Entretien avec Jeanne Morisseau – Janvier 2015

Un contact très riche et très intéressant avec Jeanne qui vient de publier son recueil de poésie Eaux d’avant aux éditions L’Échappée belle. Plutôt qu’une critique, j’ai préféré cette fois avoir un entretien avec l’auteur.

Pour plus de confort de lecture, l’entretien est téléchargeable en pdf: Entretien avec Jeanne Morisseau – Janvier 2015 – web

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(Photo : Sylvain Trimbach)

Justine : La poésie est un genre littéraire qu’il est selon moi très difficile de critiquer car c’est peut-être le genre le plus subjectif de la littérature et celui qui fait le plus appel aux émotions et ressentis du lecteur. Il m’est donc très vite devenu évident, au fur et à mesure que je lisais votre recueil, qu’il me serait personnellement impossible d’écrire une critique au sens strict du terme de votre recueil, même si, à travers mes questions peut-être ma propre perception de votre œuvre transparaîtra peut-être. Je préfère laisser au lecteur la liberté de découvrir par lui-même les échos qu’il pourra répercuter en lui sans entacher par anticipation son appréhension de votre recueil. Je vous propose donc une sorte d’entretien afin que nous puissions discuter de votre recueil « Eaux d’avant » publié aux éditions L’échappée belle.

Tout d’abord, pourriez-vous nous parler un peu de l’idée forte qui unit ces poèmes entre eux et de la portée que vous avez voulu donner à votre recueil. Dans votre prélude au recueil « Je veux, je dois penser à moi… Penser à moi, c’est penser à nous. Je n’ai jamais été si près du but qu’en étant moi, qu’en ne cherchant que l’instant. Rencontrer cette souplesse du gant qui épouse parfaitement la main pour laquelle il est fait… », de quelle rencontre parlez-vous ? De la rencontre de soi ? De celle de la poésie ? Ou, c’est la compréhension personnelle que j’en ai eu : de la rencontre justement de la poésie qui permet la confrontation à soi, c’est-à-dire la compréhension de soi, le miroir pour mieux se voir ?

Jeanne : Je suis d’accord avec vous. La poésie s’adresse à chacun sur le mode intime, c’est-à-dire son âme, en son intérieur – siège secret des émotions et de la sensibilité. Il est donc difficile d’en parler de manière objective. Le poème touche ou ne touche pas. S’il résonne avec le ressenti profond du lecteur, je suis tentée de dire qu’il le fait de façon magique. Un jour, à un moment précis, selon la disposition de celui-ci, l’empathie que le poète – chercheur de vérité – s’est évertué à atteindre au cœur de son texte, fonctionne. Un autre jour, le poème n’est qu’une coquille vide pleine de mots mis ensemble, qui ne « parle » pas à l’autre. Une parole absconse dans laquelle il lui est impossible de se reconnaître, ni de s’identifier. Pour ce qui est de l’idée forte qui unit ces poèmes, je dirai qu’elle est le fruit du hasard. J’aime la notion d’accident en art. Le peintre peint avec les couleurs dont il dispose entre les quatre murs de son atelier par un beau dimanche où il sait très bien qu’il ne peut se procurer d’autres tubes de couleur. Il n’a d’autres choix que de faire avec. Il y a deux trois ans, j’ai répondu à un concours de poésie. Je voulais y livrer le meilleur de mon travail passé et devais y répondre en terme quantitatif. J’ai donc fouillé dans mon matériel poétique (en excluant ici les textes de chanson). J’ai donc rassemblé, compilé, corrigé, cherché un ordre qui me satisfasse. Au final, j’avais fait le point sur ma création, et j’ai proposé ce travail à Florence Issac, des Éditions L’Échappée Belle, qui a décidé de publier ce recueil. Pour ce qui est de la portée que j’ai voulue donner à cet ouvrage, il s’agit d’une exigence de beauté, d’élévation que j’essaie d’atteindre dans tous mes domaines de création. Que l’on pense à un parfum qui vous rappelle un souvenir amoureux, qui vous fait fermer les yeux, respirer profondément en vous-même jusqu’à atteindre un état de méditation, de bien-être. Les larmes aussi peuvent être au rendez-vous à de certains instants, ou bien le cœur battre plus bruyamment, au moment où l’âme rencontre les mots dont elle a besoin pour vibrer à l’unisson et s’en délecter, même et surtout dans la peine. J’ai également voulu, en toute humilité, en utilisant des formes classiques – alexandrins, sonnets – donner le goût de la poésie ancienne qui souvent rebute, étant vécue comme un calvaire lié à l’enfance, une terre lacunaire, d’ignorance ou d’idées reçues. En effet, je crois qu’en lisant certains de mes poèmes, dans le désir de comprendre ses formes, le petit « néophyte » en nous (je suis à la même enseigne car je découvre chaque jour) se sent moins démuni devant des œuvres versifiées et rimées d’un Baudelaire ou d’un Victor Hugo. Il accède plus facilement à ces hautes sphères classiques de la poésie par la suite quand elles se présentent à lui. Pour « Le prélude en prose » que vous citez, il me semble que toutes les interprétations sont permises et toutes vraies. Je dirai pêle-mêle qu’il y est question de rencontre de l’âme en soi, en l’autre, l’aimé (attendu ou trouvé), d’une recherche d’absolu et de perfection qui mèneraient à l’absolu bonheur parfait en son fond et en sa forme, mais d’une urgence aussi : trouver l’issue. Dans tous les cas, je ne maîtrise pas mon inspiration, c’est elle qui me domine et fait de moi son jouet. Cela depuis toujours.

