Lecture: Si par une nuit d’hiver un voyageur – Italo Calvino

9782020251570

Alors, on en dit quoi ?

Pour lire ce livre d’Italo Calvino, ô lecteur, il faut te laisser porter dans la pérégrination tout azimut de l’auteur, du lecteur, du personnage (qu’importe ce qu’il est en vérité, ce ne serait qu’un qualificatif précaire), ne pas chercher à déterminer le sens dans lequel le livre se lit : pas seulement de la première à la dernière page mais aussi par fragments – ah que voilà le beau mot qui a attendu tout de même trois lignes avant d’apparaître, il est souvent moins patient…- ou encore de droite à gauche ou à l’envers, la tête du livre vers le bas, etc.

Car c’est un livre hautement représentatif de cette technique du fragment que j’affectionne par-dessus tout et poussé ici à son paroxysme. L’histoire ? Il serait difficile en fait de parler d’histoire, parlons plutôt de prétexte à l’éparpillement.

Eh bien, le prétexte : un lecteur s’installe tranquillement pour commencer à lire le livre qu’il vient d’acheter dans sa librairie, mais voilà qu’il découvre un défaut d’impression : le livre a été mélangé avec d’autres débuts d’autres livres. Bougonnant, il retourne alors chez son libraire demander un échange et y rencontre une lectrice en proie au même problème. Ils décident de joindre leurs efforts pour parvenir à retrouver la suite du livre qu’ils ont tous deux commencé à lire et dont ils désirent ardemment connaître la suite et fin. Mais, au fur et à mesure de leurs recherches, ils ne parviennent à trouver que d’autres débuts d’autres romans et, chaque fois, ils aimeraient pouvoir en connaître la suite. De frustration en frustration (et quelle colère plus terrible qu’un lecteur frustré!), le lecteur démêle peu à peu le parcours qui a amené tous ces livres à se retrouvés publiés amputés.

Mais ça c’est la trame objectivement éclaircie, elle est beaucoup plus complexe et parsemée que cela et c’est toi, lecteur, qui parvient à déterminer la direction des événements, car ce n’est pas tout : entre chaque chapitre qui concerne la quête du lecteur, s’entrecoupent tous les débuts de romans sur lesquels il tombe au cours de ses recherches et dont toi, lecteur, tu ne connaîtras pas non plus la fin. Te voilà alors tout aussi frustré que le lecteur dont tu lis l’histoire.

Tout cela peut paraître sans queue ni tête mais c’est justement toute la puissance du livre : cette mise en abîme, cet humour, l’adresse directe de l’auteur qui parle à son personnage mais aussi à nous puisque nous sommes également le lecteur. Livre de l’éparpillement jouissif et rythmé dans lequel l’ordre n’est pas de mise, les attentes et les certitudes se voient sans cesse remises en question et, peut-être au bout d’une trentaine de pages, on abdique à tenter de prêter un ordre et une ligne directrice à ce qui n’en a explicitement pas, pour se laisser porter à travers les incessantes péripéties, un vertige d’événements qui semble sans fin. Car d’ailleurs, comment un livre comme celui-ci pourrait jamais se finir.

A l’image de la bibliothèque infinie de Borges, le livre de Calvino n’attend plus que la participation du lecteur pour ouvrir encore d’autres horizons qui ne se refermeront peut-être jamais ; et quel délice que l’infinitude labyrinthique des mots !

La citation

Je fais remonter trop d’histoires à la fois, parce que je veux qu’on sente autour du récit d’autres histoires jusqu’à saturation, des histoires que je pourrais raconter, ou que je raconterai peut-être – ou qui sait si je ne les ai pas racontées dans une autre occasion ? -, un espace rempli d’histoires qui n’est peut-être rien d’autre que le temps de ma vie, où l’on peut, comme dans l’espace, se déplacer dans toutes les directions, y trouvant toujours de nouvelles histoires à raconter à condition d’en raconter d’autres d’abord, de sorte qu’à partir de n’importe quel moment ou de n’importe quel endroit on rencontre toujours la même épaisseur de matière à raconter. Et même, si je regarde en perspective l’ensemble de ce que je laisse en dehors de la narration principale, je vois comme une forêt qui s’étend de tous les côtés et ne laisse pas passer la lumière, tellement elle est épaisse, une matière en somme beaucoup plus riche que ce que j’ai cette fois choisi de mettre au premier plan, raison pour laquelle il n’est pas exclu que celui qui suit mon récit se sente un peu frustré en voyant que le courant se disperse en nombre de petits ruisseaux et qu’il ne lui parvient, des faits essentiels, que les échos et reflets ultimes, mais il n’est pas exclu non plus que j’aie justement cherché cet effet-là en me mettant à raconter, ou que ce soit, disons, un expédient que j’ai choisi d’adopter, une règle de discrétion qui consiste à me tenir un peu en-dessous des possibilités de récit dont je dispose.

Et cela, si on y regarde bien, c’est le signe d’une vraie richesse, solide et détaillée, au sens où si, par hypothèse, je n’avais qu’une histoire à raconter, je m’y donnerais tout entier, à cette histoire-là, et je finirais par la griller dans mon désir forcené de la mettre en valeur, tandis que, si je dispose d’un dépôt pratiquement illimité de substance à raconter, je suis en mesure de le manier avec détachement et sans hâte, allant même jusqu’à laisser transparaître un léger ennui et m’offrant le luxe de m’attarder sur des épisodes secondaires et des détails insignifiants. (p. 123-124)


Références: Seuil, coll. « Points », DL 2005, cop. 1981. Traduit de l’italien Se une notte d’inverno un viaggiatore par Danièle Sallenave et François Wahl. 286 p.

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