De l’art de la critique et du respect

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De nos jours, les lecteurs sont de plus en plus fainéants : il faut qu’ils lisent une histoire qui les dirigent du début à la fin sans qu’ils n’aient à intervenir vraiment ou simplement qu’ils puissent avoir le plaisir de deviner la fin, arrivés au milieu du livre.

Personnellement, ce genre de choses m’ennuie et je ne tiens pas à lire pour être maîtrisée par un auteur ou pour l’y retrouver, mais bien parce que je cherche une expérience de vie qui me sera pertinente à moi et non pas pour lire la vie d’un autre en tant que telle mais voir ce qu’elle a d’universel et d’humain. A partir de là, le retour critique ne peut être que contre l’oeuvre : si le lecteur cherchait une histoire qui le laisse tranquillement lire puis refermer le livre sans laisser aucune trace après l’avoir refermé, ce n’est pas ce livre qu’il lui faut.
Ma réaction peut paraître assez orgueilleuse mais je crois qu’il y a quelque chose de toucher du doigt ici et notamment que la critique et le retour de lecture en dit toujours plus sur le lecteur que sur le livre lui-même. Et c’est bien, cela me donne encore un autre exemple des réactions auquelles je peux m’attendre vis-à-vis de mon livre. Tout autant que l’écriture, la critique relève d’un altruisme et d’une ouverture, plus que nécessaires pour pouvoir apporter des critiques et faire des remarques à des créateurs : il faut savoir mettre à distance sa propre perception des choses et ne jamais oublier qu’elle est seulement une parmi tant d’autres et que si cela ne nous plaît pas à nous, cela peut plaire à d’autres parce qu’il y a là des qualités indéniables au-delà de tout jugement de valeur personnel.

Il faut savoir faire la part des choses si on veut apporter une critique utile et constructive à d’autres et savoir aussi souligner ses retours de lecture personnels par un « cela n’engage que moi ». L’humilité.

Je viens de finir de lire l’entretien de Marie Darrieussecq Ecrire, écrire pourquoi ? qui offre justement toute une réflexion sur la notion de plagiat. Pas la notion de plagiat comme on l’entend couramment qui est d’usurper une partie de texte pour la placer dans le sien et le faire passer pour sa propre création mais plutôt de ce qui se rapprocherait de ce que j’appelle l’écrivain-voleur. Elle démontre que beaucoup d’auteurs sont accusés de plagiat lorsqu’ils prennent des fragments de vie pour en faire de la fiction et cite des exemples tels que Zola accusé de plagiat pour sa représentation des ouvriers miniers du nord de la France, parce que cela paraissait trop vraisemblable pour quelqu’un qui n’a pas vécu les mines de « l’intérieur ».

Elle montre également que ce qui choque les gens actuellement ce n’est pas réellement qu’il s’agisse d’un « vol » de la vie elle-même mais plutôt que ce fragment n’est pas rendu dans la véracité qu’ils (la panoplie de lecteurs) voudraient y voir. Elle dit tout simplement que c’est normal que le roman ne soit pas une science de la véridicité puisqu’il s’agit de fiction, il ne s’agit pas donc d’un vol mais d’une appropriation (d’une transfiguration) tout comme chacun s’approprie des parcelles de vie, tous ces atomes qui volent et l’effleurent.

Il y a une certaine veille à avoir sur cette question et particulièrement pour un écrivain : cela tient à sa liberté. Un écrivain peut être accusé de tout (vol de l’intimité, plagiat, usurpation, etc) mais certainement pas de ne pas rendre suffisamment la vie dans son roman telle qu’elle est dans le réel ; c’est stupide de croire que le roman doit être un portrait objectif : il ne le sera jamais non seulement pour l’auteur (c’est toujours une perception parmi tant d’autres) mais surtout pour le lecteur qui fait son propre travail d’écriture (sa popotte interne, son imagier interne influencé par sa personnalité et sa propre expérience de la vie) avec le texte qu’il a sous les yeux ou qu’il voudrait y voir. C’est sa propre interprétation qui va lui faire dire qu’un livre est « plein de vérités » ou qu’il est « complètement rocambolesque », c’est sa façon de voir à lui ce livre car c’est aussi sa façon à lui de voir la vie elle-même. De là à dire que sa version du monde est plus pertinente qu’une autre !
Ainsi, ces attaques et critiques faites à une œuvre doivent sans cesse être modérées et relativisées, tout comme je crois à la remise en question permanente dans la vie réelle : « c’est moi qui pense ainsi mais je ne vois pas en quoi ma perception serait meilleure qu’une autre, elle est juste mienne et a seulement le mérite d’exister ». Il y a aussi quelque chose à voir avec le fait d’assumer ses pensées et propos, de s’accepter soi-même.