Justine : L’un de vos poèmes « Mots d’avant » est fragmenté et ponctue le rythme du recueil avec des soliloques de personnages (Elle et Lui), très inspirés du couple mythique George Sand/Musset me semble-t-il, dont les voix semblent se perdre dans les méandres et ne jamais toucher la cible de leurs sentiments ainsi dévidés, comme un appel à l’autre qui n’entend pas, sauf peut-être dans l’union ultime : la mort. Pourriez-vous nous en parler ? D’où est né ce poème en fragments ?

Jeanne : Je vous remercie de me poser cette question. La référence à George Sand et Musset est très flatteuse. Cette femme est un tel génie précurseur pour moi ! Mais je suis une bien modeste héritière. Il est vrai aussi que la littérature du 19ème siècle me fascine. Cela dit, les extraits de « Mots d’avant » font partie d’une œuvre poétique intégrale créée en 2006. C’est une pièce intimiste à trois personnages, écrite en alexandrins qui court sur plus d’une cinquantaine de pages A4. Elle fut rejetée, bien qu’admirée, une bonne dizaine de fois, et j’en ai éprouvé une grande tristesse. Cette sorte de poésie n’intéresserait personne, donc ne se vendrait pas, car trop difficile d’accès. Quand j’ai eu l’idée du recueil « Eaux d’avant », j’y ai donc incrusté des fragments. Je les ai choisis au hasard. C’était aussi une façon pour moi de faire vivre cette œuvre à travers ces petites fenêtres que sont ces extraits. « Mots d’avant » attend son heure. Cela passe par ma reconnaissance en tant que poète, d’où l’importance de faire valoir mes autres livres.

Justine : Ce qui me dérange toujours personnellement dans le genre poétique, moi qui suis une narrative pure et dure, c’est cette forme d’absolu que je retrouve dans chaque poème que je peux lire, c’est-à-dire une forme d’extrême dans les valeurs, dans les sentiments représentés, dans les figures peintes, mais c’est aussi ce qui fait la force de la poésie, je pense : de révéler l’essence extrapolée des choses et des êtres. J’aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez.

Jeanne : Je pense comprendre votre sentiment. Vous voulez peut-être parler de grandiloquence. Ce serait la différence qu’il y aurait entre « beau » et « joli », bien que cette métaphore se discute… Jacques Prévert a écrit des poèmes très simples d’une extrême délicatesse, sans jamais tomber dans l’emphase, et qui touchent tout le monde. Victor Hugo a fait ce que l’on sait, mais à côté, il a écrit de très doux poèmes sur le printemps, la nature, les petits baisers dans le cou… Tout dépend du contexte de la création et de la forme choisie par le poète-écrivain. Quand Léopoldine Hugo s’est noyée, les poèmes des « Contemplations » ont touché le fond du désespoir. Hugo, en exil, sombra dans le mysticisme comme on cherche une porte de sortie. Et la poésie se fit quête de Dieu, prières ou exhortations. Il devint voyant et messager de la voix de l’au-delà. Mais c’était pour épancher la souffrance insoutenable et éplorée de la perte de sa fille chérie, et celle-là était telle que cette œuvre est d’une extraordinaire et stupéfiante transcendance. Et ça n’est pas grandiloquence. C’est un cri qu’on hurle ou des mots qu’on pleure. Personnellement, les poèmes émergeaient quelque fois d’une création littéraire en prose (comme dans « Un jour comme aujourd’hui ») plus ou moins avortée, issus d’un rêve de la nuit, l’épanchement d’un désir profond ou d’un gémissement intérieur de mon âme, en quête d’apaisement, de protection supérieure, de nature divine. Souvent un manque, parfois une joie ou une exaltation. Mais une évidence que je ne pouvais refréner ou réfléchir. Quelque transport de l’âme – un jet, un fleuve – qui ne se commande pas par la volonté. Une nécessité d’écrire pour ne pas mourir. Et ces sentiments – comme des mouvements – de vie ou de mort sont si intenses qu’ils engrangent forcément une écriture précise, puissante, dotée d’un rythme percussif à l’aide de pieds, et colorée à l’aide des rimes. C’est devenu ma façon, assumée, consciente, mais tout dérive des centaines de chansons que j’avais écrites par le passé.

