A propos de la théorie du fragment

Fantômes-roman

Ça, c’est une photo de mon bureau il y a quelques jours. J’ai finis le premier jet de Fantômes et comme d’habitude, tous ces fragments mis bout à bout n’ont de cohérence qu’inconsciente pour le moment. Alors une des techniques que j’ai trouvé pour forcer cet inconscient à me livrer les clés du livre que je suis pourtant bien moi-même en train d’écrire mais qui s’obstine à me demeurer opaque, c’est de tout éparpiller devant soi et de faire l’assemblage à la façon un peu des surréalistes avec l’écriture automatique, appelons cela le « piochage intuitif« , c’est-à-dire venu d’une sorte de pré-conscience au livre en train d’être construit. Car là bien sûr, une fois qu’on croit avoir tous les fragments en main, il reste à monter la structure (qui restera toujours un peu brinquebalante et c’est ce qui fait aussi sa pertinence: elle est plus réaliste ainsi puisque vous, moi, tout être est en soi toujours un peu brinquebalant).

Alors voilà, j’ai écris tous les fragments qui me venaient en tête et je sais qu’il est temps de passer à une autre étape parce que je n’ai plus d’idées (de nouvelles épiphanies) pour d’autres fragments (peut-être en viendra-t-il d’autres au cours des réécritures) et surtout parce que j’ai une pulsion soudaine pour me mettre à la structure alors je suis le mouvement. Sur des fiches, je note des indications larges fragment par fragment. Une fois cela fait, j’étale tous ces bouts de papiers, éparpillés, devant moi et j’attends. ça peut être long, ça peut être très long. Je fume. Je bois un café. Je fixe la réverbération des lumières de la rue sur le blanc glacé des petits bouts de papier et la surbrillance noire laissée par le stylo bic. Et puis, tout à coup focus: les yeux sont attirés. Je lis le papier qui est l’objet de mon attention: celui-là, je sais que ce sera le dernier, le tout dernier, le révélateur; alors je le met tout au bout du bureau, sur ma droite. Et je recommence à fixer les autres papiers… etc etc.

Cela fait partie de ma technique du fragment en écho. Cela fait appel à l’écriture fragmentaire (je n’écris jamais un roman de bout en bout de façon continue, impossible et ennuyeux, mais cela n’engage que moi), et donc au rythme saccadé de l’écriture, mais à la fluidité de l’écho (image de l’écho acoustique qui, si on pouvait en voir le tracé, partirait dans tous les sens en flottant dans l’air pour revenir encore et encore vers nous doucement, chargé d’autres sonorités encore, des nouvelles, ou des anciennes réactualisées…) et aussi une forme d’intuition et de laisser-aller: ne pas forcer, laisser venir l’écriture, les mots, les phrases, l’histoire, ils savent mieux que nous dans quelle direction ils se dirigent.

Et puis je retombe sur ce fragment écrit il y a un mois et je me dis que ce n’est pas sans rapport, qu’il y a une idée directrice mais comme je préfère donner les outils pour creuser plutôt que d’offrir d’emblée toutes les clés en main, je vous laisse y trouver les échos vous-mêmes 😉

17 décembre 2015

Quelques notes avant de travailler Fantômes. J’ai finis l’écriture du dernier fragment que je voulais ajouter pour le moment, il y aura peut-être d’autres ajouts à faire ensuite mais je déclare le premier jet de Fantômes (le roman) terminé [oui, ça, ça m’arrive souvent de déclarer cela, le problème c’est que chaque fois le travail est pourtant remis à l’ouvrage]. Ainsi débute vraiment le travail de structuration et de réécriture.

Tout à l’heure dans le bus en lisant Un monde flamboyant de Siri Hustvedt qui est en fait une compilation de fragments (journaux, lettres, entretiens, articles…) parcourant la vie et la personnalité d’Harriet Burden, je me suis dit que voilà encore un autre exemple d’écriture en fragments. Il s’agit en fait ici plutôt de suivre l’enquête de Hustvedt sur ce personnage aux multiples facettes qu’est Burden.

Et cette façon d’avoir compiler les fragments sans intermédiaire pour expliquer ou apporter une cohérence peut paraître simple : le lecteur se dit qu’Hustvedt s’est contenter de mettre côte à côte, de tout jeter là sans s’embêter plus que ça. Mais c’est une erreur car il y a là toute une démarche. Le parti prix de ne pas donner sa propre interprétation au cours de ses recherches permet de laisser le lecteur libre de se faire sa propre opinion de l’artiste Burden qui s’est joué de façon presque schizoïde de divers avatars pour représenter son œuvre. Hustvedt ne cherche pas à nous convaincre d’une folie ou au contraire d’une maîtrise par Burden de ses différentes avatars artistiques, peut-être parce qu’elle-même ne tient pas à trancher son opinion trop arbitrairement (et c’est souvent ce que j’aime d’ailleurs chez Hustvedt). Et la forme du fragment était tout naturel pour ce genre de livre car il permet également cette liberté grâce à la polyphonie (puisque chaque fragment émane d’une personne différente ayant graviter de près ou de loin dans le cercle de Burden) et donc à l’ouverture de différentes perceptions de Burden. Le fragment colle aussi parfaitement avec le sujet principal du livre : ce jeu des personnalités qu’a crée Burden dans des proportions dont il est difficile de discerner la limite, et donc une personnalité d’artiste fragmentée, disséminée à travers divers visages (toujours des hommes) tandis que la Harriet/personne semble manier ses marionnettes à la guise de ses humeurs et de ses propres découvertes sur elle-même.

Et, par rapport à mon propre travail, je me suis fais la remarque que, malgré l’éparpillement de la personnalité d’Harriet Burden non seulement dans son jeu d’avatars mais aussi dans la perception qu’on eu ses proches d’elle (et puisque les perceptions qu’ont les autres de nous font tout aussi partie de nous-mêmes, de notre personnalité, que ce que nous sentons être), Hustvedt compile les fragments dans l’ordre chronologique des événements de la vie de l’artiste. Elle n’a pas eu besoin d’éparpiller encore plus la narration (et cela aurait peut-être même desservi son propos en brouillant artificiellement quelque chose qui se vit naturellement dans le brouillage). Et les échos qui se font entre les différents fragments et la compréhension progressive du lecteur appartiennent à ce dernier : c’est sa vigilance et son intelligence qui sont mises à contribution pour voir apparaître les connexions entre elles. Ce qui confirme encore une fois ma croyance : la littérature du fragment est une littérature de lecteurs actifs, c’est lui qui fait sens, donne son propre sens et l’auteur est celui qui pose les pièces du puzzle sur la table afin de donner au lecteur les clés en main et permettre à chaque lecteur de faire son propre puzzle (car il ne s’agit pas d’un résultat figé). Ainsi, chaque lecteur apporte alors son propre fragment à l’édifice, sa perception des choses qu’il a pu avoir parce qu’il était libre de penser par lui-même (les livres qui racontent une histoire en suivant une seule direction sont moins fatiguant, certes, mais font peu appel à l’intellectuel du lecteur). Chaque lecteur apporte donc son propre fragment au livre qui se gonfle petit à petit au rythme des différentes lectures qui sont faites de lui. C’est ce qui fait la force des grands livres et leur survivance : ils ne restent jamais figés, ils ne se rapetissent jamais, mais s’augmentent au contraire au fil du temps et des lectures ; les livres qui restent strictement cantonnés à leurs propres pages ne survivent pas si le lecteur n’a pas la place d’y apporter son propre écho.

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