Pour autant, je crois que la critique est également un élément important qui fait partie intégrante du travail d’écriture : c’est un test. Personnellement, arrivée au bout d’un certains nombres de réécritures, j’envoie mon manuscrit en l’état à une première salve de lecteurs. Ce ne sont pas n’importe quels lecteurs bien sûr : ce sont des proches, des personnes de confiance qui ne me voleront pas mon livre tout d’abord, mais ce sont aussi et surtout des personnes dont j’ai pu testé l’esprit critique (autant dans nos relations sociales qu’artistiques) et je sais exactement ce que chacune d’elle va m’apporter et dans quel domaine : l’un sera plus sur les impressions de lecture à vif (ce qui me permet d’avoir un exemple parmi tant d’autres des réactions émotionnelles que pourront provoquées mon livre), un autre sera plus sur l’ensemble, l’imbrication de l’histoire, sa cohérence, des réflexions qui lui sont venus en le lisant, un autre encore s’attaque directement au texte, au corps à corps, relève des passages, une technique narrative… Chacun d’eux m’encourage à leur manière à poursuivre et me donne souvent une nouvelle impulsion pour une autre (et peut-être la dernière) réécriture. Ils m’offrent beaucoup parce que tout d’abord j’accepte leurs critiques et j’accepte d’être critiquée, mais aussi parce que je prends cela pour une sorte de jeu, comme je disais : un test. Je reçois ces critiques et remarques tout d’abord un peu à chaud (j’ai appris alors qu’il ne faut pas répondre tout de suite, que l’orgueil a d’abord besoin de s’exprimer un peu mais pour soi, en soi-même, ou dans le journal qui s’avère d’une utilité extrême dans ces cas-là), mais ce qui est le plus intéressant est ce qui vient ensuite : cette sorte de défocalisation interne pour analyser la critique qui a été faite et savoir déterminer ce qu’elle dit du lecteur qui l’a faite et du livre en lui-même : cela n’a rien à voir et cette partie là est à interpréter à partir des mots et de la façon dont est faite la critique.

Bref, il faut savoir garder la tête froide et l’esprit critique pour déterminer ce qui peut faire avancer le livre en le respectant et laisser un peu de côté les remarques qui tiennent d’une appréciation personnelle du lecteur mais qui ferait dériver le livre hors de lui-même, trop loin, le dénaturerait. Personnellement, je sais que dans ces circonstances, mes études littéraires m’aident beaucoup à faire la part des choses : savoir démêler un discours, voir ce qu’il dit de subjectif et d’objectif, comprendre le sens caché dans le fond et dans la forme et qui ne peut être révéler qu’au prix d’une analyse distanciée des choses (les émotions ont tendance à brouiller la lucidité et dieu sait si l’écrivain est émotif et caractériel en ce qui concerne son livre!) ; mais c’est ma technique et mon apport personnel, il n’est pas nécessaire d’avoir fait des études de lettres pour savoir agir avec lucidité et équidistance – vis-à-vis de la critique elle-même et vis-à-vis de son œuvre qu’il faut également remettre en question dans ces circonstances sans pour autant le remettre complètement en doute !

Et c’est bien souvent la difficulté : il faut connaître son livre comme on apprend à connaître un enfant (dans un échange respectueux et attentif de l’un à l’autre, un apprentissage bilatéral) afin de déterminer son caractère et à partir de là, savoir ce qu’on peut modifier ou aider pour la transformation sans dénaturer : accompagner dans le respect et la bienveillance.

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