Justine : Vous êtes également une chanteuse-compositrice, et comme l’interpénétration des différentes formes d’art est pour moi une thématique forte de mon univers littéraire, j’aimerais beaucoup que vous m’en disiez plus sur cette expérience. Quels sont les échos qui se mettent en place entre la musique et la poésie, pour vous personnellement ?

Jeanne : Au début, toute petite fille, il y eut un journal, puis des chansons, et ce pendant une quarantaine d’années. Mes voyages se faisaient donc principalement en mots et en musique. Mais la photographie fut toujours un mode d’expression à part, un medium parallèle. C’est en 2002, je pense, que tout a basculé. Au sein d’un récit en prose, en quête d’une écriture romanesque, « Le bar de l’océan », je mis des poèmes de Rimbaud et Patrice de le Tour du Pin en musique. Deux recueils de poésie fourrés à la va-vite dans le fond d’une valise. Ce fut le premier « duo des poètes ». Il y eut trois volets en tout (avec Hugo/Baudelaire et Hugo/Verlaine). J’amorçais également une période collage et peinture (portraits ou marines). Tout était matière à créer et résonnait de partout et dans tout. La chanson ne me contenait plus toute entière. Les projets d’album se multipliaient, sans que j’aie le temps de les enregistrer, le dernier étant toujours le meilleur à mes yeux. J’étais alors dans une posture très dangereuse pour moi-même, et je constatai alors une chose simple : l’écriture d’un poème – même épique, et j’en eus quelques uns – allait plus vite à mettre en œuvre qu’une chanson. Celle-ci, pour exister, doit se répéter pour être maîtrisée, s’entourer de musiciens-arrangeurs, s’enregistrer (et c’est un coût), se produire sur scène ce qui suppose démarcher des salles de spectacle, et pour se faire développer une stratégie de communication personnelle, sans quoi on est noyé dans la masse et rien ne se passe, puisqu’il n’y a pas de mise au monde. Alors, devant un tel constat, exsangue de toute cette création, car tout allait bien trop vite, j’ai arrêté d’écrire des chansons. C’est le groupe de Patrice Favre, leader du groupe pop-rock-noise les Lem’s, et ancien copain de l’université, qui m’a repêchée. Là, j’y chante, fais des chœurs et écris quelques textes depuis quelques années. Cette formule électrique et énergisante me va bien. Je me repose sur le groupe, et ne suis donc plus seule dans ma création. Cette expérience collective m’a renforcée. Pour répondre à votre question de départ, le medium importe peu. On traverse des périodes où l’on fait ci plutôt que ça, sans vraiment de choix. C’est par commodité, par hasard, par flash, par expérience. C’est de toute façon une évidence intuitive. L’opportunité qu’on ne refuse pas. Et si je tentais ça ? Ou ça ensemble ? Un clic sur un appareil photo. Un seul shot suffit parfois. La retouche sauve bien des choses aussi. C’est un peu de peinture sur image – mon nouveau jouet. Cela dit, même si on naît avec plusieurs vocations, il y en a toujours une qui domine les autres en terme qualitatif. Dans mon cas, un papier, un stylo, une phrase choc, pour contrer un gros malaise existentiel ou crier au monde qu’on a trouvé l’amour qu’on cherchait. Je vous parlais de magie : une autre fois, je vous parlerai de ma voix !

Hé, je blague là…


Jeanne est en concert, en duo avec le guitariste Christophe Jouanni, au Connétable, vendredi 15 janvier 2016 à 20h (Paris, 3ème). Entrée libre. Dédicaces de livres.

Eaux d’avant/Éditions L’Échappée Belle : www.pascalejeannemorisseau.com/eauxdavant
A l’est/Éditions Unicité : www.pascalejeannemorisseau.com/alest
Il est grand temps/The Lem’s : www.pascalejeannemorisseau.com/thelems
Site officiel : www.pascalejeannemorisseau.com


 

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