Lecture: Magnus – Sylvie Germain

Magnus Sylvie Germain

 

 

Résumé du livre

«D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire?»
Franz-Georg, le héros de Magnus, est né avant la guerre en Allemagne. De son enfance, «il ne lui reste aucun souvenir, sa mémoire est aussi vide qu’au jour de sa naissance». Il lui faut tout réapprendre, ou plutôt désapprendre ce passé qu’on lui a inventé et dont le seul témoin est un ours en peluche à l’oreille roussie : Magnus.
Dense, troublante, cette quête d’identité a la beauté du conte et porte le poids implacable de l’Histoire. Elle s’inscrit au cœur d’une œuvre impressionnante de force et de cohérence qui fait de Sylvie Germain un des écrivains majeurs de notre temps. (Quatrième de couverture)

Ma lecture

J’ai découvert Sylvie Germain à la lecture de son entretien dans la collection « Ecrire, écrire, pourquoi ? » (collection que j’ai dévorée en intégrale en deux semaines) qui m’a beaucoup interpellé notamment sur la question du fragment. Je me suis donc dirigée vers ce livre qu’elle disait justement ne pas avoir eu d’autres choix que de l’écrire en fragments, parce que le livre lui était venu ainsi: « Peut-être que le procédé en fragments correspondait tout particulièrement à ce livre racontant l’histoire de quelqu’un dont la petite enfance a été volée, a disparu, quelqu’un dont les souvenirs sont fracassés et en désordre, ce qui explique aussi que le « fragment 1 » ne prenne sa place que tardivement. C’est la preuve, en apparence biscornue, que tout se tient, quand on écrit un livre ! »

Le thème à vrai dire, même s’il a forcément su éveiller une certaine empathie (car personne ne peut, je crois, demeurer insensible face à une telle thématique), ce n’est pas lui qui m’a happé; je l’ai trouvé finalement assez peu original, peut-être parce que j’ai déjà souvent lu, vu écouté des mots à ce propos (forme d’implacabilité que connaît tout lecteur après des années de pratique de la lecture: on est surpris moins facilement).

Alors d’où vient cette attraction vers ce livre qui me l’a fait lire au galop? Je crois que la force du livre tient avant tout de cette forme du roman en fragments qui me happe non seulement personnellement (parce que c’est un motif qui m’importe beaucoup) mais aussi parce que l’effet fonctionne. Il nous est livré des fragments de la voix narrative interne du personnage, un personnage nécessairement fragmenté en lui-même puisqu’il est à la recherche de la constitution de sa psyché à travers des éléments épars qu’il peine à trouver et de sa mémoire (et, de plus, une mémoire n’est-elle pas foncièrement fragmentaire?!) dont des pans entiers manquent. Et c’est à nous, lecteurs, de comprendre, d’anticiper, ou d’imaginer les chaînons manquants.

Les séquences lyriques qui viennent rythmer le roman entre chaque fragment semblent livrer des pistes de compréhension sans que la clarté ne se fasse pour autant – tout comme dans celle du personnage. Cette technique permet de mettre le lecteur dans la posture même du personnage qui est en quête de soi à travers les débris épars et flous du passé ; et rien ne permet au lecteur de pouvoir affirmer à aucun moment en savoir plus que le personnage. Ils sont alors dans la même peau : ils émettent des hypothèses, font volte-face puis reviennent sur une potentielle reconstitution du passé et de l’identité de Magnus ; bref, le lecteur met les mains dans le cambouis avec le personnage et ne peut que supputer.

C’est à la fois une posture inconfortable – parce qu’il n’a pas le choix que de s’immerger dans cette quête ou de refermer le livre et passer à autre chose – et euphorisante – car on est actif, dans l’action avec le personnage et non à l’extérieur, spectateur. Voilà un roman où le romancier lui-même semble être absent du jeu qui se noue : il a livré le texte tel que celui-ci lui est apparu – fragmentaire et peut-être à jamais incompréhensible pour lui – au lecteur qui, pour accéder à ce qui se déroule n’a d’autre possibilité que de pénétrer cette psyché déconstruite, en quête d’une totalité que seul le lecteur peut-être pourra émettre mais jamais affirmer.

Ce roman est donc un exemple riche et humble d’une contribution à toute une littérature de l’intériorité, depuis Proust, Virginia Woolf et James Joyce, bien sûr, mais d’un écart aussi : à la fluidité et la continuité du flux de conscience des années 20, vient s’ajouter la technique du fragment, semblant révéler que l’intériorité de l’ « âme humaine » (comme l’appelait Virginia) est tout à la fois un flux continu de pensées mais se heurtant sans cesse avec la brisure de la personnalité, tel une tête de Janus non plus duelle mais multiple à l’intérieur de laquelle s’harmonise pourtant l’ensemble des fragments par une combinaison qui lui est propre. C’est d’ailleurs la théorie largement exposée déjà par Woolf et à laquelle personne d’autre ne pourra rendre un aussi bel hommage, mais Sylvie Germain livre ici un autre rendu possible de cette théorie de l’intime, et peut-être également plus en rapport avec le monde actuel: car, après tout, au quotidien désormais, nous sommes assaillis de bouts de textes épars, qui nous sautent même parfois littéralement dessus, il faut faire court, rapide, rythmé. La littérature est peut-être encore une fois le lieu qui permette de donner une toute autre temporalité, aller à contre-temps mais à la fois avec son temps, mimétisme de la réalité tout autant que écart (grâce à cette équidistance universalisante que seule permet la littérature).

 

Citation

Tant pis pour le désordre, la chronologie d’une vie humaine n’est jamais aussi linéaire qu’on le croit. Quant aux blancs, aux creux, aux échos et aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire. Les mots d’un livre ne forment pas davantage un bloc que les jours d’une vie humaine, aussi abondants soient ces mots et ces jours, ils dessinent juste un archipel de phrases, de suggestions, de possibilités inépuisées sur un vaste fond de silence. Et ce silence n’est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continûment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

En chacun la voix d’un souffleur murmure en sourdine, incognito – voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu’on tende l’oreille.

Ecrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots. (p. 12)


Références : Germain, Sylvie. Magnus. Paris : Albin Michel, DL 2005, cop. 2005. 274 p.


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Une réflexion sur “Lecture: Magnus – Sylvie Germain”

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