qu’il y a un travail d’écriture, on ne peut donc plus parler de journal.

C’est en tout cas une littérature de l’intime ici, au sens woolfien du terme, car l’auteur cherche à rendre compte de la façon dont certaines personnes et certains événements se sont gravés dans la psyché (gravés ne voulant pas dire figés). Au lieu de parler de l’auteur, je devrais parler du « je » du livre car je ne sais pas s’il s’agit de l’auteur lui-même et après tout je m’en fous. C’est la réflexion que je me suis faite tout à l’heure en marchant dans le couloir au travail : la littérature de l’intime peut paraître une littérature très personnelle, extrêmement subjective voir auto-centrée ; mais lorsqu’on comprend que ce qui est révélé de personnel a tellement peu d’importance face à ce qu’elle révèle d’existentiel et d’essentiel, bref d’universel, on comprend alors qu’il n’y a pas de littérature où l’auteur peut être plus invisible.

Car savoir si on entend parler l’auteur, s’il rapporte des éléments de sa propre vie, etc. a finalement peu de poids : ce qui se joue dans la littérature de l’intime se joue avant tout dans la pensée et l’esprit du lecteur, c’est cette façon dont il peu faire une expérience du monde, la ressentir et l’expérimenter lui-même, qui importe: l’auteur, le personnage, la technique narrative, tout cela s’efface au profit d’un fragment du monde tel qu’il peut être vécu ; et c’est ce qui fait aussi que la littérature est sans fin car ce « tel qu’il peut être vécu » peuvent se multiplier à l’infini. C’est toujours ce jeu du dehors au dedans puis du dedans au dehors qu’a tout de suite relevé B. dans ma propre écriture. Et la force de cette littérature est ahurissante, chaque fois surprenante, à sa manière et avec un matériau pourtant similaire : la fiction.

Pour revenir à Mes clandestines. Ce livre me transporte car il représente un de ces thèmes qui me sont chers : la trace de l’autre en soi, qu’elle soit bonne ou mauvaise (il n’y a même pas de jugement de valeurs à avoir), l’essentiel étant la trace, c’est-à-dire ce qu’il en résulte, demeure et se transforme en nous pour lui prêter une importance intime et augmenter encore le champs d’expansion de la personnalité.

Le rythme de Mes clandestines est au plus près de la pensée intime, du moins ce genre de pensée : la vitesse, les associations d’idées, les digressions et le retour inopiné sur une idée frôlée lors d’une phrase pensée quelques minutes ou quelques heures auparavant, ce genre de galop à toute vitesse dans le vaste champ des possibles de la libre-association et qu’on ne pourrait énoncé à voix haute, à l’attention de quelqu’un d’autre, avec une telle fluidité ; il faudrait s’expliquer, donner les connecteurs logiques qui, dans notre tête n’ont pas besoin d’être exposés, ils font partis intégrante de notre pensée, de son système personnel.

Et cette façon d’écrire l’intime impose aussi un rythme pour le lecteur. (ou peut-être n’est-ce que pour moi, cette impression que la pensée doit aller vite pour ralentir tout à coup face à l’objet d’une contemplation qui me prend par surprise : une phrase, une idée, le partage d’un sentiment ou d’une émotion qui se répercute directement dans mon ventre et m’en fait mesurer la puissance – et sans doute ne seront-ce pas les mêmes ou la même puissance (pour d’autres lecteurs).

Cette lecture m’a bouleverse comme je n’ai pas été bouleversée depuis longtemps par un livre, c’est-à-dire de cette manière-là (lorsque ce que je lit se répercute dans mon ventre – j’ai remarqué que c’est ma façon de ressentir les émotions : dans le ventre, tout en intériorité) ; quand d’autres livres me bouleversent d’autres manières : contemplative, ébahissement devant la technique, compilation de citations qui semblent ouvrir des faisceaux de compréhension existentielle.

Cette fois, c’est la façon dont Sylvie Gracia dresse le portrait de nos solitudes peuplées. Ce qu’elle appelle « clandestines » est dans mon jargon « fantômes », c’est-à-dire ces êtres qui passent, de façon plus ou moins fugace dans nos vies, et dont demeure la présence fantomatique et leurs échos : le fantôme étant peut-être la présence de la personne côtoyée, l’image d’elle qui en demeure, l’écho étant ce qu’elles ont répercuté en nous et qui a épousé nos propres formes (cela vient d’eux mais s’est aggloméré à notre propre forme et n’est donc plus, à proprement parlé, eux). De plus, je ne suis pas en accord avec une forme féminisée « clandestines » (ici, cela sert à l’argument de l’auteur : elle parle de la répercussion des formes entre elles), je préfère le neutre : fantôme, lexicalement n’est ni masculin ni féminin mais les deux ou aucun, puisque c’est un être immatériel et donc libéré de la forme d’un corps sexué.

En approchant de la fin de Mes clandestines, j’approchais alors à pas lents car j’aurais voulu ne pas quitter ce livre – mais ce qui fait la force des livres c’est aussi qu’ils sont contenus dans un tout global, figé ; on pourrait toujours poursuivre un livre, le réécrire, l’augmenter, mais je crois que c’est lorsqu’on en vient à accepter que cette expansion ne puisse avoir lieu que dans la tête d’un lecteur qu’on peut affirmer l’avoir fini (et uniquement dans cette mesure).

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